L’arbre des ancêtres

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Héritage de nos ancêtres

Nous avons chacun deux parents. Chacun d’entre eux a également deux parents, ce qui nous fait quatre grands-parents, huit arrière-grands-parents et seize trisaïeux. Si on prend comme base quatre générations par siècle, c’est-à-dire que l’on considère que les gens ont des enfants vers 25 ans (ce qui, sur l’Histoire longue, a très souvent été vrai), cela nous donne, pour une personne née en 2000 :

  • 2 parents nés vers 1975
  • 4 grands-parents nés vers 1950
  • 8 arrière-grands-parents nés vers 1925
  • 16 ancêtres nés vers 1900
  • 32 ancêtres nés vers 1875
  • 64 ancêtres nés vers 1850
  • 128 ancêtres nés vers 1825
  • 256 ancêtres nés vers 1800
  • 512 ancêtres nés vers 1775
  • 1024 ancêtres nés vers 1750
  • 2048 ancêtres nés vers 1725
  • 4096 ancêtres nés vers 1700

Bien entendu, plus on remonte en arrière dans le temps, plus les ancêtres sont nombreux. Vous descendez ainsi, selon ce modèle, de 65536 personnes nées peu après l’assassinat d’Henri IV. Plus de 260000 de vos ancêtres ont vécu les Guerres de Religion. Ils étaient plus de deux millions à naître avant la découverte des Amériques et à apprendre leur existence de leur vivant. Quatre millions à la fin de la Guerre de Cent ans, ils étaient plus de vingt millions à en vivre les premières heures. Or la population française des années 1320 est justement estimée à vingt millions d’habitants (le royaume de Philippe le Bel comprend 24000 paroisses, et on estime la population moyenne d’une paroisse entre 800 et 1000 habitants). Si vous êtes d’origine française, cela signifie-t-il que vous descendez d’absolument tous ces gens-là ? C’est un peu plus compliqué…

Moins d’ancêtres que prévu

Si l’on remonte encore, les chiffres continuent bien évidemment à augmenter. Et dépassent même la population globale de l’époque, sitôt que l’on atteint l’époque carolingienne. Une telle étrangeté ne doit pas surprendre : en effet, l’idée de systématiquement multiplier par deux les ancêtres d’une génération à une autre n’est valable que pour des conjoints n’ayant aucun lien de parenté. Si, par exemple, vos deux parents sont cousins germains, autrement dit qu’ils partagent deux de leurs quatre grands-parents, cela veut dire que vous n’avez pas huit, mais seulement six arrière-grands-parents. Et donc que tout ce qui vient avant est considérablement réduit de la même manière. Si les mariages entre cousins proches n’ont jamais été monnaie courante, ceux entre cousins éloignés, en revanche, l’ont été, surtout au sein de communautés isolées ou rurales, où les gens voyageaient relativement peu. Même si on va chercher son épouse dans le village d’à côté, il suffit de quelques générations pour que toute la population d’une petite zone soit apparentée. Et cela réduit d’autant le nombre des ancêtres. Ainsi, même dans le cas où vos deux parents ne se savent pas apparentés, il est probable, pour peu que leurs familles soient issues de la même ville ou de la même région, qu’ils partagent certains ancêtres.

Apports et brassages

Ce processus ne signifie pas qu’il n’y a pas d’apport de sang neuf : au contraire, il y en a toujours, en permanence, et jusque dans les zones les plus reculées. Marchands, réfugiés, itinérants, soldats en maraude, pèlerins, prostituées et brigands … autant d’occasions pour que les lignées se croisent, même quand beaucoup de gens, liés à leur terre, ne bougent pas ou peu. Sans parler des mouvements migratoires, certes bien plus restreints qu’aujourd’hui, mais qui existent néanmoins : ainsi en va-t-il des jacobites irlandais accueillis en France, des Écossais catholiques, des Juifs fuyant l’Inquisition en Espagne, des francophones du sud des États-Unis revenus vers la France après la Guerre de Sécession, des envahisseurs et pillards vikings, des colons romains installés un peu partout après la Guerre des Gaules, des barbares divers devenus seigneurs de leur coin de terre après la chute de l’Empire ; sans parler des viols commis par les armées en marche tout au long d’une histoire riche en guerres de tous genres, eux aussi grands procurateurs de brassage génétique. Il y a même, occasionnellement, des histoires plus curieuses, des brassages plus éloignés : ainsi, si vous avez des racines familiales près de Séville, n’est-il pas impossible qu’une partie de vos ancêtres soient japonais. De tels itinéraires sont toutefois l’exception et non la règle générale : selon toute vraisemblance, vos ancêtres n’ont qu’assez peu bougé d’une génération à l’autre. S’il est très peu probable qu’ils ne se soient jamais mélangé avec quelque autre groupe humain que ce soit, il est plus improbable encore que vos racines (du moins tant que l’on parle de temps historiques) s’étendent sur la Terre entière : on est toujours « de quelque part ». Même si ce « quelque part » peut être vaste, et ses frontières floues.

Toute cela pour en arriver à quoi, exactement ? Au fait que, s’il faut certes nuancer les chiffres obtenus plus haut, il ne faut pas non plus les rejeter entièrement, aussi contre-intuitifs qu’ils puissent nous sembler par leur énormité. C’est que nous sommes habitués à penser notre famille comme un groupe restreint : même quand nous faisons notre arbre généalogique, il est rare que nous le fassions remonter sur plus de trois ou quatre siècles, et plus rare encore de lui faire porter toutes ses branches. Pourtant, si nous ne descendons pas tous de Napoléon, en revanche nous sommes tous apparentés à Charlemagne.

Pyramides mes ancêtres

Vos ancêtres ont construit les pyramides. D’autres de vos ancêtres y ont été inhumés.

La litanie des ancêtres

Car c’est bien là la grande leçon de cette arithmétique démographique : si vos origines familiales se situent, au moins en partie, en Europe Occidentale (si ce n’est pas le cas, le raisonnement reste bien entendu valable, mais pour d’autres régions du globe, d’autres populations et d’autres cultures), vous descendez vraisemblablement de l’ensemble de la population de votre pays d’origine ayant vécu en l’An Mil. Vous descendez de l’ensemble de la population européenne de l’époque de Charlemagne. Vous descendez de l’ensemble de la population de l’Europe et du bassin méditerranéen ayant vécu à l’époque du Christ. Plus on remonte dans le passé, plus fortes sont les chances pour que n’importe quel individu, pris au hasard, soit l’un de vos ancêtres ; et ces chances sont telles, dès qu’on entre dans l’Antiquité, qu’on peut considérer, statistiquement parlant, la chose comme quasi-certaine pour l’ensemble de la population de l’époque. Ou, tout au moins, de la partie de cette population qui a eu une descendance : par exemple, vous ne descendez pas de Jules César, et moi non plus, pour la bonne et simple raison qu’il n’a pas, pour autant que l’on sache, eu de descendants biologiques (sa fille Julia est morte sans enfant et son fils Ptolémée Césarion a été assassiné quand il était encore tout jeune). Mais en dehors de ces cas, oui : si vous êtes Français, vous êtes le fils de Praxitèle et celui de Juggurtha, autant que celui de Brennus ; vous descendez de Charlemagne aussi bien que du mendiant pouilleux faisant la manche à proximité de l’église où Léon III le couronnait ; Alésia et Gergovie sont, pour l’essentiel, des querelles de famille, puisque vous êtes apparenté à tous les combattants, dans un camp comme dans l’autre. Léonidas n’est pas seulement une figure inspirante : son sang coule dans vos veines. Au même titre que celui de Marius, de Scipion, d’Hannibal et de tant d’autres. Le sang des héros autant que celui des pourritures, celui des seigneurs comme celui des paysans. Longinus et Simon de Cyrène font partie de votre famille. Vous appartenez, directement ou non, à la Maison de David et à la famille des Atrides. Toute la gloire, toute la grandeur et toute l’horreur d’histoires millénaires s’écoule en vous.

Leurs histoires ne sont pas des contes isolés, ni des éléments perdus dans un lointain passé : elles constituent les fragments de l’histoire de votre famille. Quand on parle du passé en disant « nos ancêtres », ou (terme que je préfère pour ma part, pour sa puissance évocatrice) « nos pères », il faut comprendre ces expressions strictement, au pied de la lettre. Tout cela signifie qu’au contraire de ce que prétend l’idéologie post-moderne, qui fait de tous les humains des êtres équivalents et interchangeables à l’infini, le lieu d’où l’on vient importe. Il a gravé en nous les traces de son passé. Il nous a façonné bien avant notre naissance. A la manière du Dieu stoïcien, il a mis en place l’ensemble des causes et des conséquences qui constituent notre destin. Être né quelque part, ça n’est pas anodin. Appartenir à une lignée, à une famille, à un peuple, ça n’est pas anodin non plus. Cela a un sens. Cela a une valeur. Cela fait que nous participons chacun à un grand destin historique, une grande épopée commune, qui nous façonne mais que nous façonnons en retour.

Cette dernière notion est fondamentale, car elle pose les bases de notre responsabilité individuelle face à tout cela. Elle permet de mettre sa propre existence en perspective, et de se poser, à l’égard de sa propre personne, ces questions essentielles : Que fais-je de ma vie qui me permette de poursuivre l’épopée ? Que fais-je du flambeau que mes ancêtres m’ont transmis ? Je suis le fils de Salomon et celui de Ramsès ; celui de Rollon et celui d’Homère ; celui de Virgile et celui de Clovis … ma vie, telle que je la mène, est-elle digne de mes pères ?

Illustrations : Dario Veronesi Les Anderson

Martial
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