La manipulation des chiffres #3

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la manipulation des chiffres

Troisième et dernière partie de cette série consacrée à la manipulation des chiffres : l’interprétation. Les chiffres ne parlent pas toujours d’eux-mêmes, et il faut donc les faire parler. C’est-à-dire donner un contexte et un cadre qui permette leur compréhension. Ce qu’on peut faire avec plus ou moins d’honnêteté intellectuelle une qualité faisant cruellement défaut à de nombreux mouvements politiques ou militants.

Comment faire cette manipulation ?

Ne tournons pas autour du pot : une grande part de la manipulation par interprétation repose sur un talent inné à mentir comme un arracheur de dents. D’aucuns ont le pouvoir de retourner n’importe quel chiffre contre vous par la simple force de leur esprit. Le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de s’attacher à une grille de lecture caricaturale avec un postulat fort (par exemple : « les femmes sont des victimes ») et analyser tout chiffre par le biais de cette grille de lecture unique. Pour les plus paresseux, vous pouvez aussi critiquer des chiffres, sans même en proposer d’interprétation. « ça ne te choque pas que seulement 2,1% des femmes soient ouvrières en bâtiment, en 2018 ??? ». C’est un argument vide d’un point de vue logique mais qui suffit souvent à persuader les gens qu’il y a un problème. Et c’est beaucoup plus économique, intellectuellement parlant.

Exemples de mauvaise interprétation

On va encore puiser dans le brillant rapport de notre bien-aimé ministère de l’égalité entre les femmes et les hommes qui, encore une fois, s’est illustrée sur le sujet ! Seules 2,1% des personnes travaillant dans le bâtiment sont des femmes, donc. Une répulsion au travail manuel et dangereux ? Une préférence pour le confort douillet des bureaux climatisés ? Vous n’y êtes pas ! C’est la marque du sexisme ! La preuve qu’on peut faire à la fois une bonne mesure et un mauvais diagnostic.

Manipulation des chiffres

C’est bien connu : une majorité des femmes adoreraient bosser sur les chantiers. Si elles ne le font pas, c’est bien entendu à cause du sexisme ambiant.

 

Autre exemple : une majorité des allocataires du RSA et du minimum vieillesse sont des femmes. Ces chiffres ne disent rien en eux-mêmes. Il faut les interpréter. On pourrait en conclure que les femmes bénéficient davantage de l’État-Providence que les hommes. On pourrait même s’en réjouir : cela prouve l’utilité du RSA et du minimum vieillesse pour lutter contre la pauvreté qui pourrait affecter les femmes. On pourrait estimer qu’en ce qui concerne le minimum vieillesse, il y a davantage de femmes âgées que d’hommes âgées de toute manière, surtout parmi les plus pauvres. Oui mais voilà : on peut aussi décider de voir tout cela comme une forme d’oppression systémique. Et en conclure que les femmes sont davantage touchées par la précarité. Une interprétation qui n’est pas absurde mais qui n’est pas non plus prouvée et qui mériterait quelques données complémentaires pour être validée.

precarité femmes manipulation

Cela veut-il dire que les femmes sont plus touchées par la précarité que les hommes ? Ou que les hommes tendent à travailler pour payer les pensions et le RSA de femmes fainéantes qui vivent au crochet de la société ? En l’absence d’autres éléments, les deux explications se valent et il n’y a aucune raison de privilégier l’une ou l’autre.

 

On peut étendre la mauvaise interprétation à tout, ou presque. Un exemple absolument caricatural : l’ADN prouverait que les femmes sont supérieures aux hommes. Vous ne me croyez pas ? Pourtant le chromosome X a 5 fois plus de gènes que le chromosome Y selon ce tweet, qui en conclut que les hommes sont biologiquement inférieurs aux femmes, comme le prouve « la science ». En oubliant au passage que le nombre de gènes ne veut pas dire grand-chose, le blé ou l’oignon ayant par exemple plus de gènes que l’être humain.

manipulation

Quand une compréhension défaillante de la science rencontre le militantisme le plus obtus…

 

Un dernier exemple et récurrent celui-là: l’écart de la moyenne des salaires masculins et féminins. Aussi connu sous le nom d’inégalité salariale. Ce mythe à la peau dure veut que les femmes soient discriminées par rapport aux hommes dans le monde du travail, quant à leur rémunération. En réalité, le chiffre indique seulement que les femmes et les hommes n’ont pas le même salaire moyen (rappelons à toutes fins utiles que la discrimination est interdite en France, sauf si elle est « positive ») mais ne prend en compte aucun autre facteur (le temps de travail moyen, les secteurs dans lesquels ils travaillent, etc.). Ce qui n’empêche pas les médias de faire des gros titres dont l’odeur soufrée rappelle à s’y méprendre la propagande de tonton Staline.

les femmes ne travaillent pas gratuitement

S’il était avéré qu’à qualifications et compétences égales on pouvait, pour tout poste, embaucher une femme et la payer 20% de moins qu’un collègue masculin sans raison valable, il n’y aurait que des hommes au chômage.

A quoi bon interpréter ?

Quand on manque de créativité pour interpréter des chiffres, on peut aussi les plaquer sans autre forme de procès. Et puis, dans un psittacisme stupide, reprocher à la réalité d’être ce qu’elle est, sans l’interpréter.

A l’Université, on pourrait s’émouvoir de constater une majorité de femmes dans toutes les filières, sauf le sport et les sciences. On pourrait en conclure hâtivement que les hommes y sont discriminés ou même qu’on leur ferme la porte des études supérieures. Dans un élan de clairvoyance cependant, le ministère l’interprète tout autrement : il y a un manque de mixité. Ce qui au fond ne fait que répéter que là où il y a plus de garçons il y a moins de filles et vice versa. Une sorte de tautologie élégante, donc.

arnaque et manipulation mixité

Ce tableau nous apprend qu’on manque de mixité dans certains secteurs, en partant du principe qu’il faudrait atteindre une parité 50/50. Mais rien ne justifie qu’il soit souhaitable d’atteindre cette parité : qu’obtiendrait-on exactement si on y arrive ?

En fait, cette approche non-interprétative relève du whataboutisme. On met en avant des éléments, sans même les interpréter, et on s’insurge à bon compte.

publicité sexiste manipulation

La publicité créerait volontairement des complexes ? Quel scoop !

Autre exemple : 82% des femmes se disent complexées par certaines des publicités à la télévision. Et alors ? Que doit-on en conclure ? Que les femmes ont des complexes (nihil sub sole novum) ? Que les publicités sont sexistes (comme le suggère le titre, sans que celui-ci ait un rapport avec le chiffre avancé) ? Que les femmes sont masochistes parce qu’elles regardent volontairement des publicités sexistes ? Que la publicité, de toute manière, se nourrit des peurs et des insécurités qu’elle crée ? Déverser des flots de chiffres sans les expliquer ni chercher à les comprendre n’a jamais fait avancer un débat. Ça ne sert qu’à détourner l’attention.

En conclusion

Vous pouvez interpréter les chiffres comme vous le voulez. Et si vous êtes paresseux, vous pouvez même ne pas les interpréter du tout. Au bout du compte, le chiffre est souvent dévoyé de son rôle initial de mesure du réel pour devenir un instrument idéologique, un accessoire rhétorique. Les chiffres sont à tort employés comme des arguments d’autorité qu’ils ne sont pas. Trouver un chiffre qui appuie un propos n’est souvent qu’une affaire de mauvaise foi et d’imagination et c’est à vous, lecteur et citoyen, de faire un épuisant travail de vérification. Espérons que cette série vous aura donné des pistes pour y parvenir !

Illustration : Nick Hillier
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NeoMasculin
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