Les Oeuvres Rouges : alchimie ou pilule ?

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alchimie masculine

Le terme de Pilule Rouge est très couramment reconnu comme imparfait au sein de la manosphère francophone. Outre qu’elle fait référence à un film (Matrix) ne portant pas, par ailleurs, exactement les valeurs les plus masculines (et qui n’est pas à proprement parler un chef d’œuvre non plus), l’expression a pas mal de défauts : elle laisse à penser que le processus qu’elle désigne est facile et immédiat, et surtout elle ne correspond pas vraiment à la culture européenne. Plusieurs membres de la manosphère européenne lui préfèrent l’image de la caverne de Platon, à juste titre. On continue cependant à l’utiliser, parce que c’est pratique, parce que le mot est entré dans les mœurs, et surtout faute de mieux. Ne pas trouver de métaphore plus européenne a cependant quelque chose de frustrant. Il ne s’agit pas de renier l’origine américaine des mouvements masculinistes contemporains, mais bien plutôt de mettre en valeur le fait que ces mouvements, dans leur expression européenne, se greffent sur une culture bien plus ancienne et profonde que ne l’est celle des États-Unis, et donc sur des manières de voir le monde très différentes.

Explorons ensemble une autre métaphore qui pourrait être utilisée, et qui a le mérite de répondre à quelques-unes des objections que soulève le terme de Pilule Rouge : la métaphore alchimique.

L’alchimie en quelques mots

La pratique alchimique a existé dans pratiquement toutes les grandes civilisations, dès que l’Homme s’est rendu compte que les matériaux, et en particulier les métaux, sous l’effet de la chaleur, pouvaient changer d’état et d’aspect. De l’Egypte à la Chine, du monde musulman au monde chrétien, il s’est toujours agi de rechercher, par l’expérimentation et par une approche rationnelle et pré-scientifique des choses (bien que mêlée de mysticisme et de magie), des méthodes pour aller plus loin que la simple fonte ou la seule forge : transformer, modeler les objets et le monde. Pour certains, cette pratique n’était que matérielle et visait uniquement à l’acquisition de nouvelles technologies. Pour d’autres, cependant, elle allait bien au-delà : en étudiant les matières, l’alchimiste étudiait aussi, indirectement, son propre être. Comprendre le monde et ses modes de fonctionnement intimes, c’était aussi tenter de percer les secrets de la Création, mais aussi ceux de sa propre identité, de sa propre personne, et tenter de se sublimer soi-même.

Trois objectifs principaux se détachaient : un objectif matériel (la transformation des vils métaux en or, ou en n’importe quel autre métal), un objectif physique (l’élaboration d’un élixir de longue vie ou d’une Panacée universelle) et un objectif métaphysique (l’exploration philosophique des effets du long travail sur son propre être, la recherche ontologique, la compréhension des processus à l’œuvre dans son propre esprit et son propre corps). Ces trois objectifs, au final, se fondaient en un seul : acquérir une meilleure compréhension de la Création.

Les trois œuvres en alchimie

L’alchimie occidentale, dans son aspect mystique, divise le parcours de l’alchimiste en trois œuvres fondamentaux (oui, le mot œuvre est ici masculin) :

  • Œuvre au Noir (Melanosis, ou Nigredo) : c’est la première étape, au cours de laquelle l’apprenti rassemble des matières communes et tente, par tous les moyens, de les détruire, ou, plus exactement, de les réduire, par une destruction purificatrice, à leurs éléments les plus essentiels et les plus importants. On va donc brûler, fondre, laisser pourrir, broyer, etc. A l’issue de cette étape, qui est généralement très longue et à laquelle s’arrêtent la plupart des apprentis, l’alchimiste dispose d’un mélange de matières d’un noir parfait, résidus indestructibles de ses multiples opérations.
  • Œuvre au Blanc (Leukosis ou Albedo) : il s’agit désormais de purifier les éléments issus de l’œuvre précédent. On va laver, chauffer, combiner et recombiner, jusqu’à se débarrasser de toutes les scories demeurant encore dans son Œuvre. Il s’agit d’une phase intermédiaire délicate, qui peut prendre, elle aussi, beaucoup de temps, mais au terme de laquelle apparaît la lumière : les matières prennent une couleur blanche éclatante et son désormais prêtes à la dernière étape.
  • Grand Œuvre (Œuvre au Rouge, Iosis ou Rubedo) : l’alchimiste est désormais capable de se comporter en démiurge : son Œuvre peut devenir Pierre Philosophale, poudre de projection, escarboucle. Il peut la transformer en or ou en élixir de longue vie. Il a percé les secrets de la matière et a compris une part importante de l’œuvre divine et des secrets du monde.
Alchimie interieure

L’alchimie bien comprise est d’abord un travail sur soi.

Un chemin initiatique

Bien entendu, rien de tout cela n’a de valeur scientifique au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Mais il n’en demeure pas moins que les étapes de l’initiation alchimique correspondent bien à celles d’une initiation Pilule Rouge. Reprenons point par point…

Œuvre au Noir

La phase de douleur et de destruction. Pour faire de la place aux concepts qui viendront ensuite, il faut être capable de détruire les fausses vérités auxquelles on se raccroche. Pour se préparer soi-même à une transformation, il faut faire l’expérience de la douleur et de la mort (symbolique ou réelle). Ce n’est pas pour rien que la quasi-totalité des rites initiatiques (qu’ils soient aussi primitifs et primordiaux que les rites d’initiation de tribus shamaniques ou aussi élaborés que ceux des loges maçonniques) impliquent d’affronter symboliquement la mort.

Dans le cadre de la Pilule Rouge, c’est la phase sombre, que l’on traverse tous au début : celle de la perte des illusions, de la colère, quand on se rend compte qu’on nous a menti toute notre vie sur la nature de la société, sur celle des femmes, sur celle de l’amour, et ainsi de suite. Et c’est une phase difficile et douloureuse, dans laquelle beaucoup restent bloqués à jamais.

Œuvre au Blanc

Le début de la phase de reconstruction : on se purifie de sa colère et de son amertume et on acquiert les concepts nécessaires à l’apparition de la lumière (c’est-à-dire de la compréhension des choses). C’est la période d’études, de structuration de la pensée, de remise à plat de sa propre existence. C’est durant cette phase que l’on apprend à apprivoiser le monde tel qu’il nous apparaît à nouveau, et à aborder la vérité sans colère. 

Grand Œuvre

Enfin vient la transformation véritable : celle qui vous accompagne dans tous les aspects de votre vie. Celle qui fait que vous appartenez désormais à une élite, un petit groupe très restreint et très sélectif : celui des hommes qui y voient clair, celui des êtres illuminés. Celui qui a accompli cette transformation (mais est-elle jamais réellement accomplie) est prêt, à son tour, à devenir un maître et à guider de nouveaux initiés sur le chemin qu’il a lui-même parcouru.

Alchimie métaphore pilule rouge

Le processus de transformation alchimique est le fruit d’un long travail, mêlant étude des textes de maîtres, introspection et exploration des possibles

Qualités de cette métaphore

A titre personnel, j’apprécie cette métaphore davantage que celle de la pharmacopée Pilule Rouge / Pilule Bleue / Pilule Violette pour plusieurs raisons :

L’idée d’un processus

Le problème avec l’image d’une pilule à avaler, c’est qu’elle laisse à croire que le processus d’initiation est bref et soudain. Or c’est tout le contraire. L’image des Œuvres alchimiques, en revanche, transmet l’idée d’une transformation sur le temps long, avec des phases indispensables, des épreuves personnelles et, surtout, la nécessité d’un travail sur soi long et potentiellement douloureux. Bref : c’est long et ça n’a rien de facile. Ce n’est pas du tout comme gober un cacheton.

L’idée d’une autonomie individuelle

Si l’Alchimie reconnaît l’importance des maîtres et du compagnonnage, elle n’en demeure pas moins un chemin individuel. Plus exactement, le maître ne peut amener que jusqu’à un certain point. Il y a dans le Dictionnaire Mytho-hermétique de Dom Pernetty cette très belle définition de la fin de l’œuvre au blanc :

Les philosophes disent que lorsque la blancheur survient à la matière du grand œuvre, la vie a vaincu la mort, que leur roi est ressuscité, que la terre et l’eau sont devenues air, que c’est le régime de la Lune et que leur enfant est né, et que le Ciel et la Terre sont mariés. (…) La blancheur après la putréfaction est un signe que l’Artiste a bien opéré. La matière a alors acquis un degré de fixité que le feu de saurait détruire. (…) Lorsque l’Artiste voit la parfaite blancheur, les philosophes disent qu’il faut déchirer les livres, parce qu’ils deviennent inutiles.

Déchirer les livres, cela veut dire faire désormais ses propres expériences et construire son Grand Œuvre par soi-même. Et cela colle parfaitement avec les principes Pilule Rouge. C’est même la raison pour laquelle il n’y a pas, il n’y aura jamais, de coach en Pilule Rouge (et tous ceux qui prétendraient l’être seraient des escrocs) : il peut y avoir des maîtres, des mentors, des initiateurs. Mais qui ne peuvent vous amener que jusqu’au point où vos concepts sont structurés et vos idées sont claires. Au-delà, c’est à vous de vous débrouiller.

Un bon maître, c’est quelqu’un qui vous apprend à vous déprendre de lui. Quelqu’un qui ne vous dicte pas ce que vous avez à faire mais vous apprend à développer les outils pour le comprendre par vous-même et vous permettre, un jour, à votre tour, de devenir également le maître d’un nouvel apprenti. C’est aussi celui qui accepte que vous le trahissiez un jour, comme il a trahi son propre maître, et comme votre apprenti vous trahira, parce que trahir, en matière philosophique, c’est montrer qu’on a été capable de s’affirmer et de développer ses propres concepts. Cette trahison, qui correspond aux expérimentations du Grand Œuvre, c’est ce qui fait qu’une pensée reste vivante et foisonnante d’une génération à une autre. Et on peut même la considérer comme la plus haute fidélité au maître, puisqu’il s’agit non pas de penser comme lui mais de penser après lui et à partir de lui. C’est tout l’inverse de la méthode coaching habituelle, qui plaque une solution généralement unique sur tous vos problèmes et tend à vous tenir prisonniers de la méthode du coach, et dépendant du gourou qui aura toujours réponse à toutes vos questions.

Naviguer entre ombre et lumière, du désenchantement à la connaissance et de la connaissance à la transformation personnelle.

Une idée initiatique

Enfin et surtout, la métaphore alchimique offre l’avantage de mettre en avant l’aspect aristocratique de la Pilule Rouge : le fait que ces concepts sont nécessairement réservés à une poignée de gens triés sur le volet. Non pas des hommes sélectionnés pour leur naissance ou leur fortune, mais des hommes capables d’appréhender ces idées, d’embrasser la noirceur du monde, de l’absorber et de la transformer. A certains égards, ce que De Gaulle appelait des hommes de caractère.

Il est courant dans certains forums de lire la prose de gens qui rêvent tout haut d’un monde où tous les hommes seraient sous Pilule Rouge. Spoiler alert : ça n’arrivera jamais. L’immense majorité de la population sera toujours trop crédule, trop apeurée ou trop conditionnée pour comprendre et surtout accepter la réalité des choses. Accepter l’initiation, c’est faire œuvre d’humilité, de courage, de constance et de cohérence, et ça n’est pas à la portée de tout le monde.

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas se montrer didactique, ni ouvrir une partie du champ de connaissance à tous. Mais il convient d’accepter l’idée que, dans le meilleur des cas, la plupart des hommes se contenteront d’un petit aperçu, de deux ou trois concepts qui leur sont immédiatement utiles, puis passeront leur chemin, par peur, par fainéantise ou simplement par incompréhension des thématiques profondes de notre philosophie. Et ça n’est pas grave. C’est dans l’ordre des choses.

 

Il n’est bien entendu pas question d’abandonner le terme de Pilule Rouge : il est trop généralisé et trop bien compris pour cela. Mais il convient de s’interroger sur d’autres manières d’expliquer le même processus, et la métaphore alchimique semble à la fois plus proche du réel et plus ancrée dans la culture européenne sur le temps long. Cela permet, surtout, de réaliser à quel point les principes Pilule Rouge n’ont rien d’une nouveauté : ils s’inscrivent dans une longue tradition, à laquelle on peut rattacher une grande partie de la pensée occidentale, de la mystique chevaleresque à la philosophie antique, en passant par l’humanisme de la Renaissance, le rationalisme moderne et même une partie des Lumières. 

 

Illustrations : Toa Heftiba JOHN TOWNER Warren Wong

Martial
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