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Après la Thébaïde et le cycle des Atrides, les Lotophages et la jeunesse d’Achille, la Guerre de Troie et les voyages d’Ulysse de femme en femme, nous continuons notre visite des grands mythes antiques. Et cette fois, les vents nous portent jusqu’à l’île de Crète, où se joue le destin de la maison de Minos. Un cycle qui, par Europe, est relié à celui de Thèbes, et par Thésée (dont nous reparlerons, car il mérite à lui seul un sujet entier), à celui des Atrides. Tout commence, en effet, une fois encore, en Phénicie…

Le destin d’Europe

On a déjà vu précédemment comment la belle mortelle Europe a été enlevée par un taureau surnaturel sur une plage de Phénicie (Syrie et Liban actuels), et comment son frère, parti à sa recherche, renonça finalement à sa quête pour fonder la ville de Thèbes. Mais nous n’avions pas développé ce qu’il était advenu d’Europe après cela.

Amenée jusqu’à l’île de Crète par le taureau blanc, qui se révéla n’être autre que Zeus, elle devint son amante, cachée loin des yeux d’Héra, l’épouse jalouse du maître de l’Olympe. Quand Europe fut enceinte de ses œuvres, Zeus la donna comme épouse à Astérion, le roi de l’île, qui était sans enfants. C’est donc Astérion qui éleva les trois fils d’Europe : Minos, Rhadamante et Sarpédon.

zoophilie et minotaure

L’image d’un taureau blanc, et la figure d’une femme (une princesse ou une reine, qui plus est) s’accouplant avec un tel animal revient plusieurs fois dans le mythe crétois.

Trois frères rivaux

Les trois jeunes princes de Crète grandissent. Minos et Rhadamante sont réputés pour leur sagesse et leur sagacité, tandis que Sarpédon est surtout connu pour sa beauté et sa bravoure. Parvenus depuis peu à l’âge adulte, les trois frères entrent en rivalité, à la fois pour la succession au trône de Crète et pour l’amour du jeune éphèbe Miletos.

C’est le beau Sarpédon que Miletos préfère, mais c’est à Minos que va revenir le trône de Crète. Craignant que son frère n’use de son pouvoir pour lui ravir sa conquête, Sarpédon décide de quitter l’île avec Miletos. Rhadamante, qui n’a eu ni l’éphèbe ni le trône, s’éloigne également, afin de ne pas risquer de menacer le règne de Minos.

Le règne de Minos

Minos devient donc roi de Crète à la mort d’Astérion. Il se révèle un souverain efficace et sage, qui réprime la piraterie, instaure un code de lois et établit un grand palais à Knossos. Il s’entoure de savants et de sages, parmi lesquels l’architecte Dédale.

Minos épouse la belle Pasiphaé, qui lui donne de nombreux enfants (dont Ariane et Phèdre). Jalouse des infidélités de Minos, Pasiphaé n’en demeure pas moins un modèle d’épouse : belle, vertueuse, silencieuse, et gardant ses jalousies pour elle. Jusqu’au jour où Minos commet une véritable faute.

Sa légitimité sur le trône étant remise en cause par la noblesse crétoise, qui doute qu’il soit véritablement le fils d’Astérion, Minos révèle son ascendance divine. Et pour prouver ses dires, il annonce que quelle que soit la prière qu’il adresse aux dieux, elle est toujours exaucée. Il prie donc publiquement les Olympiens de lui envoyer un taureau à nul autre pareil, et promet qu’il leur sacrifiera la bête.

Quelques jours plus tard, un superbe taureau blanc, semblable à celui qui avait enlevé Europe, est découvert sur une plage près du palais. La légitimité du roi est assurée. Minos, fasciné par la beauté de l’animal, renonce à le sacrifier et offre un autre taureau, issu de son troupeau, aux dieux. Bien entendu, un tel manquement à sa parole ne pouvait être pardonné. La vengeance divine va fondre sur la Crète.

Les rêves de Pasiphaé vont être, dès lors, hantés par l’image du taureau. Et elle va, peu à peu, concevoir un désir sexuel irrépressible pour la bête. Décidée à se donner à lui, elle convoque Dédale, et lui ordonne la construction d’une vache de bois, recouverte de peau, qu’elle placera dans un champ et dans laquelle elle se glissera, afin que le taureau la monte. Après l’accouplement, le taureau devient comme fou et s’enfuit du troupeau : il se met à ravager l’arrière-pays crétois, et ne sera finalement vaincu que par Héraklès durant le septième de ses douze travaux.

pasiphae et le minotaure

Dérèglement des sens et des désirs, tentations contre-nature : Pasiphaé montre que le sexuel lui-même est aussi politique et que l’intime affecte le public.

Le Minotaure

Neuf mois plus tard, Pasiphaé accouche d’un être monstrueux : un enfant au corps d’être humain mais à la tête de taureau. Le Minotaure est né. Convaincu de l’adultère zoophile de son épouse, Minos est furieux mais ne peut tirer aucune vengeance d’elle : son ventre a été déchiré par les cornes de son enfant et elle est morte en couches.

Dans une autre version du mythe, les choses sont pires encore : Pasiphaé survit à l’accouchement et, malgré l’éloignement de son époux, s’occupe tendrement du petit monstre durant toute son enfance. Mais quand le Minotaure grandit et révèle ses pulsions anthropophages, elle est la première victime du monstre qu’elle a nourri.

Afin de cacher la honte d’une telle naissance dans sa maison, Minos fait construire par Dédale un palais-prison, complexe et impénétrable, dans lequel il enferme le monstre. Ce palais, nommé le Labyrinthe, est destiné à empêcher le Minotaure de s’échapper. Mais aussi à empêcher quiconque de le découvrir. Très vite, cependant, il apparaît que le monstre ne se nourrit que de chair humaine. Pour l’empêcher de tenter de sortir et de ravager la cité, Minos doit étancher sa soif de sang. Pour cela, il se met à exiger de ses vassaux des tributs non plus en argent, mais en jeunes gens et jeunes filles, qui sont, dès leur arrivée, envoyés aux tréfonds du Labyrinthe pour y être dévorés par le monstre.

Afin de maintenir à jamais scellé le secret du Labyrinthe, et également pour le punir d’avoir aidé Pasiphaé à concevoir le monstre, Minos enferme Dédale dans la prison du Minotaure, en compagnie de son fils Icare. Le génial inventeur va cependant trouver un moyen de fuite : à partir de plumes et de cire, il construit des ailes, lui permettant de s’échapper du palais. Mais si lui-même se contente de voler au ras des toits et de la mer pour rejoindre la Sicile, Icare, lui, est pris par l’ivresse du vol : il monte trop haut, se rapprochant dangereusement du soleil. La cire de ses ailes fond à la chaleur de l’astre et Icare meurt, tombant du haut du ciel.

Thésée

Tous les ans, la cité d’Athènes doit, aux termes du tribut fixé par Minos, livrer à Knossos sept jeunes gens et sept jeunes filles. Les Athéniens tirent au sort, parmi les jeunes célibataires, ceux qui seront destinés à ce sacrifice. Une année, c’est Thésée, le propre fils du roi d’Athènes, qui est ainsi désigné.

A son arrivée en Crète, il rencontre Ariane, l’une des filles de Minos, qui s’éprend de lui. Lui promettant de l’épouser s’il repart de Crète, il obtient d’elle le secret du Labyrinthe : l’existence du Minotaure d’une part, mais aussi le moyen d’en sortir après avoir affronté le monstre, au moyen d’un fil qu’il dévide derrière lui au fur et à mesure de son avancée dans les couloirs du palais.

Au cœur du Labyrinthe, il rencontre enfin le Minotaure, qu’il parvient à tuer après un long combat. Repartant de Crète, il emmène bien Ariane avec lui. Mais il l’abandonne sur une île en chemin : elle lui a rendu les services qu’il attendait d’elle et il n’en a plus besoin. C’est Antiope, reine des Amazones, qu’il épousera (elle lui donnera un fils : Hyppolite), avant, en secondes noces, de se tourner vers Phèdre, la sœur cadette d’Ariane.

labyrinthe

Preuve s’il en fallait de la puissance symbolique de cette figure, on trouve des labyrinthes jusque dans la décoration de certaines cathédrales.

Interprétation historique

Avant d’aborder les interprétations symboliques du mythe, un petit mot historique : il est possible qu’en plus des aspects symboliques, le mythe du Minotaure renvoie à une influence phénicienne archaïque sur la civilisation grecque ancienne (Europe, la mère de Minos, est une princesse de Phénicie). Les phéniciens, en effet, vénéraient Baal-Moloch, un dieu souvent représenté avec des cornes de taureau, et auquel on faisait occasionnellement des sacrifices humains. Le combat de Thésée et du Minotaure pourrait donc représenter une rupture des relations ou une prise d’autonomie de la civilisation grecque vis-à-vis de son aînée levantine.

Interprétations symboliques

Désunion fraternelle

Les histoires d’amour fulgurantes avec de jeunes éphèbes finissent en général assez mal, dans les mythes grecs. Elles sont considérées comme des coups de folie, qui font sortir l’homme du chemin de la raison et de la maîtrise de ses passions. Celle de Sarpédon et de Miletos ne fait pas exception, puisqu’elle amènera, indirectement, à la mort de Sarpédon durant la Guerre de Troie (dans une scène très freudienne, et comme en écho inversé de son désir pour Miletos, il sera empalé sur la lance de Patrocle quand celui-ci se revêtira des armes d’Achille). Plus généralement, la séparation des trois frères est causée par ce qui sépare et oppose si souvent les hommes entre eux : le désir et l’ambition. Même des triplés d’origine divine ne semblent pas à même de préserver leur entente face à de tels sentiments.

La sagesse de Rhadamante, qui évite le conflit avec son frère Minos en s’éloignant volontairement, et devient un héros civilisateur dans les îles grecques, est en revanche valorisée par le mythe : elle lui vaudra, après sa mort, d’être nommé comme juge des enfers, au même titre que Minos.

La fascination du taureau

Les taureaux blancs, jaillis des flots, et dont les apparitions se répètent sans se ressembler, constituent une scène mythologique très forte. Le taureau, par sa force et sa brutalité, symbolise une forme de virilité animale et indomptée. Sorti de la mer, c’est-à-dire des profondeurs inconnues, il n’est pas sans évoquer une forme de sauvagerie primitive, qui peut à tout instant jaillir des tréfonds de notre âme. Et ce taureau fascine. Il fascine Europe, Minos, Pasiphaé … les rois et les princesses, peut-être trop civilisés, trop sages, vivant des vies trop bien rangées, sont hypnotisés par l’image de la bête, de la fertilité sauvage et brute.

Pasiphaé, qui s’ennuie sans doute dans son gynécée, n’est ni la première ni la dernière des femmes de bonne famille à rêver de s’offrir le grand frisson en s’accouplant à un être qui lui est interdit, que ce soit par les conventions sociales ou les lois de la Nature. Sa transgression à la fois de l’interdit de la zoophilie et de celui de l’adultère est à l’origine de tous les malheurs qui suivent, comme si le mythe tenait à nous rappeler que menacer la famille revient à menacer l’ensemble de la société.

Pasiphaé incarne également un avertissement pour tous ceux qui ne suivent les règles habituelles que par convention, par crainte du gendarme et du qu’en-dira-t-on, mais n’ont pas réellement intégré de vertu civique, ni n’ont appris à dresser leurs désirs. Elle représente une vertu de façade, une apparence de normalité et de respectabilité derrière laquelle se cache une forme hystérisée de désir, toujours prête à remonter à la surface.

On peut également voir la tragédie de Pasiphaé comme celle de l’amour ou du désir non partagé, car incompatible. Pasiphaé représente ces individus qui, pour séduire l’objet de leur désir, sont prêts à tout, y compris à tenter de lui ressembler jusqu’à se nier eux-mêmes. Être ainsi aveuglé par son désir, au point de se renier soi-même, n’est pas sans conséquence. Pasiphaé en meurt et le taureau, devenu fou, se mue en véritable danger public, qui devra être tué plus tard.

Répétitions

La première fois qu’un taureau séduit une princesse et qu’elle s’accouple avec lui, cela donne trois fils qui sont des demi-dieux, et seront tous trois des rois ou des héros. La seconde fois, avec Pasiphaé, cela donne un monstre. Comme si le mythe mettait en garde contre la tentation de répéter sans les comprendre des événements exceptionnels. Comme si, symboliquement parlant, Pasiphaé ne se contentait pas d’être l’épouse de Minos, mais tentait également de devenir sa mère. Là encore, on est dans une forme de confusion, de bouleversement de l’ordre du monde, dans lequel les êtres refusent de tenir leur place. Et le chaos et la souffrance en résultent.

La figure du Minotaure

De l’accouplement de Pasiphaé avec le taureau, union contraire aux lois des Hommes et à celles de la Nature, naît un être monstrueux : là encore, il semble bien que le mythe nous rappelle que les familles dysfonctionnelles ont toutes les chances de donner naissance à des êtres eux-mêmes dysfonctionnels, et que l’on n’a pas d’autre choix que d’enfermer. Des êtres, d’ailleurs, dont les parents, à l’image de Pasiphaé elle-même, sont souvent les premières victimes.

L’apparence extérieure du Minotaure correspond à l’idée que les Anciens se font de l’engendrement des enfants : ils considèrent en effet que la mère façonne le corps mais que c’est le sperme paternel qui transmet l’âme à l’enfant. D’où une tête de taureau.

Par ailleurs, le rituel de sacrifice, dans la Grèce antique, impliquait de tuer un bœuf, un taureau, un agneau ou autre animale, puis de le faire rôtir : les dieux se nourrissaient de la fumée et de l’odeur de cuisson, tandis que les hommes se partageaient la viande. Heureux temps, dans lequel prier et faire un méchoui n’étaient qu’une seule et même chose… Plus sérieusement : le Minotaure incarne donc une forme d’inversion radicale des valeurs. Minos devait sacrifier le taureau blanc aux dieux (c’est-à-dire manger ce taureau) ; comme il ne l’a pas fait, la descendance du taureau blanc mange des êtres humains.

Enfermé au cœur du Labyrinthe, le Minotaure incarne la dévoration, la cruauté, la monstruosité qui réside en chacun de nous, et qui, si elle ne reçoit pas son tribut de chair et de sang, menace de ressortir à tout instant. Il représente les pulsions trop réprimées, les secrets trop tus … tout ce qui, par excès de maîtrise, nous échappe à notre corps défendant. A bien des égards, on peut le rapprocher d’une figure du chaos, quasi-dionysiaque.

Minos et le minotaure

Une seule petite faute, de la part du roi Minos, a suffi à tout gâcher…

Le taureau de Minos

Le nom même du monstre est intéressant : Minotaure signifie, littéralement, Taureau de Minos, et c’est là un nom très ironique. Il incarne la culpabilité de Minos, qui n’a pas tenu la promesse faite aux dieux. Il pensait pouvoir conserver pour lui-même un magnifique taureau et il obtient un monstre sanguinaire. Là encore, le mythe est une mise en garde : certaines opportunités sont trop belles, certains cadeaux du Ciel trop généreux pour ne pas impliquer de contrepartie. Ne pas les sacrifier (c’est-à-dire ne pas les partager avec les autres, et ne pas montrer sa reconnaissance envers les dieux, donc envers le monde et la Nature), vouloir les conserver trop longtemps, c’est bien souvent prendre le risque d’engendrer des monstres. Le taureau de Crète n’était pas destiné à rester éternellement sur l’île : il n’était que de passage. Il n’était qu’un signe envoyé par l’Olympe, un message, et non un patrimoine. Le conserver au-delà du raisonnable a signé la perte de tous. Minos, surtout, a oublié que c’était aux dieux qu’il devait le taureau, et non à lui-même. On peut considérer qu’il est tombé dans le biais cognitif de l’hypothèse du monde juste, ou, à tout le moins, de l’autocomplaisance, en oubliant ce qu’il devait au monde. Et de cet oubli naît un monstre.

Là encore, le mythe est une mise en garde : certaines fréquentations, certaines rencontres, certaines associations ne sont pas destinées à s’éterniser. Elles peuvent nous faire grandir ou nous conforter sur l’instant mais ne pas savoir en faire le deuil, ne pas accepter qu’elles ne sont que temporaires, peut engendrer des catastrophes.

Thésée et Ariane

On pourrait juger Thésée froid et calculateur à l’égard d’Ariane. Et sans doute l’est-il. Mais c’est là sa vertu : il est en effet le premier, dans toute cette histoire, à ne pas être le jouet de ses pulsions. Minos a été aveuglé par son désir de possession, Pasiphaé par son désir sexuel, Ariane par son amour. Thésée, lui, garde la tête froide. Et c’est justement parce qu’il garde la tête froide qu’il va être capable de vaincre le Minotaure, c’est-à-dire de surmonter les pulsions animales qui se terrent en chacun.

Si on lit de manière très pragmatique le mythe de Thésée, on peut en déduire que pour se libérer de la tyrannie qui pèse sur nous, nous devons plonger au coeur du Labyrinthe. Nous devons non pas chercher à fuir le monstre qui y habite, mais bien le rechercher, l’affronter, le vaincre … et avoir assez de connaissance et de sagacité pour ne pas se perdre sur le chemin du retour.

labyrinthe minotaure

Fascinante figure que celle du Labyrinthe. Introspection, initiation, rites de passage…

Dédale et Icare

Le personnage de Dédale est intéressant à plus d’un titre. Il incarne la technique, l’avancée des sciences et de la technologie. Mais une avancée sans morale. Jaloux de ses secrets et désireux de mettre ses compétences au service de ses maîtres, il ne se demande cependant jamais si ce qu’il fait a un sens, ni si ses inventions ne peuvent pas causer de tort. Il produit des inventions parce qu’il le peut, parce qu’on lui demande, sans se soucier des conséquences.

Lui aussi sera puni de ses manquements, par la mort de son fils Icare, qui représente les effets dévastateurs que peut avoir une connaissance ou une technique non maîtrisée, entre les mains d’un individu trop impétueux ou trop peu moralement préparé pour s’en servir. Dédale est ainsi châtié pour avoir transmis à son fils trop de connaissances techniques et pas assez d’éthique. Mais la faute revient également à Icare car lui aussi, a transgressé un interdit : le génie créatif de son père lui permettait de voler, mais ça ne lui a pas suffi. Il en a voulu davantage. Il a voulu le ciel entier, le soleil, les astres. Et il en est mort.

Face à la menace du monstre, le père et le fils ont pensé qu’ils pourraient s’en sortir par la seule technique, la seule intelligence, sans se poser la question de l’éthique ni de la morale. Pour avoir, ainsi, cherché à privilégier une solution qui n’impliquait pas l’introspection et le travail sur soi, mais uniquement les artefacts extérieurs et la technologie, ils se sont eux-mêmes voués à l’échec. Certes, Dédale a survécu. Mais au prix de sa descendance. Son génie reste donc, stricto sensu, stérile.

icare dedale minotaure

Icare n’a pas été capable de se satisfaire d’une situation déjà exceptionnelle. Il en voulait plus, encore plus.

De la fragilité de la civilisation

L’ensemble du mythe crétois semble être un rappel de la fragilité de la société : un rien peut suffire à la faire s’écrouler, et sous des dehors civilisés et polis, la plupart des êtres sont, en réalité, prêts à replonger à tout instant dans la barbarie et dans la violence. L’intelligence et le progrès technique (Dédale) ne remplacent pas les valeurs morales. Et les groupes les mieux ordonnés sont toujours à la merci d’un apport extérieur non maîtrisé, ou non canalisé, qui est capable d’apporter la ruine et la désolation à tous et à tout, et dont on ne se débarrasse que par une forme (réelle ou sociale) de violence.

Enfermé au fond du Labyrinthe, le Minotaure incarne toutes les fautes inavouées, toute la violence, tous les manquements à la morale qui, accumulés, finissent par pourrir le cœur-même des individus, des groupes et des sociétés. Il a beau ne pas sortir du palais-prison, il n’en transforme pas moins le règne de Minos, jusque là juste et sage, en règne de terreur. De l’extérieur, le Labyrinthe ne se distingue pas d’un autre palais. Et cela peut être vu comme une parabole : derrière les apparences, se cachent souvent de noirs desseins. La belle façade n’est qu’une forme de virtue signaling : derrière, on trouve un être monstrueux. Se laisser abuser par les apparences, c’est se condamner à être dévoré par le Minotaure.

Labyrinthe knossos

Prendre la voie la plus aisée, dans le Labyrinthe, c’est s’assurer d’être dévoré par le monstre qui l’habite.

Jorge Luis Borges rappelle que construire une demeure dans le but que des gens s’y perdent ou ne puissent en sortir a quelque chose d’absurde. Tout comme un homme de taureau a quelque chose d’absurde. Dans les deux cas, il y a transgression de l’ordre naturel. Et tout, finalement, dans cette histoire, est affaire de transgression : transgression des liens du mariage, de la parole donnée, de la logique des choses, des lois de la Nature et des dieux. Et ce que nous dit le mythe du Minotaure, c’est qu’il n’y a pas forcément de petite transgression : d’un manquement mineur (la promesse non tenue de Minos) peuvent découler des conséquences gigantesques. Le roi n’est roi légitime que parce qu’il incarne l’excellence morale : dès qu’il ne l’incarne plus, il n’est rien d’autre qu’un tyran, qui amène la ruine et le malheur.

Bien loin de n’être qu’une simple histoire de monstre et de héros musclé, le mythe de Minos, de Pasiphaé, de Thésée et du Minotaure révèle, pour peu qu’on s’y penche attentivement, une incroyable richesse, et une invitation à réfléchir quant à l’Homme, à la famille, aux désirs et aux pulsions, au pouvoir, à la technologie, à l’État, à la civilisation.

Le Minotaure est en chacun de nous. Il est tout ce que nous enfermons, tout ce que nous ne voulons pas voir de nous-même. Et nous sommes tous à un manquement ou à une erreur de jugement près de l’éveiller.

Illustrations : Antoine van Dyck, Hans Eiskonen Camila Quintero Franco Luemen Carlson Ashley Batz Peter Forster Erez Attias

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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