La manipulation des chiffres #1

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la manipulation des chiffres

L’objectif de cette série est de vous expliquer de façon concrète comment une grande partie des chiffres utilisés dans les médias ou les mouvements politiques de tous bords sont biaisés par mauvaise foi, par incompétence ou par ignorance. Les chiffres en eux-mêmes sont rarement modifiés délibérément, puisque c’est inutile. Pas besoin d’être un gourou des mathématiques non plus, il suffit d’appliquer au moins l’une des trois recettes magiques proposées dans cette série pour obtenir le même effet. Et pour commencer, parlons des choix de définition.

Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire.
Alfred Sauvy

Une première recette magique : Choisir ses définitions

Avant de créer des chiffres, il faut cerner le problème et ce que l’on va mesurer, ce qui passe par un choix de définitions. A ce stade, on peut facilement biaiser les résultats obtenus ultérieurement par un choix judicieux. C’est la stratégie de manipulation la plus discrète des trois et, disons-le, la plus efficace. En cas de contradiction sur le choix de la mesure, accusez votre interlocuteur de ne pas connaître le domaine de recherche, ou dites que des « experts » l’ont concocté, ou que les Français, eux, comprennent bien l’importance de ce chiffre. Succès garanti !

Comment procéder ?

La méthode la plus efficace consiste à volontairement limiter la mesure. Au lieu d’observer un phénomène d’ensemble, on va se concentrer sur un aspect particulier, idéalement qui s’accorde avec le point de vue désiré. Il est rare qu’il soit nécessaire de justifier le choix des définitions et le grand public est souvent hypnotisé par les chiffres au point d’oublier à quoi ils correspondent. Alors autant en profiter…

Des exemples ?

Le plus connu du grand public (et encore) c’est le chiffre du chômage. Les chômeurs sont catégorisés en cinq catégories depuis 2009 (8 catégories auparavant) en fonction du nombre d’heures travaillées au cours du dernier mois écoulé et de leur recherche (temps partiel, temps plein, CDD, CDI etc). Le nombre de chômeurs annoncé à la télévision ne correspond qu’à l’une de ces catégories. L’astuce permet de camoufler que le nombre de chômeurs au sens large (inscrits à Pôle emploi) est presque double. Qui s’interroge sur l’évolution des catégories « annexes » ? Le chiffre des chômeurs de la catégorie A (c’est-à-dire les gens immédiatement disponibles, ni malades, ni en formation, n’ayant pas du tout travaillé le mois dernier et recherchant un CDI à plein temps) suffit bien à caractériser l’ensemble du chômage en France, n’est-ce pas ?

Autre exemple : le temps de travail domestique. Pour l’estimer, il faut déjà répondre à cette question fondamentale et hautement philosophique : qu’est-ce que le travail domestique ? L’INSEE nous dit que sa définition est délicate et propose trois modèles pour inclure plus ou moins de tâches qui relèvent potentiellement des loisirs (comme le shopping, le bricolage, le jardinage).

manipulation des chiffres

La beauté de cette définition multiple c’est que les journaux peuvent choisir le chiffre qui leur convient le mieux, en fonction du contexte. Ainsi, Le Figaro parle de 64% des tâches domestiques réalisées par les femmes, alors que Les Échos parlent de 72% pour s’offusquer que les femmes soient pénalisées au travail par le poids du travail domestique. Il s’agit pourtant de la même étude. A chaque fois, on omet de rappeler la définition utilisée pour obtenir le chiffre. Pas folle la guêpe ! Si le cœur vous en dit, je vous laisse deviner lequel de ces trois chiffres a été retenu par le Ministre Marlène Schiappa et vérifier votre réponse dans son rapport « synthétique »…

On pourrait s’arrêter là, mais nous, on est du genre à creuser. Il apparaît que l’INSEE a fait des postulats, certes compréhensibles, mais tout à fait discutables et qu’il faut mettre en évidence. En quoi mesurer un temps de « travail domestique » est-il pertinent ? Et si les hommes étaient plus efficaces pour faire la même chose ? Et si monsieur acceptait d’avoir un peu de poussière sous le lit alors que madame non ? Différence de productivité et standards ne sont pas pris en compte. Le temps passé comme seule métrique est un choix, et comme tous les choix il a une influence sur le résultat mesuré. Ici, que madame astique plus longtemps que monsieur.

 

La recette magique de la définition partielle se décline aussi dans le monde de la Justice. Parlons une minute de l’article 222-23 du code pénal qui définit le viol : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. » Notez le choix judicieux de la « pénétration » qui permet (sauf usage d’un outillage spécifique) de limiter le viol à des actes sexuels où un homme est impliqué. Le choix de « pénétration sexuelle » plutôt que du plus neutre « coït » apporte de l’eau au moulin des féministes, qui s’empressent de conclure que tous les violeurs sont des hommes, et donc que tous les hommes sont des violeurs en puissance. Constat qui repose essentiellement sur une interprétation biaisée de la définition, déjà biaisée, du viol : en changeant la définition légale, on pourrait arriver à un raisonnement exactement opposé, sans que la réalité change pour autant. Mais il s’agirait là de mauvaise foi, bien sûr…

Prêtez attention aux choix des définitions et aux hypothèses qui y sont associées inconsciemment. De bonnes définitions suffisent souvent à faire apparaître la vérité. Insistons aussi sur le fait que le choix d’une définition est pernicieux, parce qu’il s’impose très vite comme un standard indiscutable et d’ailleurs rarement mis en question.

 

Illustration : Stephen Dawson

Mos Majorum
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