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Nous avions déjà, il y a quelque temps, évoqué la Thébaïde et l’Odyssée. Mais il existe également d’autres grands cycles mythologiques grecs, dont les personnages et les leçons conservent un intérêt majeur pour l’être humain contemporain. Des cycles qui nous parlent de nature humaine, de haine, de crimes, d’orgueil … autant de raisons de s’y intéresser, et d’essayer de comprendre pourquoi, parmi toutes les histoires possibles, on a choisi de raconter et de transmettre celles-là.

Le cycle des Atrides est moins clair et plus décousu que celui de la Thébaïde, de l’Iliade ou de l’Odyssée : il faut dire que contrairement à ces derniers, il n’a sans doute pas fait l’objet d’un ouvrage de référence commun. Il existe en revanche une foule de récits partiels, d’épisodes portés au théâtre et interprétés par tel ou tel auteur, et ainsi de suite. Aussi, pour plusieurs des épisodes, y a-t-il souvent plusieurs versions alternatives des mêmes récits. Comme la Thébaïde, toutefois, l’histoire des Atrides est celle d’une famille maudite, qui, à chaque génération, reproduit crimes et péchés.

Première génération : Tantale

On parle des Atrides, mais on devrait plutôt parler de Tantalides, car tout commence à Tantale, grand-père d’Atrée, par qui arriva les premières malédictions.

Tantale, fils de Zeus et d’une mère peut-être elle-même de sang divin, avait tout pour devenir un dieu. Il était roi de Phrygie (en Turquie actuelle) et avait épousé une des filles du Titan Atlas (à moins que ce ne soit une fille du dieu-fleuve Pactole). Tout cela le faisait admettre couramment aux banquets des dieux, où il était apprécié. Cette proximité finit par monter à la tête de Tantale, qui en vint à se prendre lui-même pour un dieu. Et il trahit l’amitié de ses protecteurs.

Dans la version d’Asclépiade de Tragilos, le crime de Tantale fut de dérober, lors d’un repas, du nectar et de l’ambroisie (les mets réservés aux dieux), pour ensuite, par vanité, les servir lors d’un repas qu’il donnait pour des mortels. Dans une autre version, ce ne sont pas des nourritures physiques, mais bien des nourritures spirituelles qu’il déroba : ayant assisté à des débats entre les dieux, il les répéta, lors d’un repas avec des mortels. Dans tous les cas, donc, il rompit une forme de secret, en révélant ou en donnant à des êtres qui n’y étaient pas préparés des secrets qui ne leur étaient pas destinés.

Tantale et les Atrides

Tantale initie le cycle des malédictions, en servant de la chair humaine aux dieux.

Mais la version la plus courante est encore bien plus sinistre : afin de plaire aux dieux et de leur offrir un repas à nul autre pareil, Tantale aurait tué son propre fils Pelops, et l’aurait servi en ragoût aux immortels. Les dieux, cependant, n’auraient pas été dupes : à l’exception de Déméter, qui dévora une partie de l’épaule de Pelops, les autres repoussèrent immédiatement le plat. Pelops fut ramené des Enfers et ressuscité, pourvu d’une épaule magique en ivoire (étrangement, les dieux semblent capables de ressusciter les morts, mais pas de faire repousser des membres), et Tantale, lui, fut condamné à un tourment éternel.

Le tourment de Tantale, aux Enfers, consiste à rester debout au milieu d’un lac, tiraillé par une soif dévorante. Mais à chaque fois qu’il se penche vers l’eau, celle-ci se retire. Une branche de pommier se trouve juste au-dessus de lui, et il a également faim. Mais dès qu’il lève la main pour attraper une pomme, une brise éloigne la branche de sa portée.

Deuxième génération : Pelops

Pelops, quand il fut tué par son père, était encore un adolescent. Après avoir été ressuscité par les dieux et pourvu d’une épaule d’ivoire (tous ses descendants porteront d’ailleurs une tache de naissance blanche au niveau de l’épaule), il apparut devant eux dans toute sa beauté et cela attira l’attention de Poseïdon, le dieu des mers.

Celui-ci, dès la fin du banquet, enleva le jeune homme, et en fit, plusieurs années durant, son amant. Mais Zeus, estimant le jeune homme innocent et ne voulant pas le priver d’une vie terrestre, finit par contraindre Poseïdon à le relâcher. Revenu en Phrygie, il rassembla ce qui restait des hommes et des richesses de son père et décida de quitter le pays, car le roi Ilos (le fondateur de Troie) menaçait les terres laissées à l’abandon par Tantale, et le retour de Pelops ne l’enchantait guère.

Il s’installa donc en Grèce, où il introduisit un style de vie plus riche et plus oriental que le rude et sobre mode de vie qui y était alors de mise. Les immigrants phrygiens venus avec lui laissèrent d’ailleurs des tombes dans un style oriental, dont, à l’époque historique, on montrait encore les emplacements (réels ou supposés).

Dans la région d’Elide, régnait alors le roi Oenomaos. Celui-ci avait reçu, bien des années auparavant, un oracle sinistre : il serait tué par son gendre. Mais Oenomaos était également un descendant du dieu de la guerre Arès, qui lui avait fait don de chevaux imbattables à la course. Aussi, quand sa fille Hippodamie atteignit l’âge de se marier, décida-t-il qu’il ne la donnerait qu’à celui qui serait capable de le vaincre dans une course de char, dont le perdant serait mis à mort.

Atrides Pelops

Pelops parvint à remporter le défi d’Oenomanos … mais pas grâce à ses propres vertus.

Pelops convoitant la main d’Hippodamie, il releva le défi d’Oenomaos, et gagna. Les conditions de sa victoire, là encore, varient selon les versions. La version la plus « merveilleuse » raconte que son ancien amant Poseïdon, en cadeau de rupture, lui aurait offert des chevaux ailés. Mais on raconte également qu’Oenomaos, face à ce jeune homme qui semblait peu expérimenté, fut si certain de sa victoire qu’il ne prit pas garde à bien diriger ses chevaux : son char heurta un rocher et s’y brisa, et lui-même, en tombant, se fractura le cou, avant d’être traîné par ses chevaux, encore attaché par les lanières du char, sur des centaines de mètres, son corps se brisant sur les cahots du chemin.

Une autre version encore dit que le char se brisa parce qu’il avait été saboté par le valet Myrtilos, à la demande d’Hippodamie elle-même, qui préféra Pelops à son père.

Du reste de la vie de Pelops, on ne sait que peu de choses : il aurait régné en Elide aux côtés d’Hippodamie, et aurait fondé les Jeux Olympiques (qui tombèrent en désuétude après sa mort, avant d’être recréés par Héraclès quelques années plus tard). On sait qu’il eut un grand nombre d’enfants, dont, en particulier les jumeaux Atrée et Thyeste. Il eut également, avec une nymphe, un autre enfant : le beau Chrysippos.

Troisième génération : Chrysippos, Atrée et Thyeste

Chrysippos avait hérité de toute la beauté juvénile de son père à son âge : adolescent, il était beau comme un dieu. Ce qui suscitait la jalousie de ses deux frères, Atrée et Thyeste. Mais également celle d’Hippodamie, qui craignait que l’héritage de Pelops passe à Chrysippos, que le vieux roi adorait, et non à ses enfants légitimes.

Quand Pelops reçut à sa cour le thébain Laïos, alors en exil, il le chargea d’apprendre à Chrysippos à conduire un char. Mais bien vite, Laïos s’éprit de son jeune élève. Il l’enleva et le viola, avant de s’enfuir et de l’abandonner. Sur l’ordre de leur mère, Atrée et Thyeste partirent à la recherche de leur demi-frère. Quand ils le trouvèrent, au lieu de lui porter secours, ils le tuèrent, et prétendirent que l’adolescent s’était suicidé de honte, à la suite de son viol. La vérité ne tarda cependant pas à éclater. Pour échapper au courroux de son mari, Hippodamie se suicida. Atrée et Thyeste, quant à eux, furent chassés d’Elide.

Chrysippos atrides

Malgré le viol qu’il subit, Chrysippos ne recevra pas la sympathie de ses frères. Bien au contraire.

Ils se réfugièrent à Mycènes, chez le roi Euristhée, qui les accueillit dignement et leur confia l’administration d’un petit territoire et de troupeaux. Peu de temps après, Euristhée mourut sans enfant. Les anciens de la cité, chargés d’élire un nouveau souverain, consultèrent les oracles, qui leur dirent que l’un des fils de Pelops serait leur roi.

Atrée, soucieux de se concilier la faveur des dieux pour remporter l’élection, annonça qu’il allait sacrifier le plus bel agneau de son troupeau. Il se rendit donc sur ses terres, et y découvrit, parmi ses bêtes, un agneau à la toison d’or. Il s’empressa alors non pas de le sacrifier comme promis, mais de le tuer, pour garder sa peau, qu’il dissimula dans son trésor, n’en parlant à personne, sinon à sa femme Aéropé. Un autre agneau fut donc sacrifié.

Les anciens de la cité ne parvenaient pas à choisir entre les deux jumeaux. Ils annoncèrent qu’ils étaient à la recherche d’un signe divin pouvant leur indiquer comment les départager. Atrée suggéra que, puisqu’ils avaient tous deux eu des bêtes à gérer, celui des deux qui pourrait leur apporter la toison la plus belle serait désigné comme roi.

Mais le jour dit, Atrée fut incapable de produire la toison d’or : Aéropé, en effet, était secrètement la maîtresse de Thyeste, et avait dérobé la toison pour la lui remettre. Atrée, apprenant l’adultère, réclama tout de même le trône, insistant sur le fait que l’agneau était né dans son troupeau. Thyeste, en riant, dit qu’il cèderait le trône si le soleil changeait sa course. Presque aussitôt, une éclipse obscurcissait le ciel, et le forçait à renoncer au pouvoir.

Atrée devint donc roi de Mycènes. Son premier acte politique fut d’exiler son frère et de mettre à mort sa femme. Ses enfants avec elle étant soupçonnés d’être bâtards, il les désavoua. Il fut donc roi, mais un roi solitaire, désormais privé de toute famille.

Quelques années plus tard, prétendant vouloir se réconcilier avec les siens, Atrée invita Thyeste et les enfants d’Aéropé à revenir à Mycènes. Lors d’un banquet, imitant en cela son grand-père, il tua les enfants et les lui servit en ragoût, ne révélant le cannibalisme qu’à la fin du repas. Seule Pélopia, la plus jeune des filles de Thyeste, qui se trouvait dans une autre ville, avait échappé au massacre.

Fuyant à nouveau mais décidé à se venger, Thyeste se rendit auprès de sa fille. Apprenant par un oracle que seul un enfant de sa fille pourrait le venger, il viola Pélopia, et fut, pour cela, chassé de la cité où elle se trouvait.

Pélopia se trouvant être la seule membre encore en vie de sa famille, Atrée la fit venir à Mycènes et l’épousa, ignorant qu’elle était déjà enceinte. Ainsi naquit le jeune Egisthe.

Quatrième génération : Egisthe, Agamemnon et Ménélas

Pélopia révéla à son époux qu’elle avait été violée (elle ignorait par qui) et, dès la naissance de son enfant, l’abandonna dans la nature. Mais Atrée, apparemment touché, décida de le faire rechercher, et finalement de l’adopter.

Quand il fut parvenu à l’âge adulte, Egisthe fut chargé d’une mission par Atrée : il avait appris que Thyeste se trouvait à Delphes, et il chargea le jeune homme de le lui ramener, puis de le mettre à mort. Egisthe se rendit donc à Delphes, mais, quand il découvrit que l’homme qu’il était chargé de tuer portait, à l’épaule, la même marque blanche que tous les descendants de Pelops (dans certaines versions, c’est Thyeste qui reconnaît l’épée que porte Egisthe), il hésita.

Revenant à Mycènes, Egisthe exigea des explications de sa mère, qui lui révéla qu’il était l’enfant d’un viol, et que cette marque blanche, que lui-même portait, révélait qu’il était bien le fils d’un descendant de Pelops. Egisthe, comprenant qu’il était en réalité le fils de Thyeste, tua alors Atrée. Pélopia mit fin à ses jours et Thyeste, rappelé par Egisthe, régna avec lui sur Mycènes.

Il lui fallait pour cela se débarrasser des deux fils légitimes d’Atrée : Agamemnon et Ménélas. Ceux-ci, qui avaient été au courant des projets homicides d’Egisthe, n’avaient rien fait pour sauver leur père, espérant qu’ils hériteraient du pouvoir après sa mort. Mais le pouvoir échut à Thyeste et à Tantale (autre fils de Thyeste) et les deux frères durent fuir à Sparte, où ils furent accueillis par le roi Tyndare.

Tyndare était le père d’Hélène et de Clytemnestre, elle-même déjà mariée à Tantale fils de Thyeste. Dans un duel, Agamemnon tue ce Tantale, puis met à mort le fils qu’il a eu avec Clytemnestre, avant d’épouser celle-ci. Tyndare choisit ensuite, après un fameux serment, de donner Hélène à Ménélas. Avec l’aide de Tyndare, Agamemnon monte une armée et reconquiert Mycènes. Il condamne Thyeste (qui lui échappe et, déjà fort âgé, ira finir ses jours en Sicile) mais épargne Egisthe, qu’il se contente d’exiler dans un premier temps. Dans un deuxième temps, il va même jusqu’à lui pardonner et le rappelle à sa cour.

Les deux frères règnent donc : Ménélas est roi de Sparte, Agamemnon, roi de Mycènes.

Quand Pâris enlève Hélène, les rois grecs ayant prêté le serment de Tyndare se rallient à Ménélas pour déclarer la guerre à Troie. C’est Agamemnon, jugé comme plus charismatique que son frère, qui est désigné comme chef de l’expédition militaire. Mais justement, l’expédition ne peut partir : les vents sont contraires et la flotte reste bloquée en rade. Ceci en raison d’un caprice de la déesse Artémis : Agamemnon ayant tué, à la chasse, l’une de ses biches sacrées, la déesse réclame un sacrifice sanglant. Ce qu’elle veut, c’est la propre fille d’Agamemnon, Iphigénie, fiancée à Achille.

Atrides et guerre de troie

La Guerre de Troie n’est que l’un des épisodes de la longue tragédie des Atrides.

Et Agamemnon accepte. Les versions diffèrent à ce niveau : soit Iphigénie est réellement sacrifiée, soit elle est remplacée in extremis par une biche envoyée par Artémis elle-même. Mais en tous les cas, le père semble bien prêt à faire couler le sang de sa fille.

Le retour de la guerre

Plusieurs années plus tard, quand les Grecs reviennent, victorieux, de Troie, Agamemnon est accueilli par Clytemnestre, ainsi que par Egisthe, à qui il a confié, en son absence, l’administration de son royaume. Agamemnon est accompagné par Cassandre, une captive, sœur de Pâris et d’Hector, qui a le don de prophétie mais qui, par malheur, n’est jamais crue. Elle met en garde Agamemnon, en vain : ce n’est qu’au cours du banquet fêtant son retour que le roi de Mycènes apprend qu’en son absence, Egisthe a séduit Clytemnestre. Agamemnon est assassiné durant le banquet par sa femme et son amant, avant qu’ils ne mettent à mort Cassandre.

Dans certaines versions, ce n’est pas sa liaison avec Egisthe qui motive le geste de Clytemnestre, mais bien le sacrifice d’Iphigénie autrefois.

Dernière génération : Oreste et Electre

Oreste, fils d’Agamemnon et de Clytemnestre, était encore un enfant quand son père partit à la Guerre de Troie (il est du même âge que Télémaque). Fiancé au berceau avec sa cousine Hermione (fille de Ménélas et d’Hélène), il fut élevé loin de Mycènes, en Phocide, avec son cousin Pylade. Une profonde amitié unit Oreste et Pylade.

Après la mort d’Agamemnon, Oreste est appelé par sa sœur Electre, qui vit à Mycènes et a été témoin du meurtre de leur père. Elle convainc Oreste et Pylade de venger le crime. Les deux cousins tuent Egisthe et Clytemnestre.

C’est alors que se produit une chose qui, parmi les générations précédentes, n’était pas arrivée : Oreste est en proie au remord. Tourmentée par le Erynies (des déesses du remords, qui persécutent les coupables), il erre sur les chemins de Grèce, en proie à la culpabilité. Hermione ayant été enlevée par Neoptolème, il part la secourir et la délivre. Mais cela ne suffit pas à mettre fin à ses tourments. Ce n’est qu’après de longues purifications, et une absolution prononcée à Athènes par le clergé d’Athéna (déesse de la justice) qu’Oreste parvient enfin à trouver la paix.

Voici donc un résumé, rapide et grossier, du sanglant et tragique mythe des Atrides. Comme dans la Thébaïde, on a affaire à une famille qui, à chaque génération, commet des crimes, et renvoie vers la génération suivante une véritable malédiction. On voit également cette malédiction passer lentement mais sûrement d’une sphère divine et mythologique à une sphère beaucoup plus humaine : les dieux, qui sont des acteurs directs au début du cycle, deviennent au fil du temps des puissances plus lointaines et plus détachées.

Interprétations

Le mythe des Atrides est d’une grande richesse, et on ne peut se risquer à prétendre tout interpréter en si peu de lignes. Voici néanmoins quelques éléments de réflexion, propres à retenir l’attention…

Atrides

Les Atrides ne sont-ils pas, d’abord et avant tout, prisonniers d’eux-mêmes et de leurs propres penchants ?

Tantale

Le châtiment de Tantale peut porter sur deux péchés différents, mais qui, finalement, ne font qu’un : une forme de péché d’hubris ou d’orgueil. Dans un cas, il a, par vanité, révélé à des hommes ce qu’ils ne devaient pas savoir. Dans un second cas il a, toujours par vanité, tenté d’impressionner les dieux en sacrifiant son fils. Dans les deux cas, il a rompu l’ordre naturel des choses, et ce pour sa seule gloire. Il a voulu obtenir par une voie facile et rapide une gloire qu’il n’obtenait pas par ses qualités de roi, ou qu’il ne pouvait obtenir que par un long et lent travail. Il a été prêt à sacrifier la chair de sa chair, ou la confiance que lui accordaient les dieux, dans le seul but de briller. Aussi son châtiment est-il de désirer éternellement ce qu’il ne peut obtenir, faute d’avoir été capable, justement, de dresser ses désirs.

Tantale Atrides

Tantale est condamné à ne jamais obtenir ce qu’il désire.

Pelops

L’épisode de l’enlèvement par Poseïdon tend à indiquer que ce n’est pas parce qu’on vous a sorti des ennuis qu’on vous veut nécessairement du bien ou que l’on est dénué d’arrière-pensées.

La mort d’Oenomaos est un deuxième élément tendant à montrer un héros passif, qui réussit davantage par les fautes des autres que par ses propres vertus. Il y a aussi là, comme souvent dans les mythes grecs, un rappel du danger de l’hubris ; ici, c’est celui d’Oenomaos qui, parce qu’il a une confiance aveugle dans la qualité de ses chevaux, néglige la prudence ou oublie qu’il peut être trahi. Sans doute est-ce d’ailleurs la passivité relative de Pelops qui l’épargne en partie de la malédiction : il a certes provoqué la mort d’Oenomaos, mais à son corps défendant.

La passivité de Pelops, d’ailleurs, fait son propre malheur : la duplicité dont il avait bénéficié dans la course de char qui lui valut la main d’Hippodamie se retourne contre lui quand il accueille Laïos. Et les jalousies que, faute d’acte fort durant son règne, il avait laissé naître en Elide, l’amènent à voir le massacre de sa propre famille. A bien des égards, en tant que patriarche, Pelops a failli : il a failli à contrôler les excès de sa femme, à museler la jalousie de ses fils et à protéger Chrysippos. Sans doute n’a-t-il pas fait montre d’assez de justice auparavant, et recueille-t-il les fruits amers des tensions qu’il a laissé se développer d’année en année.

Atrée et Thyeste

La haine des deux jumeaux pour Chrysippos n’a d’égale que celle qu’ils se vouent entre eux. Chrysippos incarne ces êtres trop beaux, trop doux, trop heureux aussi, peut-être : ceux qui excitent le besoin de vengeance des médiocres et des hystériques, un peu à la manière de certains accusés dans des procès en sorcellerie.

En ce qui concerne Atrée et Thyeste, le même schéma narratif de la duplicité intervient plusieurs fois dans ce récit, l’un devenant l’autre dans le lit de son épouse. Comme si, des deux, il y en avait un de trop sur terre.

Les deux jumeaux enchaînent trahisons et crimes, et semblent prêts à tout non pas réellement pour accéder au pouvoir, mais bien pour s’assurer que leur double, lui, ne l’ait pas.

L’histoire d’Egisthe elle-même est celle de multiples trahisons, dans lesquelles, au fond, personne n’est innocent. Et sans doute est-ce là la principale leçon de l’histoire des jumeaux : à force d’affronter un ennemi, on devient cet ennemi. Et quelles que soient les raisons qui nous poussent à le faire, qui n’a pas la sagesse de s’extraire de la vendetta se condamne, in fine, à se salir lui-même.

Egisthe

Né de l’inceste et du viol, Egisthe semble, dès le début, condamné au malheur. Il est pris dans une double injonction contradictoire : servir son père d’adoption ou son père biologique. Et à certains égards, ce choix est à refaire quand Clytemnestre le pousse à tuer Agamemnon, lequel a pourtant témoigné de bontés à son égard et lui a fait confiance.

Le premier crime d’Egisthe est donc sans doute d’avoir choisi. Choisi entre Atrée et Thyeste, au lieu de laisser les deux vieillards s’entre-dévorer. Et son second crime est d’avoir oublié ce qu’il devait à Agamemnon, qui aurait pu le tuer et a choisi de lui pardonner. Mais là encore, il se trouvait bloqué entre son amour pour Clytemnestre et sa reconnaissance.

Atrides

Atrée, Thyeste, Egisthe … autant d’hommes prisonniers de leurs logiques mortifères…

Agamemnon et Ménélas

Si Ménélas n’a, dans toute cette histoire, qu’un rôle secondaire, Agamemnon, lui, est un acteur majeur de la tragédie des Atrides. Et qui, comme les autres, paie le prix fort pour ses choix. Quels sont les crimes d’Agamemnon ? D’abord et sans doute, comme on le voit également dans l’Iliade, son inflexibilité et son manque d’empathie. A bien des égards, il ne voit pas les autres comme des êtres à part entière, mais comme des fonctions, des jouets, voire des pantins. Ainsi pense-t-il qu’il peut, sans que cela ait de conséquences pour son couple, épouser la femme de l’homme qu’il a tué. Qu’il peut sacrifier leur enfant, parce que tel est ce qu’il estime être son devoir. Qu’il peut voler le butin d’Achille, comme on le verra dans l’Iliade. Agamemnon est celui qui fait payer aux autres ses propres manquements et ses propres erreurs. La colère d’Artémis aurait aussi bien pu être calmée par le fait qu’il renonce à la direction de l’expédition et laisse un autre roi en prendre la tête. Mais non : tout, pour lui, serait pire que de renoncer à son hochet, que d’abdiquer le pouvoir. Mieux vaut être roi des ruines que ne plus être roi. Mieux vaut à ses yeux sacrifier sa famille que de se résoudre à la raison. Et sa famille de l’oubliera pas.

Oreste et Pylade

Tout comme Antigone met fin, par un acte sacrificiel d’amour fraternel, au cycle des malédictions de la Thébaïde, c’est par un acte d’humanité qu’Oreste clôt le cycle des Atrides. Il est le premier, dans toute cette longue saga de meurtriers, d’infanticides, de parricides et d’incestueux, à éprouver des remords. Le premier à chercher à se laver de ses crimes. Son geste a beau être une vengeance : il n’en a pas moins tué sa mère. Oreste, à cet égard, est l’anti-Agamemnon : bien qu’elle l’ait poussé à accomplir le crime, il n’accuse pas sa sœur Electre ; bien qu’il l’ait aidé, il n’accuse pas non plus Pylade. Il porte le fardeau de ses actes, et cherche son propre pardon.

Et sans doute est-ce là ce qui fait sa force : contrairement à Tantale, qui veut ce qu’il ne peut avoir, à Pelops, qui profite de la duplicité des autres, à Atrée et Thyeste, qui cherchent dans la destruction d’autrui une solution à leur propre mal-être, à Agamemnon, qui fait payer aux autres le prix de ses actes, Oreste est un être pleinement responsable. De toute cette lignée de fous, de meurtriers et de manipulateurs, il est le seul qui conserve un brin d’humanité. Et c’est sans doute pour cela qu’il est le seul des Atrides à être pardonné.

Illustrations : Hugues Taraval, August Theodor Kaselowsky, Gioacchino Assereto, William Adolphe Bouguereau, Armin Lotfi Cristian Newman Nick Karvounis Žygimantas Dukauskas

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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