La manipulation des chiffres #2

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Schiappa manipule les chiffres

La manipulation des chiffres ne s’arrête pas au choix des définitions. Une fois que nos définitions sont posées, il faut recueillir nos chiffres et les traiter. Traiter des chiffres est un exercice dont la simplicité peut varier grandement en fonction de l’évidence de la conclusion. C’est probablement, des trois recettes magiques, celle qui demande le plus de technicité et de rigueur. En sélectionnant ses chiffres de manière appropriée, on peut changer la perspective et donner une importance exagérée à un détail. Voici quelques astuces courantes…

Comment faire ?

C’est relativement simple. Prenez votre honnêteté intellectuelle et votre bonne foi. Mettez-les dans votre poche, parce qu’elles pourraient vous gêner au cours de l’opération. Regardez l’ensemble des chiffres qui sont à votre disposition et sélectionnez ceux qui vont dans votre sens, en ignorant volontairement les autres. Si rien ne va dans votre sens, pensez à faire des opérations mathématiques simples pour comparer l’évolution d’une donnée au cours du temps. On ne sait jamais, vous pourriez y trouver votre bonheur. Pour les esprits les plus habiles, vous pouvez aussi choisir une méthode de mesure ad hoc pour valider une opinion, à supposer que vous puissiez faire la mesure.

La sélection de chiffres

Des exemples ? Le rapport 2017 du Ministre Marlène Schiappa en est truffé, bourré, farci comme une dinde de Noël.

Commençons par prendre quelque chose d’indiscutable : l’espérance de vie des femmes en France est de 5,6 ans supérieure à celle des hommes et l’espérance de vie en bonne santé des femmes est de 0,8 ans supérieure à celle des hommes. Comment prétendre que les femmes sont opprimées face à ce tableau ? Eh bien le Ministère a trouvé une solution mathématique très élégante à ce problème : la soustraction. Oui, une bête soustraction. Parce qu’au lieu de voir le verre à moitié plein, on pourrait se plaindre que les femmes passent une plus longue période de leur vieillesse avec des problèmes de santé, ce qui est en fait la conséquence logique de leur durée de vie plus longue.

Marlène Schiappa manipule les chiffres

Il est rare qu’on n’ait aucun problème de santé entre 80 et 85 ans. Mais selon Marlène Schiappa, ce fait relève visiblement d’une forme d’oppression patriarcale.

On peut appliquer cette stratégie à presque tous les problèmes. Après tout, le chiffre écrit en gros est celui qui attirera l’attention du lecteur moyen. A moins que le titre ne soit amplement suffisant et qu’une lecture des chiffres ne soit même pas nécessaire.

Un autre exemple : les accidents du travail. Un problème masculin, a priori, puisqu’on ne compte pas beaucoup de demoiselles sur les chantiers, dans les usines, dans les champs ou les champs de bataille… Eh bien non ! vous n’avez rien compris, comme Le Monde va vous le prouver avec des chiffres dans une section dédiée à vérifier les rumeurs.

Titre trompeur manipulation Le Monde

Avec un titre pareil, on s’attend à apprendre que les femmes subissent d’avantage d’accidents du travail que les hommes… D’autant que Les Décodeurs sont une section du Monde supposé traquer les “fake news”, et non en créer de toutes pièces.

Le titre est sans équivoque et seul le descriptif dévoile l’arnaque. Faire porter l’attention sur une évolution plutôt que sur un résultat est une marque de fabrique de la manipulation de chiffres. Oui, les accidents du travail féminins sont en hausse, et personne ne s’en réjouit. Mais choisir ce chiffre comme représentatif des problèmes au travail frôle l’indécence quand on sait que la très grande majorité des accidents du travail concerne toujours des hommes.

le Monde manipulation des chiffres

Ce n’est pas parce que la part des accidents concernant les femmes augmente que les hommes ne restent pas majoritaires dans les accidents du travail.

Le biais de méthodologie

Si vous avez validé le premier niveau de la sélection de chiffre, vous pouvez essayer de passer à la sélection de la méthodologie. La méthodologie n’est jamais anodine dans le processus. Les statisticiens sérieux s’efforcent d’ailleurs de justifier la méthodologie employée pour leurs chiffres (la plupart des articles scientifiques commencent par un chapitre appelé “Matériel et méthode”, dans lequel on explique quand, comment, par qui et par quel biais les résultats présentés ont été obtenus, et où on justifie le processus employé pour cela). Si par exemple vous voulez avoir une estimation correcte des résultats d’une campagne électorale, un sondage anonyme sera plus adapté que des interviews. Parce que le fait d’interroger des gens pourrait amener à sous-estimer les partis politiques d’extrême gauche ou d’extrême droite.

Pour illustrer la chose, prenons un autre chiffre du rapport de Marlène Schiappa : 14,5% des femmes seraient victimes de violences sexuelles au cours de leur vie. On précise dans la description que les femmes sont âgées de 20 à 59 ans. En allant fouiller l’étude à l’origine du résultat, on apprend que le résultat émane d’une enquête déclarative par téléphone, s’appuyant sur une définition de la violence « qui ne s’appuie pas sur des catégories policières ou judiciaires » mais « en référence à l’universalité des droits humains ». Rien que ça. Si vous avez raté le premier épisode sur les biais de définitions, c’est l’occasion d’y jeter un œil.

Pour résumer : le chiffre des violences sexuelles subies par les femmes et présenté par le ministère n’est pas issu de statistiques policières ou judiciaires constatant des faits. Ce chiffre a été obtenu par un sondage par téléphone, en demandant à des femmes si elles avaient déjà eu le sentiment d’être atteintes dans leur intégrité pendant un acte sexuel. Une méthodologie douteuse et biaisée puisqu’on sait que les femmes ont un sentiment d’insécurité plus élevé, à criminalité égale. Une autre question en suspens concerne l’échantillon : comment a-t-on choisi ces 7000 femmes ? Au hasard ? Parmi des volontaires ? Selon la méthode des quotas pour obtenir un échantillon représentatif de la population française ? Pourquoi s’est-on limité à des femmes de 20 à 59 ans ? Par manque de femmes de 18 à 20 ans et de 59 ans à 80 ans ou par choix ?

Tout au plus, ce chiffre peut constituer une intuition ou une hypothèse de travail, mais certainement pas une base rigoureuse pour établir des lois.

Manipulation sondages truqués Schiappa

Des chiffres obtenus au cours d’un sondage téléphonique purement déclaratif, s’appuyant sur une définition truquée, puisque ne correspondant pas à la loi en cours. La lecture de la méthodologie employée suffit à se convaincre qu’il s’agit d’une manipulation. De tels résultats, on peut, en les comparant avec les statistiques officielles, en déduire qu’une grande partie des crimes sexuels ne sont pas déclarés … ou que beaucoup de femmes mentent lors des sondages téléphoniques. Et on ne peut pas savoir laquelle de ces deux options il faut privilégier.

On peut décliner ce procédé à l’envi, surtout quand il s’agit de sexisme. Dans ce cas, la perception est la métrique la plus adaptée. « Réfléchissez bien madame, est-ce que vous n’avez jamais eu l’impression d’avoir subi une injustice (terme volontairement flou) à cause du sexisme de certains hommes ? ».

Sexisme et manipulation des chiffres

Le titre de l’étude parle bien des la PERCEPTION que les personnes interrogées ont de l’égalité ou du sexisme. Mais le ministère ne fait pas la différence entre la perception déclarée et la réalité objective.

Sélectionner les chiffres est une opération parfois délicate mathématiquement, mais extrêmement rentable. Un peu de mauvaise foi dans la sélection suffit à faire le travail. Dans certains cas, on peut biaiser la méthodologie employée en choisissant de se fier à une perception plutôt qu’à des faits observables. Tout étudiant de première année de Licence en statistique verra les ficelles et comprendra que quelque chose cloche. Mais pour la plupart des gens, c’est du pareil au même…

 

Illustration : Annie Spratt

Mos Majorum
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