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Si le terme de vertu est compris par à peu près tout le monde, on est, bien souvent, en peine de le définir précisément. Et pour cause : son sens a constamment évolué au fil des siècles. Dans le cadre de l’école de pensée stoïcienne, la vertu a cependant un sens très précis (même s’il a été mouvant), que nous allons examiner ici.

La vertu et l’homme

Un peu d’étymologie tout d’abord : en latin, la vertu, virtus, est étymologiquement liée à vir (l’homme). Il ne s’agit cependant pas d’un ensemble de caractères physiques différenciant le mâle de la femelle de l’espèce humaine, mais bien plutôt d’un continuum de caractères moraux qui ont à voir avec les mérites de l’individu. On peut, à ce titre, rapprocher virtus du terme sanskrit vira, qui désigne un héros.

Bien que la vertu comprenne la morale, elle ne s’y limite pas : un homme peut être moral sans pour autant être réellement vertueux.

Chez Socrate et Platon

On ne peut parler de philosophie antique sans évoquer tout d’abord les grands classiques, qui ont eu des avis sur à peu près tout.

Pour Socrate, la vertu réside dans le fait de connaître le bien. L’ignorance est à ses yeux un vice. Comme un homme n’agit que conformément à ce qu’il sait ou croit savoir, son action dépend de ses connaissances. Le vice est donc une forme d’erreur, résultat d’une éducation déficiente. Ce point de vue socratique a plusieurs conséquences pratiques : d’une part, il considère qu’en tant que science, la vertu peut s’enseigner de manière objective. D’autre part, cela implique que, pour reprendre les mots du philosophe, « Nul n’est méchant volontairement. » Il n’y aurait donc ni pervers, ni vicieux, ni méchant : seulement des gens qui se trompent et qu’on doit éduquer convenablement.

vertu socrate

Pour Socrate, la vertu peut s’apprendre dans les livres, et on peut rééduquer les vicieux.

Platon va un peu plus loin dans le même sillon : il fait de la vertu une forme d’appétence pour le Divin, que l’on peut et doit enseigner. L’homme vertueux, chez Platon, est celui qui prend Dieu (quel que soit le nom qu’on lui donne) pour exemple et qui, aussi imparfait qu’il puisse être en tant que personne, n’en essaie pas moins, jour après jour, de ressembler un peu plus à cet auguste modèle. Ainsi le sage sculpte-t-il instant après instant sa propre statue. La vertu platonicienne consiste donc à tendre vers un idéal.

La vertu selon Aristote

La définition que donne Aristote de la vertu est celle qui sera retenue par un grand nombre de penseurs occidentaux au fil des siècles : c’est le fait de ne tomber dans aucun excès, pas même les excès de sagesse. Ainsi voit-il la frugalité (qui consiste à se tenir à mi-chemin entre le jeûne et la goinfrerie) ou encore le courage (ni téméraire, ni lâche) comme des exemples de vertu. Aristote ajoute à cela une définition opérative.

En effet, le problème avec les définitions de Socrate et de Platon, c’est qu’elles font de la vertu une qualité uniquement intérieure, qui ne dépend que d’une forme de contemplation ou de spéculation, sans aucun aspect pratique. Aristote dépasse cela, en définissant la vertu comme une pratique quotidienne, une forme d’habitude. Pour lui, contrairement à Socrate, il ne suffit pas de savoir intellectuellement ce qu’est la vertu pour se montrer vertueux.

Aristote estime que la vertu d’un homme se manifeste par ses actes, et par leur aspect quotidien, continu, répété : un acte de vertu isolé n’a à ses yeux aucune valeur, s’il n’est pas suivi d’autres. De fait, si l’acte vertueux n’est pas répété, comment savoir s’il est réellement vertueux, et non pas simplement accidentel ?

Le problème avec la théorie d’Aristote, malgré son immense popularité, est qu’elle ne donne aucune définition positive de la vertu : la vertu aristotélicienne n’est que l’absence de vices extrêmes.

La vertu des stoïciens

Les stoïciens, quant à eux, vont s’efforcer, au contraire des idéalismes platoniciens, socratiques et aristotéliciens, de donner de la vertu des définitions pratiques et concrètes, immédiatement applicables. Ils vont faire de la vertu le souverain bien : ainsi, là où Platon considérait que la vertu individuelle était un outil permettant à l’homme de vivre en harmonie avec les siens, l’école stoïque va considérer que mener une vie vertueuse est un but en soi. On n’agit pas de manière vertueuse parce qu’on espère obtenir autre chose en échange (pour soi ou pour la société) : on agit de manière vertueuse pour agir de manière vertueuse, un point c’est tout.

Les conséquences d’un tel point de vue sont considérables et méritent qu’on s’y arrête en détails. Tout d’abord, la vertu étant le bien supérieur, toute autre considération y est inférieure : la richesse ou la pauvreté, la santé ou la maladie, la vie ou la mort … rien n’est plus important que la vertu. C’est d’ailleurs bien ainsi qu’il faut comprendre les exempla romains.

Autre conséquence, et non des moindres : pour les stoïciens, le juste milieu est un piège. Car on ne peut transiger avec la vertu. Un acte qui n’est pas entièrement vertueux n’est pas vertueux du tout. Qui n’est pas un sage est nécessairement un fou. En d’autres termes : nous sommes tous des fous, qui allons à tâtons le long de notre existence, à la recherche de la vertu, éternellement insaisissable, éternellement plus élevée et plus belle que ce que nous pouvons concevoir. Nous nous rêvons sages mais, parce que nous sommes faillibles, ne sommes que des fous, qui singent une sagesse qu’ils fantasment.

Reste à définir cette fameuse vertu. Pour les stoïciens, elle consiste à entraîner ses désirs, de manière à vouloir ce que le réel veut de nous. A connaître et comprendre notre idiosyncrasie et nos déterminismes, de manière à faire la différence entre ce sur quoi nous pouvons agir et ce qui nous échappe, y compris en nous-mêmes. Et une fois ce tri effectué, à améliorer ce qui peut l’être, autant que la Nature nous y autorise. Ajuster ses croyances pour qu’elles correspondent à la Nature et au réel revient donc à vivre conformément à la Raison.

vertu et nature

La vertu stoïcienne consiste bien souvent à comprendre la Nature, afin de vivre en accord avec nos penchants et nos prédispositions, mais également en accord avec les lois du monde.

Il ne s’agit pas là, contrairement à ce que l’on pourrait penser a priori, à une morale de la résignation, ni à un encouragement à ne pas agir. Au contraire. Il s’agit d’un encouragement à agir dans les domaines où notre action a quelque chance d’aboutir mais, en revanche, de ne pas gaspiller nos forces à nous battre contre des moulins.

Les quatre couleurs de la vertu

Comme la lumière se diffracte en de multiples couleurs, la vertu stoïcienne se subdivise en quatre qualités cardinales, qui, chacune, participe de la vertu, sans la définir entièrement : la sagesse, la tempérance, l’endurance et la justice. L’homme vertueux est celui qui parvient à pratiquer les quatre aspects à la fois.

La sagesse (Sophia) dérive de la Raison et du savoir. Elle consiste à étendre, toute sa vie durant, sa connaissance du monde et des êtres humains, et ce afin de mieux comprendre les éléments qui nous déterminent individuellement. Ce qui nous arrive ne dépendant pas entièrement de nous, ce qui compte, c’est d’être capable d’orienter ses pensées et ses actes en fonction de la sagesse. On pourrait résumer le principe à des formules lapidaires : si on rencontre un problème, il convient, avant toute chose, de ne pas jouer la victime. Mais bien plutôt de se demander ce que nous pouvons faire pour le résoudre. Si nous pouvons faire quelque chose, nous mettre au travail. Si nous n’y pouvons rien, cesser de nous en soucier : c’est qu’il ne s’agit pas d’un problème, mais bien d’un aléa, avec lequel nous devons apprendre à exister. Le rôle du savoir et de la raison est de nous permettre de faire la différence entre les deux.

La tempérance (Sophrosyne) est une forme de maîtrise de soi, qui consiste à adopter une certaine forme de frugalité, de manière à ne pas se trouver esclave du matériel. User des objets mais ne pas en dépendre. Aimer les choses simples pour ne pas être inféodé à des systèmes complexes et qui nous échappent. Faire en sorte que ce qui nous tient à coeur, ce qui nous rend heureux, dépende réellement de nous-même et de nos actes, et non d’une forme d’approvisionnement extérieur.

L’endurance (Andreia) se confond avec le courage. Mais il ne s’agit pas du courage ponctuel, de l’acte téméraire isolé. Il s’agit plutôt du courage, bien plus difficile et contraignant en réalité, qui consiste à continuer, jour après jour, à arpenter la voie que l’on s’est tracé. A comprendre que les choses prennent du temps et ont un prix. Que rien de ce qui a de la valeur ne s’obtient sans effort.

courage vertu

D’un point de vue stoïcien, le courage ne se limite pas à la bravoure ponctuelle mais se confond avec l’endurance, et la capacité à persévérer, envers et contre tout.

La justice (Dikaiosyne) consiste à vivre en accord avec les idéaux dont nous nous réclamons. Qui vit dans la justice observe que ses actes et ses idéaux sont en accord. Si ça n’est pas le cas, c’est soit que nous agissons mal, soit que, par bêtise, par ignorance ou par virtue signaling, nous nous réclamons d’idéaux qui ne sont pas réellement les nôtres. Dans les deux cas, nous sommes dans l’erreur, et il convient soit de rectifier nos actes, soit de rectifier nos croyances, mais en tous les cas de ne pas rester dans la contradiction.

Vertu stoïcienne aujourd’hui

Ces quatre éléments de la vertu stoïcienne sont sans doute bien plus difficiles à pratiquer aujourd’hui qu’ils ne le furent par le passé. La société occidentale contemporaine, en effet, n’encourage ni à la sagesse, ni à la tempérance, ni à l’endurance et encore moins à la justice. Dans la société de la Jeune Fille, le caprice est roi. Vertus et idéaux sont liquides et peuvent, à loisir, changer d’aspect et de fond pour mieux complaire aux autres, pour éviter les conflits, ou simplement pour suivre la mode. Tout valant tout, l’idéologie de la tolérance universelle ne vaut pas mieux qu’une absence d’idéologie.

D’un point de vue évolutionniste, l’amollissement et la dévirilisation d’un grand nombre d’hommes occidentaux aujourd’hui est tout à fait compréhensible. Naturellement fainéants, nous avons toujours tendance, si nous n’y prenons garde, à privilégier les solutions qui nous demandent le moins d’efforts. Les motivations principales d’un individu n’ont guère changé au fil des siècles : survivre, se nourrir et se reproduire restent la base de tout. Or nous vivons dans une société où notre propre survie est rarement en jeu : contrairement à ce que l’on croit souvent, notre époque est l’une des moins violentes de l’Histoire humaine. Pour ce qui est de la nourriture, à moins d’être complètement désocialisé et exclu (ce qui peut arriver mais demeure exceptionnel), il est rare que nous nous trouvions en état de mourir de faim : les plus pauvres manquent généralement de diversité alimentaire, doivent se tourner vers des nourritures de moins bonne qualité, mais la disette a quasiment disparu de nos sociétés. Quant à la reproduction, si elle est désormais problématique pour beaucoup d’hommes, nombreux, parmi eux, sont des masturbateurs chroniques et excessifs, pour qui une dose quotidienne de porno suffit.

Nos pulsions primaires étant ainsi comblées, rien ne nous pousse à aller vers la voie de la vertu : une voie difficile, jonchée d’obstacles, et qui, au final, ne rend pas forcément la vie plus facile. Rien, sinon notre propre volonté.

Pratiquer la vertu

Une volonté de ne pas être un Dernier Homme parmi d’autres. De ne pas se limiter au statut de Jeune Fille. Une aspiration à autre chose. Une plus haute opinion de soi, de ce que l’on pourrait être, de ce que l’on devrait être. Pour qui souhaite s’engager dans cette voie, il n’existe aucune solution-miracle : Aristote l’avait déjà compris en son temps, la vertu n’existe pas, seuls les actes de vertu existent. Et ce sont ces actes qui nous déterminent, bien plus que les intentions que nous affichons.

Sagesse

On ne construit pas la sagesse en un jour. Pas plus que les autres éléments du prisme de la vertu stoïcienne, on ne peut jamais prétendre y être parvenu. Mais on peut, jour après jour, apprendre à exercer sa Raison et étendre ses connaissances. Étudier sa propre idiosyncrasie, comprendre ses freins et ses limitations, identifier ceux que l’on peut espérer dépasser et ceux avec lesquels il va bien falloir vivre.

Tempérance

On peut construire sa propre frugalité. Apprendre ou réapprendre à se contenter des choses simples et vraies. Rejeter les paradis artificiels et virtuels et se contenter du monde. On peut essayer d’apprendre, sinon un métier, du moins, a minima, une compétence concrète : monter un mur de pierre, couper un arbre, faire un feu, cultiver un jardin … autant d’activités simples mais qui nous remettent en connexion avec ce que nous sommes. Dans tous les cas, le retour à la matière, au concret, fait souvent le plus grand bien.

Endurance

On peut cesser de croire au Père Noël, aux gourous qui garantissent un succès immédiat, ou que l’on va gagner au Loto. On peut cesser d’attendre Godot, et se mettre à agir. Le tout en ayant conscience que rien ne viendra peut-être immédiatement et qu’il faut parfois jusqu’à 10 000 heures de travail pour obtenir un résultat. Mais qu’à la fin, ceux qui réussissent ne sont pas nécessairement ceux qui étaient les plus doués à l’origine, mais bien ceux qui n’ont pas jeté l’éponge.

vertu rare

Tenter d’être en accord avec soi-même, de suivre la voie qu’on s’est tracé, de respecter ses engagements et ses devoirs… tout cela semble simple à dire. Et c’est pourtant rare.

Justice

S’interroger sur ses propres valeurs et se demander si l’on vit en accord avec elles est souvent intéressant. Parfois douloureux, quand on se rend compte de la distance qui existe entre ces valeurs proférées et nos actes réels, mais généralement éclairant pour peu que l’on se livre avec honnêteté à cet examen de conscience. Nul besoin de s’accabler ni de s’autoflageller, quand on constate une distance : cela ne sert à rien et dévore notre énergie. Mieux vaut se demander ce qu’il convient de faire pour rétrécir cette distance : doit-on amender ses actions ou corriger ses valeurs ? Le second n’est pas toujours le plus simple, loin de là…

Nul n’est tenu de vivre une vie vertueuse, ni même de tenter de le faire. A vrai dire, la majorité des hommes n’en est sans doute pas capable. Mais pour qui souhaite s’engager sur un tel chemin, il convient, enfin, de se souvenir que la vertu nous échappe et nous échappera toujours. Il n’existe aucun point à partir duquel nous pouvons crier victoire. Il y a et il y aura toujours un autre niveau, un autre défi, une autre colline derrière la colline que nous voyons devant nous. Et c’est tant mieux. Car ce qui compte, au fond, ça n’est pas tellement d’arriver quelque part : c’est d’être en chemin. De poursuivre, de ne pas renoncer. De mettre nos pas dans les pas de nos pères. Et d’espérer que d’autres viennent après nous.

Illustrations : Mikito Tateisi Andre Benz Priscilla Du Preez Karim MANJRA

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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