La Vie des Douze Césars, de Suétone

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La vie des douze cesars de suetone

Quand on parle de Tacite, on est presque obligé de parler également de Suétone. Les deux auteurs, dont les œuvres couvrent la même période historique, et qui sont contemporains, s’opposent en effet sur bien des points mais se rejoignent sur nombre d’autres. Et la lecture croisée des deux permet de se faire des premiers temps de l’Empire Romain une idée plus juste.

Vie de Suétone

Contrairement à celle de Tacite, la vie de Caius Suetonius Tranquillus, dit Suétone, est peu et mal connue. On sait qu’il naît à Rome, sans doute durant l’Année des Quatre Empereurs (68-69 de notre ère). Son père est un tribun militaire (officier supérieur) de la XIIIème légion, qui a participé aux guerres civiles suivant la fin du règne de Néron.

On ne sait rien de la jeunesse mais il a sans doute suivi la formation classique d’un jeune membre de l’ordre équestre : études latines et grecques, droit, rhétorique, service militaire. Vers l’âge de trente ans, il plaide en tant qu’avocat ; il semble, ensuite, avoir exercé les mêmes fonctions que son père et avoir servi plusieurs années comme officier dans la légion.

Vers quarante ans, il est plutôt bien en cour, ayant des amis bien placés, dont Pline le Jeune. Il semble mener une carrière assez brillante au sein de l’administration impériale, puisqu’il occupe successivement un poste de responsable des archives et de la documentation, puis la direction des bibliothèques de Rome. A l’arrivée au pouvoir de l’empereur Hadrien, il obtient un poste de secrétaire particulier de celui-ci : durant plusieurs années, il va rédiger la correspondance impériale.

Politiquement, Suétone est donc un homme de l’ombre : un administrateur, un archiviste, un documentariste au service du pouvoir. Il profite de ses fonctions et de l’accès privilégié qu’elles lui confèrent aux archives de l’État pour trouver des sources à ses deux principaux ouvrages : Les hommes illustres et surtout La Vie des Douze Césars.

En 122, tout change : il est viré de ses fonctions, et plusieurs de ses amis tombent avec lui. Est-ce lui qui a causé cette disgrâce ? Est-il la victime collatérale de l’échec politique d’un autre ? On l’ignore. Toujours est-il qu’il quitte la cour impériale, se retire à Capri et n’en bouge plus jusqu’à la fin de sa vie. On ne sait même pas exactement quand il meurt : peut-être aux alentours de 130 (vers 65 ans), mais peut-être également bien plus tard (on lui prête parfois une vie centenaire, en prétendant qu’il serait mort entre 160 et 170).

L’œuvre de Suétone

Les ouvrages de Suétone qui nous sont parvenus ne sont qu’une part infime de son travail. Nous connaissons sa Vie des Douze Césars, qui retrace la biographie de Jules César et des onze premiers empereurs, ainsi que ses Hommes illustres (incomplet), qui décrit la vie de poètes, philosophes, grammairiens, rhéteurs et historiens célèbres à son époque. Mais on sait qu’il a également écrit des biographies de courtisanes et prostituées, une notice grammaticale consacrée aux signes et abréviations, un recueil anatomique sur les défauts corporels, une étude critique de la République de Cicéron, une étude des jeux enfantins grecs, un traité sur les injures et mots grossiers, des biographies des rois romains d’avant la République, une étude sur le vêtement et la mode, un dictionnaire de l’armée romaine, etc. Il semblerait qu’il ait eu pour ambition de réaliser une véritable encyclopédie du savoir de son temps.

La Vie des Douze Césars

C’est l’œuvre principale de Suétone qui nous soit parvenue, et la seule complète à ce jour. Du fait de sa carrière, Suétone avait accès aux archives de l’État et y a abondamment puisé pour rédiger son ouvrage.

Le livre est composé, comme son nom l’indique, de douze chapitres, correspondant aux douze premiers Césars : Jules César, Auguste, Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus et Domitien. Et tous les chapitres sont organisés de la même manière : évocation des origines familiales, présages et miracles ayant annoncé sa naissance, description de la carrière avant l’accession au pouvoir, faits publics, vie privée, description physique, conditions du décès et prodiges (les signes divins, les rêves, les présages et autres faits extraordinaires ayant entouré la vie ou annoncé la mort de l’empereur). Du coup, pour le lecteur, c’est parfois un peu confus : quand, par exemple, on termine la vie de Jules César, le début du chapitre suivant n’est pas consacré aux événements qui ont suivi ; on repart, des années en arrière, à la naissance d’Auguste et à ses origines.

La Vie des Douze Césars n’est pas l’œuvre d’un historien fiable, ou, en tout cas, pas aussi fiable que ne l’est Tacite. Ce qui intéresse Suétone, ce sont les hommes. La comédie du pouvoir le fascine. La décadence des mœurs, la cruauté des temps, les complots, les intrigues d’alcôve, la démesure et la folie … tout cela l’intéresse, bien davantage que le détail de la gestion de l’empire. Il dépeint des situations, véritables petites images d’Épinal, bien plus qu’il ne dresse des chronologies. Il faut également lui reconnaître un certain goût pour les anecdotes et les rumeurs, y compris celles qui ne sont pas toujours vérifiées ni vérifiables. Bref : son œuvre est un peu celle d’un journaliste people. Accessoirement, l’intérêt pour la petite histoire n’est pas sans profondeur. Il est par exemple particulièrement fascinant de prendre en compte les conditions de décès des douze Césars, et de se rendre compte que dans le lot, peu, très peu, sont morts de mort naturelle.

Suétone vie des douze césars

Coups fourrés, trahisons, révoltes, empoisonnements, assassinats … chez Suétone comme chez Tacite, on regarde les hommes tomber, et valser les vanités.

Suétone et Tacite

Tacite est froid, méticuleux, précis. Suétone peint à grands traits, dans une prose simple et accessible. Tacite s’intéresse aux faits, Suétone ne parle quasiment que des hommes. Tacite s’attache peu à la description particulière de ses protagonistes, Suétone dresse un portrait de chacun, de son anatomie à ses habitudes, de ses petites manies à ses coucheries. Tacite donne des événements une chronologie détaillée et pointilleuse, Suétone fait des sauts en avant et en arrière dans le temps, est peu précis sur le déroulé de certains événements et s’intéresse aux anecdotes plus qu’aux grands mouvements historiques.

Reste qu’on trouve chez Suétone des portraits, des anecdotes, des situations, qui, bien plus que chez Tacite, contribuent à nous donner des personnages de cette époque un sentiment de proximité et de compréhension. Il peint les petits défauts, les habitudes, les manies. Il nous parle de la froideur d’un Auguste, prenant des notes à tout instant et jusque dans ses conversations avec sa femme ; de la mort d’un Tibère paranoïaque qui, retiré dans son île-forteresse, sera finalement trahi (et étouffé avec un coussin) par le seul à qui il avait accordé sa confiance ; de la démente Année des Quatre Empereurs, au cours de laquelle assassinats, suicides, empoisonnements et guerres fratricides embrasent soudain l’empire ; de Caligula faisant, pour marquer son mépris des sénateurs, nommer son cheval à une magistrature ; et de bien d’autres épisodes, souvent présentés de manière isolée, mais qui, mis bout à bout, finissent par composer une mosaïque vivante, étonnante, fascinante.

Comme chez Tacite, il y a dans le regard que Suétone pose sur le pouvoir quelque chose de pessimiste et de tragique quant à la nature humaine. Quelque chose, également, de fondamentalement réaliste.  Nombreuses sont les citations de son œuvre qui, par la suite, sont devenus de véritables proverbes ou sont entrées dans la postérité : c’est chez lui que l’on trouve l’Alea jacta est de César, ou encore le Morituri te salutant des gladiateurs, adressé à Claude.

  • Sentant venir sa fin, Auguste réunit ses amis et parents, et leur demanda si, selon eux, il avait bien joué jusqu’au bout la ridicule comédie de l’existence.
  • Comme les gouverneurs provinciaux recommandaient d’augmenter les impôts, Tibère leur répondit que le bon berger tond son troupeau, il ne l’écorche pas.
  • Caligula avait sans cesse à la bouche ce mot : Qu’importe qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent.
  • Son fils Titus lui reprochant d’avoir établi des impôts jusque sur les toilettes publiques, Vespasien lui mit sous le nez le premier argent issu de cet impôt et lui demanda s’il avait une odeur.
  • S’étant un jour rendu compte à son souper qu’il n’avait, dans cette journée, rendu service à personne, Titus dit tristement : Mes amis, j’ai perdu ma journée.

Lire Suétone

La Vie des Douze Césars est d’un accès plus facile que les Annales ou les Histoires de Tacite et demande moins de culture antique pour être apprécié. La traduction est bonne et agréable et la lecture est assez facile, du moment qu’on a accepté l’idée que le livre n’est pas rédigé de manière chronologique. Il est lisible par les adultes comme par les grands adolescents (à partir de 15 ans, plutôt bons lecteurs). Il s’agit donc sans doute d’une introduction à la littérature historique antique un peu plus facile et un peu plus attrayante que ne l’est l’austère Tacite. Le bouquin n’est pas si long et est plutôt agréable à lire. Les éditions poche n’étant pas bien chères, on peut, pour moins de 10 euros, s’offrir une plongée directe dans l’Antiquité. A mettre entre (presque) toutes les mains, et dans toutes les bibliothèques.

 

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Illustrations : Feenstaub, Asferico

 

Martial
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