Kluger Hans (et ce qu’il peut nous apprendre)

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Kluger Hans le cheval qui sait compter

Au début du vingtième siècle, Wilhelm von Osten, aristocrate et mathématicien allemand, possédait un cheval, appelé Hans (dit Kluger Hans : Hans le malin), auquel il était persuadé d’avoir réussi à apprendre à compter. Von Osten se plaçait devant l’animal et lui posait un problème mathématique simple (du genre « Quatre plus huit ? »). Le cheval frappait alors son sabot sur le sol, exactement le nombre de fois approprié. L’entraînement de Hans avait pris plusieurs années et Von Osten était très fier de son cheval. Si fier qu’il lui fit faire le tour des facultés allemandes et même européennes. Hans fut un objet d’études, de surprises et de débats pendant des années.

Jusqu’à ce qu’en 1904-1905, le psychologue Oskar Pfungst se rende compte que les compétences mathématiques de Hans changeaient selon les personnes qui l’interrogeaient : ainsi, s’il était toujours très précis quand son maître lui posait des questions, il se révélait moins bon calculateur avec d’autres personnes.

Oskar Pfungst et Kluger Hans

Pfungst approfondit l’enquête en soumettant le cheval à quatre séries de tests : tout d’abord en le faisant interroger par son maître sans qu’il y ait de public autour de lui (afin d’éviter que des indices viennent du public), puis en changeant d’interrogateur. Par la suite, il utilisa des œillères pour ne pas permettre au cheval de voir l’interrogateur, et fit poser les questions par des gens qui, inaptes aux mathématiques, ne connaissaient pas la réponse.

Pfungst se rendit compte que: dans les deux dernières expériences, Hans était incapable de donner de bonnes réponses. Il donnait 89% de bonnes réponses quand, quelles que soient les circonstances, il pouvait voir son interrogateur et celui-ci connaissait la réponse (et montait à quasiment 100% quand c’était son maître qui posait les questions). Contre seulement 6% de bonnes réponses quand l’interrogateur ignorait la bonne réponse ou que le cheval ne pouvait pas le voir.

Hans le malin ne calculait pas vraiment

Étrangement, Hans perdait ses capacités de calcul quand il ne pouvait pas voir son interlocuteur.

Le cheval ne calculait donc pas : il était seulement très doué pour repérer et interpréter de petits signes d’attente subtils dans le langage corporel de son interlocuteur, qui lui faisaient comprendre quand il fallait commencer à frapper du sabot et quand il fallait qu’il s’arrête. Comme l’arrêt du décompte avait été associé chez lui à une récompense, il était tout simplement sous l’influence d’un système de type Pavlov. Une telle empathie et un tel sens du détail et de l’observation, de la part d’un cheval, constituent bien un talent exceptionnel, il faut en convenir. Mais un talent d’observateur, pas de mathématicien.

Oskar Pfungst alla plus loin : au cours d’expériences, il prit la place du cheval. Les sujets, face à lui, lui posaient un problème mathématique du même genre, qu’il ne pouvait pas entendre. Il frappait alors du poing sur une table, lentement, à la façon de Hans. En quelques semaines d’entraînement, il devint capable de répondre correctement dans plus de 90% des cas, en interprétant le langage corporel de son interlocuteur et en devinant ainsi quand il devait s’arrêter.

Ce que Kluger Hans peut nous apprendre

L’histoire d’Hans le malin est riche d’enseignements pour l’homme de raison. On peut en tirer au moins deux conséquences essentielles :

Une prise de conscience de ce que nous projetons

Nous transmettons inconsciemment une bonne partie de nos attentes à nos interlocuteurs. Ce qui nous semble parfois relever de la télépathie ou de l’empathie n’est rien d’autre, le plus souvent, qu’une bonne interprétation de notre langage corporel. La perception de notre langage inconscient et de nos attentes peut nous donner l’impression que certains interlocuteurs sont particulièrement doués ou subtils, alors qu’en réalité, ils ne font qu’interpréter ce que nous leur faisons savoir malgré nous.

Parce qu’ils ont appris à dire et à faire ce qu’ils pensent que nous attendons d’eux, ils nous semblent intelligents et doués de raison, alors qu’en réalité, ils ne sont rien d’autre que des animaux savants.

Les crétins et les imbéciles sont partout.

A l’instar de Hans, bien des imbéciles peuvent sembler brillants tant qu’ils disent ce que nous voulons entendre.

Un encouragement au doute rationnel

Kluger Hans est un cheval qui (involontairement, certes) a réussi à berner un professeur de mathématiques, c’est-à-dire un homme qui devrait, par ailleurs, être l’incarnation de la rationalité. Il ne s’agit pas, ici, de prendre son propriétaire pour un imbécile : Von Osten était tout sauf un crétin. Mais il s’est laissé tromper par une théorie séduisante, qui flattait à la fois ses croyances et son amour-propre. Or ce n’est pas parce qu’on observe un phénomène que l’interprétation qu’on en donne est forcément exacte, même si cette interprétation semble bien coïncider avec les faits : il y a toujours le risque que notre explication ne soit qu’une théorie ad hoc, construite expressément pour nous conforter dans nos idées. L’observation du réel, puisqu’elle passe à la fois par nos sens et notre entendement, doit se faire dans le doute. Ce doute ne doit pas nous empêcher de croire absolument toute théorie mais il doit nous pousser à considérer une théorie que nous jugeons satisfaisante comme la meilleure explication faute de mieux.

Dans ses rapports aux autres, l’esprit critique est d’une absolue nécessité pour l’homme de raison. Ce n’est pas parce qu’une personne nous dit ce que nous voulons entendre qu’elle a forcément raison. Un discours qui flatte nos a priori et nos convictions déjà établies ne doit pas nous berner : rien ne nous assure qu’il est exact pour autant, aussi fort que nous souhaitions y croire. Si l’on ajoute à l’effet Kluger Hans d’autres effets tels que Women are wonderful ou l’effet de halo, on se rend bien compte d’à quel point nos perceptions et nos jugements peuvent être faussés par nos attentes, nos désirs et nos convictions. Se méfier de soi-même et apprendre à penser contre soi-même et contre ses propres penchants est un exercice indispensable pour qui souhaite entretenir une vision saine et claire du monde et des choses.

La rationalité n’est pas donnée, ni établie absolument et définitivement : c’est une conquête de tous les instants. Au même titre que les Quatre Idoles de Francis Bacon, l’histoire de Kluger Hans doit être considérée comme un avertissement. Nos propres attentes et notre propre narcissisme intellectuel, qui tendent à nous faire considérer comme valide tout ce qui sonne juste à nos oreilles, sont bien souvent des écueils qu’il nous faut apprendre à reconnaître comme tels et à éviter.

 

Illustrations : Freepik, Wikicommons

Martial
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