Le biais d’autocomplaisance

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le biais d'autocomplaisance

Le biais d’autocomplaisance est l’un des écueils majeurs sur la route de l’homme souhaitant forger sa propre excellence. Il s’agit en effet d’une tendance forte, présente chez chacun d’entre nous, et qui peut considérablement ralentir, voire stopper, notre progression dans bien des domaines. Poussé à son extrême, il devient Hamster. Mais même sans aller jusqu’à un tel niveau, il peut se révéler un adversaire coriace…

Le biais d’autocomplaisance en quelques mots

On parle de biais d’autocomplaisance quand, face à des difficultés diverses, nous attribuons nos succès à nos qualités et capacités propres et nos échecs à des causes extérieures. J’ai gagné parce que je le méritais, j’ai perdu parce que je n’ai pas eu de chance, que l’autre a triché ou parce que je ne suis pas du sérail. A ce titre, le biais d’autocomplaisance appartient à la grande famille des erreurs d’attribution, une série de biais très connus et très courants.

L’un des ressorts explicatifs du biais d’autocomplaisance est une forme de croyance en un monde juste … du moins tant que cela nous arrange. Nous tendons naturellement à croire que nous méritons ce que nous obtenons. Et, en contrepartie, que nous obtenons ce que nous méritons. Cette naïveté fondamentale, quand elle se conjugue avec une certaine forme de narcissisme puis se cogne au mur de la réalité, provoque ce type de biais : nous avons échoué à obtenir ce que nous voulions ; de ce fait nous pouvons conclure soit que nous ne le méritions pas, soit qu’une forme d’injustice est à l’œuvre. Mais croire que nous ne méritions pas ce que nous voulions représente, du point de vue narcissique, un gros effort : il est bien plus « économique » pour l’esprit de supposer qu’un facteur que nous ne connaissions pas est venu jouer le grain de sable dans les rouages.

Le biais d’autocomplaisance est une forme de défense psychologique : il permet à notre esprit d’éviter une remise en question qui pourrait être douloureuse. Le problème, c’est qu’en faisant cela, il évite certes un inconfort immédiat, mais empêche aussi la progression : si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez aucune raison de faire l’effort de changer.

biais d'autocomplaisance labyrinthe cogniftif

Grâce au biais d’autocomplaisance, vous pouvez être sûr de ne jamais sortir du labyrinthe, si ce n’est par hasard, sur un coup de chance.

Le biais d’autocomplaisance au quotidien

On trouve le biais d’autocomplaisance absolument partout, et ce d’autant plus que la société contemporaine, en encourageant au narcissisme et au sentiment qu’on a toujours droit au meilleur, s’évertue à créer des hordes d’autocomplaisants. Car l’autocomplaisant est une cible merveilleuse pour la publicité : tu as échoué à ce concours ? C’est que les autres avaient ce produit miracle que, toi, tu n’avais pas. Tu n’as pas réussi à séduire cette femme ? C’est qu’il te manque les leçons de séduction du Coach Machin. Tu ne peux pas décrocher de boulot ? C’est qu’on ne t’a pas donné toutes les clefs ; vite, un stage de motivation ! Quelle que soit la question, l’autocomplaisant trouvera presque toujours une réponse dans le Marché.

Et quand le Marché sera impuissant à la lui fournir, ou que l’autocomplaisant ne pourra pas y avoir recours, le biais d’autocomplaisance lui fournira tout de même des réponses faciles et confortables, généralement sous la forme de bouc-émissaires : je n’ai pas réussi parce que je n’appartiens pas à tel ou tel groupe, parce qu’on m’a discriminé, etc.

Rejeter l’autocomplaisance

Être vigilant quant à ses propres biais d’autocomplaisance est absolument indispensable pour qui souhaite quitter le camp des fragiles et forger sa propre excellence.

Museler sa propre tendance à être trop complaisant à son propre égard est un premier pas, mais qui ne suffit pas. Encore faut-il s’attaquer à la racine du problème : notre propre croyance en un monde juste et bienveillant à notre égard. Et pour s’attaquer à cette croyance, il est bon de garder à l’esprit quelques maximes :

  • Le monde ne me doit rien : ni succès, ni échec, ni sécurité, ni amour, ni joie. Je n’aurai que ce que je parviendrai à obtenir.
  • Mais ce n’est pas parce que j’ai obtenu une chose que je la méritais. Ce n’est pas non plus parce que je n’ai pas obtenu une chose que je ne la méritais pas. Succès ou échecs n’ont pas toujours à voir avec le mérite : le monde n’est pas juste.
  • Malgré cela, je reste la personne qui a le plus de prise sur ma propre existence, et le responsable majeur, tant de mes succès que de mes échecs. Le fait que je ne sois pas responsable de tout ne doit pas me faire perdre de vue que personne n’a plus de responsabilité que moi en la matière.
  • Un échec n’est pas forcément une injustice. Il n’est pas non plus forcément un drame, ni un scandale. Il doit en revanche toujours être source d’enseignements.

Accepter le fait que nous ne sommes pas toujours aux commandes de notre propre destin, ne méritons pas forcément tout ce que nous avons, et qu’il est souvent nécessaire de ne pas être trop tendre ni trop attentionné envers soi-même (sans pour autant se complaire dans le masochisme) : tels sont les enjeux pour l’homme soucieux de raisonner juste, autant que conquérir sa propre excellence.

Le biais d’autocomplaisance est l’une des méthodes du cerveau humain pour s’aveugler.

Biais accepté, biais rejeté

Attention : ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un biais que la conclusion à laquelle on arrive est forcément fausse. On peut très bien dire une vérité pour de mauvaises raisons. Mais il n’en demeure pas moins amusant de constater que certains biais d’autocomplaisances sont, aujourd’hui, systématiquement rejetés et stigmatisés, tandis que d’autres sont parfaitement acceptés. Ainsi, ces deux phrases :

  • Je n’ai pas eu ce boulot parce que c’est un secteur dans lequel il n’y a que des Juifs/Arabes/Noirs. Ils se soutiennent entre eux, tu comprends, et ils ne veulent pas d’un gaulois parmi eux.
  • Je n’ai pas eu ce boulot parce que c’est un secteur qui est un vrai boy’s club : j’ai toutes les compétences requises mais les mecs ne veulent pas d’une nana, au milieu d’eux, qui les mette en difficulté.

Si on ne dispose que de ces phrases, hors de tout contexte et sans autre information, il n’est pas possible de savoir si la personne se trompe ou non, si elle est victime d’un biais d’autocomplaisance ou pas. Pourtant, la première phrase sera, immanquablement, taxée de raciste et immédiatement discréditée. La seconde, en revanche, rencontrera une approbation certaine. Et pour cause : de toutes les haines, de tous les boucs-émissaires, de tous les sexismes ou racismes possibles en ce monde, un seul, aujourd’hui, est non seulement accepté, mais bien souvent promu, dans les sociétés occidentales : celui à l’égard des hommes.

Le biais d’autocomplaisance et la société de la Jeune Fille

Cet aspect des choses doit nous encourager à nous interroger. Il ne s’agit pas de se plaindre du sexisme ou de la misandrie ambiants : ils sont ce qu’ils sont, et notre société est, du moins pour l’instant, ainsi faite. Mais puisque le biais d’autocomplaisance est l’un des plus sûrs moyens dont dispose l’esprit humain pour ralentir ses propres changements et nous encourager à la stagnation, force est d’arriver à la conclusion que le fait de systématiquement accuser le patriarcat du moindre des échecs d’une femme est également un moyen très efficace pour la pousser à ne pas chercher à s’améliorer. En l’encourageant à trouver des coupables pour la moindre de ses déceptions, ce biais tend à la maintenir dans la médiocrité. En lui proposant un échappatoire facile à ses propres manquements comme à l’injustice du monde, le biais d’autocomplaisance est l’un des principaux acteurs du principe de la Jeune Fille. Or c’est, à bien des égards, en rejetant (du moins autant que nous en soyons capables) le biais d’autocomplaisance que l’on devient un être humain adulte, responsable et pourvu de virilité intellectuelle et morale. En validant de manière systématique le biais d’autocomplaisance pour les femmes, même et surtout quand leurs revendications sont injustifiées, notre société, au contraire, les encourage à ne jamais grandir, et à demeurer éternellement des individus adolescents, autocentrés, solipsistes et immatures.

On peut, dès lors, se demander qui sont les plus misogynes : ceux qui valident tous les caprices de gamines mal élevées et mal structurées psychologiquement, quitte à inventer, pour elles, de nouvelles échelles de mesures ad hoc ? Ou ceux qui, tenant les femmes et les hommes pour également responsables de leurs actes, les jugent sur un même pied et selon les mêmes critères que les hommes ? 

Illustrations : Elijah O’Donnell John T Sharon McCutcheon

Martial
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