Le Chevalier Blanc

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Le Chevalier Blanc (également appelé Paladin) est une forme spécifique de mâle beta ou lambda, que l’on trouve assez communément dans nos régions. Il se reconnaît à une tendance exacerbée à vouloir sauver toutes les jeunes filles en détresse qui passent. Cette tendance provient généralement de sa propre incertitude quant à sa virilité (« Aucune fille correcte ne voudrait de moi, mais si je prouve que j’ai bon cœur… ») et à sa valeur personnelle (« Je ne suis pas certain d’être un mec si bien que ça, il faut que je me le prouve et que je le lui prouve »), mais elle peut également venir d’une trop grande consommation de comédies romantiques.

A la fois filet de sécurité des femmes qui l’entourent et paillasson sur lequel elles peuvent régulièrement s’essuyer les pieds, le Chevalier Blanccontinue cependant à espérer que son dévouement lui vaudra peut-être, après des années d’obscurité et de reniement, un sourire, quelque tendre sentiment ou même pourquoi pas une petite pipe, sur un malentendu on ne sait jamais.

Le Chevalier Blanc, adepte des proies faciles

Ce qui fait l’essence du Paladin, c’est, qu’au fond, il a peur des femmes. Qu’il craigne juste le rejet ou qu’il se remettre de sérieuses blessures sentimentales, qu’il soit un puceau frustré ou un homme mûr en mal de relation, il reste fondamentalement effrayé par le sexe féminin et c’est sa propre lâcheté qui le guide. Plutôt que de prendre le risque d’approcher des femmes qui pourraient le rejeter (et ainsi heurter son fragile petit égo), le Chevalier Blanc décide de ne s’attaquer qu’à des proies faciles : des filles déjà brisées par le monde, dépressives, malheureuses, en demande d’aide ou de soutien. Le problème, c’est que dans 90% des cas cela ne lui rapportera rien au final. Et dans les 10% restants, ce sera pire.

Les fois où ça ne marche pas

Le plus souvent, le Chevalier Blanc viendra en aide à la belle sans rien en retirer en retour : elle pleurera sur son épaule, profitera de son hospitalité, de son écoute, souvent de son argent ; elle séchera ses larmes, puis s’en retournera à ses affaires et oubliera notre bon Chevalier jusqu’à la prochaine fois. En attendant, il continuera à soupirer pour elle et à l’attendre, certain qu’un jour, oui un jour elle le reconnaîtra pour ce qu’il est : le seul qui tient vraiment à elle. Spoiler : ce jour n’arrivera jamais.

Un exemple concret : dans une boîte où je travaillais il y a quelques années, on pouvait trouver un bel exemple de Chevalier Blanc lambda. Le type, que nous appellerons Christian, par ailleurs très intelligent et fort agréable, était incapable de se mettre en valeur et d’aller vers les femmes ; il était très amoureux d’une des nanas du service communication, que nous appellerons Louise. Pour sa part, elle papillonnait, allant d’homme en homme, profitant du charme et de la fraîcheur de ses vingt-six printemps. Quand on lui demandait quel était son genre de mec, elle répondait qu’elle fondait pour les bad boys un peu racaille. Ce qui ne correspondait absolument pas à Christian, qui pour sa part était du genre petit maigrichon à grosses lunettes et chemise à carreaux. Les aventures amoureuses de Louise l’amenaient fréquemment à se faire plaquer. Tout aussi fréquemment, elle en pleurait, buvait, décidait que tous les mecs étaient des salauds, qui ne pensaient qu’à la baiser et à la virer. Jamais, au grand jamais, elle ne reconnut que le fait de s’accoupler avec des bad boys racaille impliquait que ceux-ci se conduiraient toujours comme … ben … des bad boys racailles, justement, pas des lovers romantiques, et que donc ils allaient tous la sauter puis la plaquer. Mais comprendre cela aurait obligé Louise à considérer qu’elle était responsable de la situation, et ça non, ça n’était pas possible pour le hamster qui tournait dans sa petite (mais jolie) tête. Quand elle était en larmes, donc, Christian rappliquait. Gentil, prévenant, il lui offrait un café ou des chocolats, la sortait un peu au cinéma ou au restaurant, juste pour lui faire du bien, s’occuper d’elle, être présent, en ami, à ses côtés. A chaque fois, il espérait que cette fois c’était la bonne, qu’elle allait voir, qu’elle allait comprendre que c’était lui qui était fait pour elle. A chaque fois, elle le remerciait, lui disait qu’il était un vrai ami, pas comme tous ces salauds. S’il avait de la chance, la soirée se terminait par une étreinte, voire un bisou sur la joue. Puis, Louise, rassurée, les batteries rechargées, était prête à repartir vers sa prochaine connerie.
Et Christian, tout en prétendant aimer sincèrement cette jeune femme, attendait finalement avec impatience la prochaine fois où elle souffrirait, car ce n’est que quand elle souffrait qu’enfin il existait à ses yeux.

On le voit, cette situation est perverse à bien des égards, et l’attitude de Christian, tout en étant positive et généreuse en apparence, est en réalité très négative, à tous égards ; en effet :

  • en se positionnant comme un esclave émotionnel de Louise, il se rend lui-même malheureux ; il ferait bien mieux d’aller voir ailleurs et d’essayer de séduire une autre femme ; en restant un satellite de Louise, il s’empêche donc de s’ouvrir à d’autres options.
  • en permettant à Louise de bénéficier d’une sorte de filet de sécurité émotionnel et d’un plan B permanent , il permet à celle-ci de ne pas autant souffrir qu’elle le devrait de ses propres mauvaises décisions : comme elle ne paie pas (ou en tout cas pas entièrement) les conséquences de ses actes, en réalité il empêche Louise d’apprendre de ses erreurs.

Quand ça marche, c’est pire

Imaginons maintenant que le plan de Christian marche : vers trente-deux ou trente-trois ans, après avoir été, pour la vingt-cinquième fois, baisée et plaquée par un bad boy racaille (et en ayant de la chance si, au passage, elle n’a pas été prêtée à ses potes, ni n’a découvert les joies de la tournante dans les caves de la téci, ni n’est tombée enceinte, ni n’a chopé une MST), Louise se dit que finalement, Christian n’est pas si mal, qu’il est sûr, fiable, qu’il fera un bon mari, lui au moins. Et puis elle n’est plus si jeune, et sent arriver le moment où, physiquement, elle ne pourra plus tenir. Bref : elle se prend le Mur en pleine gueule. Elle lui cède donc. Ils baisent. Ils se marient l’année suivante.

Christian n’est plus célibataire, c’est merveilleux pour lui. En revanche, il a désormais une épouse …

  • dont il sait qu’elle a eu un grand nombre d’histoires, avec des hommes qui ne sont pas du tout de son style à lui ;
  • qui ne s’est tournée vers lui que comme un plan de secours, après avoir tout essayé ;
  • qui sait qu’elle peut faire les pires conneries qui soient : il sera toujours là pour la plaindre, la comprendre, la rattraper au vol et lui pardonner : elle n’a absolument pas peur de le perdre si elle se comporte mal.

Il aura beaucoup de chance si, tout en continuant à faire bénéficier son épouse d’une protection à la fois sentimentale et financière, il n’est pas cocu au bout de six mois.

En conclusion

Vouloir aider une jeune fille en détresse, c’est tout à votre honneur. En faire votre mode de vie et votre méthode d’approche favorite, par contre, c’est pervers, lâche et inefficace. Les Chevaliers Blancs, de par leur nombre (il y en a des quantités énormes) et leur disponibilité contribuent pour beaucoup à l’irresponsabilité des jeunes femmes : quoi qu’elles disent ou fassent, elles trouvent toujours un imbécile pour les réconforter et les assurer que oui, elles sont belles, intelligentes, morales, qu’elles ont fait le bon choix, etc.

Afin d’éviter cela, il n’y a pas trente-six solutions :

  • il convient de se convaincre que, si on est attiré par une femme et qu’on la fréquente un certain temps sans que rien ne se passe, c’est qu’elle n’est pas intéressée. Rien à attendre de ce côté-là, inutile de faire le Paladin pendant des années, il ne se passera rien.
  • il convient de se convaincre que soutenir quelqu’un n’est pas toujours la meilleure chose à faire : pour son propre bien, il vaut parfois mieux laisser la personne souffrir, car ce n’est que comme cela qu’elle apprend. Ça n’empêche pas l’empathie, bien entendu. Mais une phrase du genre : « Je comprends que tu sois malheureuse et j’en suis navré mais je ne te plains pas, car tu es entièrement responsable de ce qui t’arrive. J’espère que cela te servira de leçon et que tu comprendras que ce n’était pas une bonne idée. » peut faire plus de bien sur le long terme qu’un soutien inconditionnel. Quand on veut sincèrement le bien des gens, on doit parfois leur mettre des coups de pied au cul.
  • il convient, enfin, de comprendre que les Chevaliers Blancs sont nuisibles. Pour eux-mêmes (ils se rendent malheureux), pour les femmes qu’ils soutiennent (il les empêchent d’apprendre de leurs erreurs) et pour les autres hommes (puisqu’en maintenant la médiocrité de leur princesse, ils contribuent à une dévaluation globale du cheptel féminin).

Bref : ne devenez pas un Chevalier Blanc et ne laissez pas vos amis le devenir. Ici comme en de nombreux cas, une forme d’honnêteté brutale est la meilleure solution : dire les choses, et les dire droites et claires, sans faux semblants. C’est à la fois la méthode la plus efficace et la plus virile.

Martial
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