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Les histoires de possédées et d’hystéries collectives nous en apprennent beaucoup sur certains fonctionnements humains et sociaux. D’une certaine manière, elles permettent un accès « sans filtre » à la psyché des possédées et à leurs désirs profonds. Nous avons déjà parlé d’ Urbain Grandier et de l’affaire des possédées de Loudun, ainsi que de Louis Gaufridyet des diables marseillais. Penchons-nous sur une autre histoire, non moins intéressante :celle des possédées de Morzine.

Tout commence en 1857…

Morzine est un village de Haute-Savoie. Notre histoire commence en 1857, époque à laquelle la province appartient encore au royaume de Sardaigne. Morzine compte alors quelques centaines d’habitants, qui vivent dan un relatif isolement, les villes et villages les plus proches se trouvant à plusieurs heures de déplacement, par des chemins de montagne rarement confortables.

Un jour de mars 1857, une adolescente morzinoise dénommée Péronne, en sortant de l’église, entend les cris d’une de ses amies : celle-ci est tombée dans la rivière proche. Péronne est profondément choquée par ce dont elle est témoin : son amie, tirée de l’eau et ayant perdu connaissance, déshabillée,massée et réchauffée par les sauveteurs. Dans les jours qui suivent Péronne commence à développer de curieux troubles, et notamment des crises de léthargie.

Mais les choses n’en restent pas là : au printemps,alors qu’elle garde des chèvres avec sa petite sœur Marie, il se passe quelque chose. Quoi exactement ? Mystère. Mais les deux adolescentes sont retrouvées sans connaissance, enlacées. A partir de cet épisode, l’épidémie de possessions va commencer.

adolescentes possédées
Tout commence par les troubles et les émois d’une adolescente…

Les morzinoises possédées

Très vite, à Morzine, on s’aperçoit que les deux gamines sont possédées : elles d’ordinaire douces deviennent violentes ; elles sont prises de convulsions et vocifèrent des insultes et des obscénités. Elles blasphèment, se roulent par terre, s’exhibent. Elles disent être possédées par trois démons.

Et en quelques jours, l’épidémie se répand : une à une,ce sont toutes les autres élèves de l’école religieuse qu’elles fréquentent qui sont touchées. Les possédées vitupèrent contre les prêtres, contre l’Église,contre les religieuses qui dirigent l’établissement. Puis les possessions se manifestent hors de l’établissement, et ce sont des jeunes femmes, des mères de famille ou même des femmes plus âgées qui sont touchées.

Les possédées, après leurs crises de convulsions et leurs hurlements, disent ne se souvenir de rien et n’ont aucune idée de ce qu’elles ont pu dire ou faire pendant les heures précédentes. Elles peuvent ensuite avoir une vie tout à fait normale … jusqu’à la prochaine crise, quelques jours ou quelques semaines plus tard.

Un médecin, le docteur Tavernier, venu de Thonon, suppose une intoxication à l’ergot de seigle. Il prescrit une séparation des enfants touchées d’avec la communauté et des repas à part mais sans succès.

Malgré l’interdiction qui lui en a été faite par l’évêque d’Annecy,le curé du village tente d’exorciser tout ce petit monde. En vain. Les médecins dépêchés sur place par les autorités sardes se déclarent impuissants. Morzine semble devoir apprendre à vivre durablement avec ses possédées.

Intervention française

1860 : la Savoie est cédée à la France. Napoléon III, quand il a vent de l’affaire, charge son administration d’enquêter sérieusement sur le phénomène. Un médecin spécialisé dans les cas d’hystérie, de docteur Arthaud, venu de Lyon, s’installe au village pour quelque temps. Arthaud est un rationnel, et le phénomène de l’hystérie commence à être connu à l’époque. Il parle d’un délire de type hystéro-démonopathie épidémique. Arthaud se rend rapidement compte que le principal déclencheur de crises, chez les possédées, est le spectacle d’une autre possédée. Tout se passe comme si le mal était mimétique. Les filles possédées qu’il fait transporter à Thonon, à Chambéry ou à Annecy semblent en effet, au bout d’un certain temps, aller mieux. Mais elles rechutent dès qu’elles rentrent au village.
Après plusieurs discussions avec le curé et avec le soutien des autorités, Arthaud propose un remède simple : faire arrêter les possédées et les retenir séparément, éloignées les unes des autres. A partir de septembre 1860, la maréchaussée annonce donc qu’on coffrera les possédées si elles renouvellent leurs crises.

possédées de morzine
Que veulent les “possédées” de Morzine ? Exprimer leur mal-être ? Faire ressortir leurs frustrations ? Attirer l’attention sur elles ? Sans doute un peu de tout cela à la fois.

Le dimanche suivant, le curé, lors de la messe, annonce à la population : Mes frères, je me suis trompé : le mal qui nous frappe n’est pas démoniaque, il s’agit d’une maladie naturelle. Colère immédiate des habitants de Morzine, qui se ruent sur le curé. L’ecclésiastique est battu, et aurait été tué sans l’intervention de certains notables, qui le sortent de l’église. Les morzinois ne veulent pas entendre parler de maladie naturelle : ils tiennent à leurs démons.

Il faut dire que le phénomène commence à être connu dans la presse et qu’on afflue désormais vers Morzine pour voir les possédées : spirites de tous poils, gourous (Allan Kardek fera le déplacement), journalistes, simples curieux … ôter ses possédées à Morzine, et n’en faire que de pauvres folles, c’est ôter au village ce qui fait désormais son identité. Inacceptable. Inacceptable, aussi, que toutes les femmes du village ne soient pas touchées par le mal : les possédées, désormais nombreuses (plus d’une centaine) vont être vues comme la norme, et celles qui ne le sont pas, considérées avec une certaine méfiance, comme si elles étaient les alliées de ces haïssables autorités rationnelles qui veulent priver le village de ses démons. D’où des cas, à partir de cette date, de fausses possédées, qui veulent juste faire comme tout le monde.

Les remèdes du docteur Constans

Et puis on cherche des coupables. Des donneurs de mal, qui seraient à l’origine de l’épidémie. En avril 1861, on bouscule ainsi un conseiller municipal, qui échappe de peu au lynchage. Une nuit, un groupe de villageois part vers Genève, à la recherche d’un ancien curé, désormais retiré, qu’on soupçonne d’être un donneur de mal. Ils ne trouvent pas le vieil abbé mais s’emparent de son chien, le tuent, lardent son foie de coups de sabre, puis rentrent en triomphateurs au village. Les autorités commencent à se dire que si on n’intervient pas rapidement, il va y avoir des morts.

On fait appel à un nouveau médecin : le docteur Constans, une pointure en matière de traitement de l’hystérie : inspecteur général des asiles d’aliénés, c’est un spécialiste. Il confirme le diagnostic d’Arthaud et, avec l’aide d’une soixantaine de gendarmes, embarque les possédées les plus touchées. Elles sont internées à Genève et à Thonon. De fait, la présence des gendarmes et la crainte de l’enfermement semblent beaucoup mieux fonctionner que les exorcismes : à partir du moment où on procède aux arrestations, il n’y a pas de nouveau cas à Morzine, et les possédées déjà connues se calment.
Mais ce n’est que partie remise : libérées un an plus tard, les possédées rentrent chez elles … et tout recommence. Elles qui, séparément, étaient calmes, se remettent à convulsionner, à blasphémer, et ainsi de suite. Les médecins quittent le village, non sans avoir recommandé d’enfermer tout ce petit monde au plus vite. Pendant un an, l’hystérie continue. La crise arrive à son paroxysme avec la visite de l’évêque Magnin, en mai 1864. Plus de 80 femmes sont prises de convulsions en même temps, lorsqu’il arrive dans le village, puis une nouvelle fois durant la messe. L’évêque tente d’imposer les mains à chaque malade, mais se fait rudoyer et renvoyer.

Cette fois, la préfecture décide de régler le cas de Morzine pour de bon. On ne va pas lésiner sur les moyens : gendarmes logés chez l’habitant, médecins sur place en permanence, changement de tout le personnel ecclésiastique. Les propagateurs de rumeurs et de faux bruits sont systématiquement poursuivis devant la justice. Les possédées sont internées d’office et réparties dans des hôpitaux et des asiles de la région, et ne sont relâchées qu’au compte-goutte, à plusieurs mois d’intervalle. Et ça marche. Ça met du temps à marcher, mais ça marche effectivement. Il y aura une brève rechute en 1870, un autre soubresaut en 1873. Et puis plus rien. Les démons auront donc été chassés manu militari, et avec une certaine efficacité.

messes et possédées
Messes et exorcisme ne donnent rien. Et pour cause : attirer l’attention, c’est exactement ce que souhaite une hystérique, et lui en donner, c’est lui donner du pouvoir. Ce qui fonctionnera finalement, ce sera un traitement ferme, à la limite de la brutalité.

Les possédées de Morzine : leçons pour le temps présent

Pourquoi se pencher sur le cas de Morzine aujourd’hui ? D’abord parce qu’il présente de nombreuses similitudes avec des situations contemporaines ou d’autres cas de possession, et donc qu’il nous apprend des choses fort intéressantes sur les hystéries collectives en général…

  • Comme dans de nombreux autres cas de possession, il y a une source originelle (Peronne ici, Jeanne des Anges dans l’affaire Grandier, etc.), à partir de laquelle, par mimétisme, d’autres femmes vont être infectées. L’hystérie se répand de proche en proche, les possédées se connaissant.
  • Comme, également, dans d’autres cas, les possédées manifestent leurs désirs sexuels de manière spectaculaire ; elles rejettent sur le curé la cause de leurs frustrations et de leurs névroses.
  • Là encore, la crise d’hystérie touche presque uniquement des femmes : sur plusieurs centaines de possessions à Morzine, on compte moins de dix hommes possédés.
  • Comme dans le cas des hystéries contemporaines de type #metoo ou #balancetonporc, l’attention médiatique sur les possédées a considérablement encouragé le phénomène. 
  • Les hystériques s’en prennent à ce qui est l’incarnation du sur-Moi, de la loi morale, de la rigueur … bref, ce qui bride leurs instincts les plus primitifs. Dans leur cas, c’est l’Église. 
  • Qu’est-il arrivé à Péronne ? On ne peut que se perdre en conjectures quant aux origines du mal chez la jeune fille. Pourrait-il y avoir, chez Péronne, une forme de découverte de la sexualité qui a « mal tourné » ? Dans le contexte très répressif de la morale chrétienne du XIXème siècle, la vision du corps de son amie, dénudée et entre les mains robustes d’hommes du village, a pu faire naître en elle des désirs inavoués. Désirs qu’elle n’a réussi à fuir qu’en perdant connaissance (peut-être pour imiter l’amie évanouie ?). Plus tard, c’est avec sa petite sœur qu’elle aurait pu explorer tout cela … avant d’être rattrapée par une culpabilité tyrannique.
  • Une fois l’épidémie déclenchée, Péronne n’est plus qu’une convulsionnaire parmi d’autres : sa guérison interviendra d’ailleurs assez tôt … et n’aura aucune conséquence sur le reste du village.
  • On a ici une forme de possession bien pratique : les possédées, en effet, peuvent laisser libre cours à leurs instincts les plus profonds et les plus primitifs ; non seulement elles pourront, ensuite, dire qu’elles ne se souviennent de rien, mais elles ne seront même pas jugées responsables de leurs actes.
  • L’emballement de l’hystérie amène aux mêmes extrêmes que #metoo : de nombreuses femmes à qui il n’est rien arrivé vont se plaindre de possession, juste pour faire comme les autres, pour ne pas sembler suspectes aux yeux de leurs sœurs, de leurs voisines, du reste du village.

Comme dans bien des cas contemporains également, l’hystérie, expression du mal-être des femmes du village, a besoin de coupables, d’un bouc émissaire. Et tuer ce bouc émissaire ne soigne pas le mal : cela permet seulement de partir à la recherche d’un autre coupable à châtier. Parce que leur mal-être est sans fin, leur agressivité, elle aussi est sans fin. Fondamentalement, comme en témoigne l’attitude du village à l’égard du curé quand celui-ci annonce que la maladie est naturelle, les possédées ne veulent pas être guéries : elles ne veulent pas qu’on leur dise que c’est normal, qu’elles sont simplement souffrantes, que personne ne les persécute : elles veulent pouvoir jouir, encore et encore, du statut de victime d’une toute-puissance maléfique qui leur a été attribué.

Illustrations :

Grant Whitty Matheus Ferrero ariel sion Sam Manns

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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