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Le porno est aujourd’hui très largement entré dans les mœurs : selon les études et les sources, on estime que la proportion d’hommes occidentaux en consommant au moins occasionnellement se situe entre 50% et 90% (entre 30% et 75% pour les femmes). Mais ce n’est pas parce qu’une habitude est courante qu’elle est dénuée de dangers : après tout, il aura fallu des décennies de recherches et de sensibilisation pour que la société occidentale admette les dangers de la cigarette, par exemple. Il faut dire que dans le cas du tabac (comme dans celui de la pornographie), d’importants intérêts financiers étaient en jeu.

Mais comparaison n’est pas raison : existe-t-il des motifs sérieux pour s’inquiéter de la popularité du porno et recommander la prudence quant à son usage, y compris par des adultes ? C’est ce que nous allons examiner ici. Pour les références des études citées en cours d’article : liste complète à la fin.

Une question de disponibilité

La pornographie a toujours existé : soit pour se distraire, soit pour se consoler de ne pas avoir de partenaire sous la main, les humains en ont toujours produit, sur tous les supports possibles et imaginables. La première photographie expérimentale date de 1825 ; les premiers systèmes photographiques accessibles au grand public, de 1850 environ. La première photo de nu, signée Auguste Belloc, de 1854 : dès qu’un nouveau média est apparu, on a fait du porno avec.

plus ancienne pornographie

L’une des plus anciennes photographies classées X connues. Elle est signée Auguste Belloc. Regardez bien les mains de la dame debout : c’est beaucoup moins innocent qu’on ne le croit à première vue.

Ce qui distingue notre époque des autres, cependant, c’est l’accessibilité du porno : ce qui demandait autrefois l’achat sous le manteau de photos rares et chères, puis celui de magazines situés tout en haut de l’étagère chez le marchand de journaux, ou encore l’attente du premier samedi du mois à minuit, n’exige plus désormais que quelques clics. Des contenus dont seuls des adultes avertis avaient connaissance de l’existence sont aujourd’hui accessibles à des enfants de 11 ans. Et accessibles en permanence, gratuitement et en très grande quantité. Ce qui change tout.

Bien entendu, il existe d’autres formes d’addiction aux contenus en ligne : certains sont accros à Facebook, d’autres aux paris en ligne, d’autres encore aux MMORPG. Mais la consommation de porno a cela de spécifique qu’il s’agit généralement d’une activité solitaire, et dont on ne parle pas à son entourage : face au porno, vous êtes seul. Personne ne sera là pour vous dire que vous exagérez, que vous en consommez trop, que vous dépassez les bornes.

Porno et masturbation sur internet

Une pratique solitaire … avec les risques que cela implique.

Le porno et votre cerveau

Plusieurs études ont montré qu’une exposition fréquente au porno pouvait être corrélée avec des problèmes divers au niveau du cerveau. Toutes les études ne sont pas claires quant à la cause ou à la conséquence (consomme-t-on beaucoup de porno parce qu’on a déjà un problème, le porno cause-t-il le problème, ou un peu des deux ?) Toujours est-il que les sujets qui consommaient le plus de contenus pornographiques étaient aussi ceux qui souffraient le plus souvent d’un manque de connexions neuronales et d’une activité cérébrale plus réduite que la moyenne.

Notre cerveau évolue tout au long de notre existence : les connexions qui ne sont plus utilisées sont fréquemment remplacées par d’autres, tandis que les canaux qui sont davantage sollicités sont développés et améliorés. D’une certaine manière, nos comportements peuvent dresser nos fonctions cérébrales, nous rendant meilleurs à certaines tâches. Ce processus d’apprentissage est constant, et, s’il est plus actif et plus rapide quand nous sommes jeunes, il se poursuit tout au long de notre vie. Nous ne cessons jamais d’apprendre, nous ne cessons jamais de nous auto-dresser. Mais les ressources de notre cerveau, même si elles sont très importantes, ne sont pas infinies : ce qui ne sert pas tend à être abandonné, ce qui sert fréquemment tend à être privilégié.

Or dans la compétition féroce que se livrent nos différentes habitudes et nos différents comportements pour l’accès à nos ressources cérébrales, le porno se taille souvent la part du lion. Il faut dire qu’il est diablement efficace. L’étude Is Internet Pornography Causing Sexual Dysfunctions ? a même montré que, chez certains sujets, une exposition prolongée au porno pouvait rendre celui-ci plus désirable que le sexe réel. Et donc amener le sujet à ne plus être excité que par lui, et plus par des partenaires en chair et en os.

porno et erotisme

A bien des égards, le porno tue l’érotisme.

Système de récompense : nous sommes tous des chiens de Pavlov

En effet, le porno a tendance à déclencher notre système de récompense. Le système de récompense est un ensemble essentiel à la survie de l’espèce comme de l’individu : c’est lui qui nous entretient nos motivations, lui qui nous donne du plaisir quand nous réalisons des actions que nous avons appris à juger bonnes ou morales, lui qui nous donne le sentiment du devoir accompli, etc. Dans le dressage de nos comportements, le système de récompense fait office de carotte. Et c’est le système de récompense qui a permis à Pavlov de dresser ses chiens.

En nous faisant nous sentir bien quand nous avons fait ce qu’on attendait de nous, quand nous avons consommé une nourriture de qualité, quand nous sortons d’une séance de sport, quand nous avons eu un rapport sexuel ou que nous avons contribué à la société dans laquelle nous vivons, le système de récompense nous encourage à reproduire le même comportement par la suite. Mais ce système n’est pas parfait : il peut être leurré par certains événements ou certaines substances. Les drogues, par exemple, constituent une forme de piratage de notre système de récompense : elles le déclenchent par leur seule prise. Et le porno agit, à ce niveau, exactement comme une drogue : il encourage notre cerveau à relâcher de la dopamine dans notre système de récompense, ce qui a pour effet de nous faire ressentir du bien-être et/ou de l’excitation.

Quand nous mangeons un bon petit plat ou avons une partie de jambes en l’air, notre cerveau émet aussi de la dopamine. Mais seulement jusqu’à un certain point. Arrivé à un degré de saturation, il cesse de le faire. Raison pour laquelle même le plus endurant des étalons ne passera pas toutes ses journées à pratiquer le coït et finira pas avoir envie de faire autre chose. De même, le plus gourmand des gastronomes, une fois rassasié, aura plus envie d’une petite sieste que d’un nouveau repas.

Rien de tel avec les drogues : comme l’a montré l’étude Neural Correlates Of Sexual Cue Reactivity In Individuals With And Without Compulsive Sexual Behaviors, elles poussent notre système de récompense à absorber toujours plus de dopamine, sans effet de saturation.  D’où, dans l’immédiat, un effet de plaisir et d’excitation très important.

Mais cette excitation ne dure pas : à moyen terme, nous devenons plus tolérants et plus résistants à cette dopamine. C’est ce qui pousse le camé moyen à chercher à forcer les doses : consommer davantage ou consommer plus puissant.

Un effet shoot

Or, en termes de dopamine, le porno agit exactement comme une drogue : ni filtre, ni saturation. D’où, chez un grand nombre de consommateurs, une accoutumance, suivie d’une tendance à rechercher des contenus toujours plus hardcore, dans l’espoir de revivre le shoot originel. C’est cette tendance qui explique, depuis plusieurs années, l’envolée des contenus spécialisés : porno violent, gonzo, scènes de viol ou de torture, BDSM plus ou moins consensuel, ondinisme, zoophilie, et ainsi de suite.

C’est la raison pour laquelle beaucoup d’utilisateurs réguliers de pornographie ont du mal à être excités par des rapports sexuels réels, qui leur semblent, en comparaison, ternes et mornes. Un grand nombre d’entre eux ne parviennent d’ailleurs à maintenir l’excitation nécessaire pour un rapport qu’en se jouant, dans leur tête, des scènes X.

le porno détruit le désir

A trop fantasmer sur du pixel, on en perd le goût de la chair réelle et sensible.

Une épidémie d’impuissance

Raison, également, pour laquelle les médecins sont aujourd’hui confrontés à une véritable épidémie d’impuissance chez des hommes jeunes, alors que jusqu’ici, les troubles de l’érection étaient relativement rares avant quarante ans. La particularité de ces jeunes impuissants, au contraire des hommes qui souffrent de dysfonctions érectiles physiques, est qu’ils sont parfaitement capables d’avoir une érection quand il s’agit de se masturber devant Youporn. Mais pas face à une partenaire réelle. Certains en déduisent qu’ils doivent ne pas être hétérosexuels, malgré le fait qu’ils ne regardent pas de porno gay ; mais en réalité, ils ont le plus souvent, par une consommation excessive de pornographie, reprogrammé leurs excitations et ont perdu le goût de la chair réelle.

Porno et impuissance

La diffusion générale du porno est corrélée avec les épidémies d’impuissance contemporaines

Autres conséquences

Or la satisfaction sexuelle au sein du couple est un facteur important de survie de ceux-ci, surtout pour les hommes (quoique les femmes ne soient pas absentes du phénomène) : indirectement, le porno nous encourage donc à l’insatisfaction, et, ce faisant, à rechercher auprès d’autres partenaires ce qui nous semble nous manquer chez celle ou celui que nous avons … et que nous ne trouverons pas. Du moins, si nous le trouvons, ce ne sera qu’une question de temps avant que nous ne soyons convaincus de pouvoir, sans problème, dénicher mieux.

Autre conséquence de l’addiction au porno : cela peut amener notre système de récompense à se reprogrammer intégralement. En d’autres termes : exposez-vous durablement à des scènes pornographiques qui, à la base, ne vous excitent que peu, et vous finirez par y prendre goût. Le porno peut donc réellement et durablement changer nos goûts sexuels. Bien entendu, chaque individu dispose d’un certain nombre de penchants naturels, dont il ne s’écartera pas (toujours) drastiquement. Et ce n’est pas parce que l’on ressent de l’excitation pour tel ou tel acte qu’on le reproduira forcément dans le réel. Mais le fait est qu’en matière de sexe, nous sommes tous capables d’apprentissage. Et parfois bien davantage que nous ne le souhaiterions. Et une majorité des utilisateurs réguliers de pornographie en viennent, à terme, à être excités par ce qui les dégoûtait il y a encore peu de temps.

porno et rasage intégral

Autre exemple d’influence du porno : le rasage intégral du maillot pour les femmes. Avant le porno pour tous, les hommes qui aimaient réellement cela étaient souvent considérés comme suspects, car préférant un sexe de petite fille à un sexe de femme adulte. Et les seules femmes qui pratiquaient régulièrement le rasage intégral étaient des prostituées, pour éviter les morpions.

Si ces goûts altérés n’entraînent que rarement des actes répréhensibles, ils entraînent en revanche un changement drastique dans la vision du monde : ainsi, l’étude Influence Of Unrestrained Access to Erotica on Adolescents’ and Young Adults’ Dispositions Toward Sexuality a montré, chez les consommateurs réguliers de pornographie, une tolérance bien plus importante que la normale envers certaines pratiques potentiellement dangereuses (suffocation érotique, sexe violent, bondage…), qu’ils ont tendance à juger banales. Interrogés quant à leur opinion sur la fréquence des viols, de la zoophilie ou encore la popularité de pratiques telles que le BDSM, le candaulisme ou le fist fucking, ces mêmes sujets donnaient des estimations très fortement supérieures aux réalités mesurées. Bref : ils voyaient des pratiques extrêmes partout, et les jugeaient normales. Cela augmentait leur tendance à vouloir essayer eux-mêmes, mais seulement dans une moindre mesure.

Excès masturbatoires et dépression

Comme on l’a déjà vu dans un autre article, les excès de masturbation peuvent être nocifs à la santé masculine, et provoquer des phases quasi-dépressives. Or, quand une personne est déjà dans un état dépressif, quand l’estime qu’elle a d’elle-même est au plus bas, quand elle a le moral dans les chaussettes, elle a facilement tendance à aller chercher du réconfort immédiat là où elle en trouve. Certains s’enfilent une bouteille de whisky, d’autres vident le frigo, d’autres encore passent six heures à se masturber devant du porno en ligne. Bien évidemment, aucune de ces trois options n’est à conseiller et chacune, si elle va être agréable sur l’instant, va en réalité contribuer à empirer la situation. Quand on manque déjà d’énergie et de motivation, se priver d’une part de ses récepteurs de testostérone n’est pas exactement une idée brillante.

Du descriptif au prescriptif

L’accès facile au porno, et ce dès le plus jeune âge, a un autre effet, moins direct mais non moins problématique : de descriptif qu’il était à l’origine, le porno est désormais devenu prescriptif. Beaucoup de jeunes garçons et de jeunes filles apprennent par le porno ce qu’est la sexualité. Les vieux manuels de La Vie Sexuelle ne font plus recette et c’est désormais Xhamster qui sert de prof d’éducation sexuelle.

Or cela pose un problème considérable : le porno n’est pas la sexualité réelle. Et quiconque s’engage dans une activité sexuelle avec le porno pour seul apprentissage est condamné à être déçu. C’est un peu comme si vous entriez en apprentissage pour devenir plombier mais que la seule idée que vous avez de ce métier est ce que vous en a appris Super Mario : forcément, vous allez trouver le quotidien beaucoup plus fade.

NoPorn, plutôt que NoFap

Si, contrairement à un certain nombre de légendes tenaces, une pratique masturbatoire raisonnable n’a rien qui puisse être nuisible à la santé, l’usage de pornographie, et en particulier de pornographie en ligne, lui, ne présente quasiment que des désavantages, tant sur le plan sexuel que sur le plan psychologique. Vous exposer au porno de manière fréquente et régulière, c’est prendre des risques considérables. Si le NoFap absolu ne présente en réalité aucun intérêt, NoPorn, en revanche, est un sain principe à adopter.

Etudes & références
Influence of unrestrained access to erotica on adolescents’ and young adults’ dispositions toward sexuality
Dolf Zillmann – 2000
Predicting Compulsive Internet Use: It’s All about Sex!
Gert-Jan Meerkerk et al. – 2006
Pornography addiction: A neuroscience perspective
Donald L. Hilton, Jr & Clark Watts – 2011
Acquiring Tastes through Online Activity: Neuroplasticity and the Flow Experiences of Web Users
Steven Pace – 2014
Neuroscience of Internet Pornography Addiction: A Review and Update
Todd Love et al. – 2015
Is Internet Pornography Causing Sexual Dysfunctions? A Review with Clinical Reports
Park BY et al. – 2016
Online sexual activities: An exploratory study of problematic and non-problematic usage patterns in a sample of men
Aline Wéry & J. Billieux – 2016
Trading Later Rewards for Current Pleasure: Pornography Consumption and Delay Discounting.
Negash S et al. – 2016

 

Illustrations : Auguste Belloc, Charles Deluvio 🇵🇭🇨🇦 Ömürden Cengiz Andrew Neel Marvin Meyer Oleg Ivanov

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Café des Hommes.

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