L’hypergamie est-elle un vilain défaut ?

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L'hypergamie est-elle un vilain défaut ?

Il est d’usage, au sein de la manosphère, de considérer l’hypergamie comme l’un des sept péchés capitaux, et comme une excellente raison (parmi tant d’autres) de se méfier des femmes. Mais est-ce vraiment le cas ? N’est-il pas légitime de voir dans certains degrés d’hypergamie une attitude, au contraire, saine et raisonnable ?

L’hypergamie en quelques mots

Chez les mammifères, les mâles et les femelles n’ont pas les mêmes stratégies reproductives : les mâles sont hypogames, tandis que les femelles sont hypergames. L’hypogamie masculine signifie que les mâles souhaitent, en gros, s’accoupler autant de fois que possible, avec le plus de femelles possible, quelle que soit la qualité desdites femelles. L’hypergamie féminine, quant à elle, signifie que les femelles souhaitent s’accoupler avec des mâles de qualité, à même de leur procurer des bienfaits matériels, de les nourrir durant leur grossesse et leurs périodes de vulnérabilité et de protéger leurs petits.

Dans le choix de leurs partenaires, les mâles ont donc une stratégie de quantité, tandis que les femelles ont une stratégie de qualité. Au sein des espèces à tendance monogamique, comme la nôtre, le mâle à haute valeur reproductive ne sera pas intéressé par la création d’un couple. Celui à valeur reproductive plus moyenne sera intéressé par la formation d’un couple avec une femelle qui lui apporte une satisfaction sexuelle régulière, tout en restant disponible pour d’autres partenaires ponctuelles dès que l’occasion se présente. Celui à faible valeur reproductive acceptera tout ce qui passe, sans rechigner, parce qu’il vaut mieux une partenaire médiocre que rien du tout.

Libre forte et indépendante

La plupart des hommes n’ont que faire de femmes mûres, libres, fortes et indépendantes : dans l’idéal, ils préfèrent des femmes jeunes, dociles, soumises et jolies.

Les femelles, elles, chercheront des mâles de haute valeur avant tout. La plupart formeront dans un premier temps un couple avec le mâle de leur entourage qui a la valeur reproductive la plus haute mais, si celle-ci n’est pas assez élevée à leur goût, elles en chercheront un autre compagnon, plus avantageux pour elles. Elles ne quitteront leur compagnon actuel que si elles trouvent mieux, un peu à la manière d’un singe sautant de liane en liane, et ne lâchant la liane précédente que s’ils ont déjà attrapé la suivante. Comme on dit souvent dans la manosphère : Elle n’est pas à toi, c’est seulement ton tour. L’hypergamie de la femelle se manifeste, en particulier, au travers de la Loi de Briffault. C’est cette loi qui fait, en gros, que les riches ont du charme et que si vous restez trop longtemps au chômage, vous avez toutes les chances d’écoper en prime d’un divorce.

Pour parvenir à ses fins, chacun des deux sexes doit donc réussir à convaincre l’autre (ou à le forcer, ou à le manipuler), de façon à ce qu’il renonce, au moins en partie, à sa propre stratégie et à ses propres intérêts.

Dualité des valeurs

Chez les humains, les choses sont un peu plus compliquées que chez la plupart des autres espèces, cependant. Les mâles humains sont restés très semblables à ceux des autres espèces en ce qui concerne leurs préférences sexuelles : ils veulent des femelles aptes à leur donner une descendance, donc jeunes et en bonne santé, la bonne santé se traduisant généralement par des traits considérés comme beaux : relative minceur, joli teint, beau sourire, chevelure abondante, etc. Comme les humains, en sus, tendent à former des couples plus ou moins durables, ils les veulent également de bonne composition et agréables au quotidien. Et c’est à peu près tout : bien que certains aient également d’autres critères, dans l’ensemble, une femme jeune, jolie et pas trop pénible ravira le cœur de la plupart des hommes. Les mâles ne sont pas compliqués. Et même ceux qui le sont un peu plus que la moyenne restent très en-deçà du niveau de demande de la femme lambda.

Car pour les femmes, en revanche, la définition de ce qu’est un partenaire de qualité s’est considérablement complexifiée au cours des siècles. Il ne suffit plus d’être grand et fort, ni de pouvoir tuer un zébu à mains nues, pour pouvoir être considéré comme un partenaire optimal. Ces traits, ainsi que tous ceux qui vont avec (attitude virile, voire brutale, haut niveau de testostérone, musculature d’athlète) continuent à être intéressants, mais uniquement en tant que géniteur : ils révèlent une bonne santé et une génétique de qualité, qu’il serait intéressant de transmettre à la descendance de la femelle. En revanche, la capacité à protéger et à assurer l’avenir des petits, elle, passe désormais par d’autres moyens : l’argent et le statut social (plus divers avantages symboliques ou narcissiques potentiels).

Le partenaire masculin idéal devrait donc cumuler tout cela : être beau, fort, riche, et disposant d’un statut important. Bref : être le Prince Charmant. Le souci, c’est que la plupart des femmes n’ont pas les moyens de séduire un tel prince et que celui-ci, de toute manière, est rare. Qu’à cela ne tienne : beaucoup se contenteront de séduire d’abord un homme beau et fort (pour s’assurer d’une descendance à la génétique avantageuse), puis, usant de la technique du singe allant de liane en liane, passeront à un homme riche (pour assurer à cette descendance une protection sociale). Ou, si elles ont déjà formé un couple avec un homme riche, chercheront un partenaire reproductif secondaire (en clair : un amant, qui sera le père biologique véritable des gosses qu’elle présentera comme ceux du mari). C’est le principe alpha fucks, beta bucks. 

le désir et l'hypergamie

Ne pas comprendre la manière dont l’autre sexe construit son désir, c’est se condamner à le juger selon des critères inappropriés.

Incompréhensions

Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste. 
Charles Baudelaire

Les deux sexes ne forment donc pas leur désir et ne conçoivent pas l’amour de la même manière. Il est toutefois important de comprendre que les deux manières, pour différentes qu’elles soient, sont toutes les deux parfaitement sincères. Et c’est là la source d’un grand nombre d’incompréhensions et de malentendus, chacun projetant sur l’autre ses propres conceptions et l’accusant de manquer d’intégrité quand il n’y répond pas. Chacun et chacune tend à considérer ses propres critères de sélection comme normaux et moraux, et ceux de l’autre sexe comme immoraux ou injustes.

Ainsi, bien des jeunes femmes pensent que leurs études, leur diplôme, leur statut social, augmentent leur valeur en tant que partenaires aux yeux des hommes, puisque les hommes diplômés, éduqués et de haut statut social leur semblent plus attirants, à elles. Il n’en est rien. Dans le meilleur des cas, ces études, ce diplôme ou ce statut seront, pour la majorité des hommes, une donnée neutre qui n’entrera pas en ligne de compte, ou éventuellement l’occasion de faire de leur détentrice une interlocutrice intéressante pour une simple discussion. Le plus souvent, cependant, tout cela abaissera leur potentiel de séduction au lieu de l’augmenter : des études longues et une carrière, cela prend du temps (augmentation de l’âge), oblige à une vie sédentaire (moins bonne santé, donc beauté amoindrie) et cela peut même rendre pénible ou arrogante (donc donner un caractère moins facile). Beaucoup de femmes concluent de ces faits que les hommes ont peur des femmes intelligentes ou que mon érudition les fait se sentir inférieurs. La vérité est bien plus simple et pragmatique : par leurs choix de vie, elles se sont éloignées des critères de sélection masculins les plus courants.

femme sexy

Le look d’intello sexy peut avoir son charme. Mais fondamentalement, en ce qui concerne le désir masculin, c’est Baudelaire qui avait raison.

Dans le même ordre d’idées, beaucoup de femmes pensent que leur personnalité est un facteur de séduction : il s’agit, là encore, d’une projection sur l’autre sexe de leurs propres critères. Parce qu’elles cherchent un partenaire déterminé, volontaire et capable de prendre des décisions, elles s’imaginent que ces traits, si elles les possédaient, les rendraient plus attirantes. C’est tout le contraire : la plupart des hommes se contentent très bien d’une compagne à la personnalité peu marquée, pour peu qu’elle soit tendre, gentille et pas trop possessive. Une femme avec de la personnalité est souvent vue comme pénible, et donc peu éligible à une relation durable. Idem pour celles qui pensent se rehausser aux yeux de l’autre sexe en se proclamant libres, fortes et indépendantes, sans ce rendre compte qu’il s’agit, pour beaucoup d’hommes, d’un tue-l’amour, qui les catégorise d’emblée comme des emmerdeuses.

D’ailleurs, les hommes qui disent s’intéresser à la personnalité des femmes ne le font, pour la plupart, qu’à titre de virtue signaling : ils ont compris que cet élément était important pour ces dames, et tentent donc de se démarquer des autres hommes en prétendant qu’ils accordent une valeur importante à ce qui, pour elles, semble également important. C’est une forme de peacocking moral. Neuf fois sur dix, cependant, ils mentent effrontément. La chanson Show me your genitals, de Jon Lajoie, a beau être une caricature, elle n’en demeure pas moins très vraie à certains égards :

I can’t have sex with your personality
And I can’t put my penis in your college degree
And I can’t shove my fist in your childhood dreams
So why you’re sharing all this information with me?

Je ne peux pas baiser ta personnalité
Et je ne peux pas mettre mon pénis dans ton diplôme
Et je ne peux pas enfoncer mon poing dans tes rêves d’enfance
Alors pourquoi partages-tu toutes ces informations avec moi ?

C’est bien entendu exagéré, mais cela reflète bien ce qui passe dans la tête d’un homme quand, durant un premier rendez-vous, il écoute son interlocutrice se raconter encore et encore en hochant la tête.

Le même genre d’incompréhension existe aussi de la part des hommes. Bien des jeunes hommes au physique agréable et au comportement plaisant, ne comprennent pas pourquoi ils ne trouvent pas de partenaire. Parce qu’ils projettent sur l’autre sexe leurs propres critères, et se disent que, s’ils étaient une femme, ils trouveraient du charme à quelqu’un de jeune, mignon et poli, ils estiment injuste de ne pas être choisis. C’est quand même dégueulasse ! Je ne suis pas vilain, je suis gentil avec elle, pourquoi est-ce que je ne lui plais pas ? : ce type de réflexion indique clairement que l’homme présuppose que les critères féminins devraient être les mêmes que les critères masculins. Ce qui n’est pas le cas. Sans compter qu’effet de projecteur aidant, il y a fort à parier que même les valeurs physiques et relationnelles qu’il s’attribue sont exagérées.

C’est le même phénomène qui amène certains (parmi les plus frustrés et les plus bêtes) à des pratiques aujourd’hui qualifiées de harcèlement : parce qu’eux-mêmes ne diraient certainement pas non à une nana qui les aborderait dans la rue en leur montrant ses seins et leur proposerait de tirer un coup là tout de suite, dans la petite impasse dégueulasse, ils s’imaginent qu’il doit bien exister des femmes que de telles propositions ne rebutent pas. Dans leur esprit étroit et limité, c’est parfaitement logique, puisque cela leur plairait, à eux. Là encore, on peut retrouver quelques vers de la chanson-caricature de Jon Lajoie :

I can give good sex to you,
’cause I’m really good at sex.

Je peux te donner du bon sexe,
Pasque chuis vraiment bon pour le sexe.

Seul un homme persuadé que les femmes pensent et désirent de la même manière que lui peut sortir ce type d’ânerie. Mais même des hommes plus raisonnables se laissent avoir au jeu de la projection de leurs propres valeurs sur leur partenaire : ainsi, ceux qui, parce qu’ils ont soutenu financièrement le couple par le passé, s’attendent à ce que leur compagne fasse de même quand ils traversent une période difficile, puis s’insurgent quand, au contraire, elle les quitte pour voler de ses propres ailes, commettent rigoureusement la même erreur.

Jugements moraux

Tout ceci peut sembler bien dénué de morale. Et de fait, ça l’est. Le désir et l’amour n’ont rien de moral, ni d’éthique. Ce sont des pulsions, des ressentis que nous ne pouvons commander. Si morale ou honneur il y a, ils se situent dans le fait de céder ou de ne pas céder à ces pulsions, pas dans le fait de les ressentir.

Les jugements moraux (le plus souvent dépréciateurs) sur la manière dont l’autre sexe désire et aime ne sont basés que sur une seule chose : l’incompréhension de la différence. Mais une femme n’aime pas comme un homme, un homme n’aime pas comme une femme. Et on ne peut rien y faire, parce que le désir ne se négocie pas. Le souci ne vient pas de cette réalité, mais bien plutôt du discours qui est tenu à son égard : celui des contes de fées, des comédies sentimentales, de toute la niaiserie amoureuse en général, qui tente de vous faire croire qu’amour rime avec toujours, que le mariage c’est merveilleux et qu’à la fin, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Celui qui croit aux âmes-sœurs. Celui qui laisse à croire aux jeunes hommes que s’ils sont méritants, ils auront celle qu’ils désirent. C’est, après tout, bien ainsi que ça se passe dans les films : après avoir prouvé sa valeur morale, le jeune héros obtient un baiser de la demoiselle. Mais dans la réalité, croire qu’on est désiré parce qu’on est méritant est le meilleur moyen de se prendre râteau sur râteau et de passer sa vie dans la friendzone. Méconnaître l’aspect fondamentalement transactionnel et contractuel de toute relation amoureuse, sexuelle ou sentimentale (qui fait de la prostitution non pas une exception immorale, mais bien une relation homme-femme réduite à sa plus simple expression et débarrassée de tous ses avatars culturels; bref : la relation la plus simple et la plus honnête qui soit) est un bon moyen de rester sa vie durant dans la déception et l’amertume.

Le couple et l'hypergamie

Un couple harmonieux, ce peut être la rencontre fortuite de deux critères de sélection complémentaires. Ou tout simplement un malentendu.

Car la réalité est bien plus sombre et cruelle que ce que prétend Hollywood : l’amour est une fulgurance passagère, la relation sentimentale peut être un enfer, l’attachement comporte toujours une part de souffrance, le couple est un lieu de conflit autant que de solidarité et quant aux enfants, ils causent, au quotidien, plus d’angoisses que de bonheur. Mais telle est la condition humaine. De telles réalités ne sont pas scandaleuses, ni anormales : au contraire, elles sont la norme. Le souci provient non pas de ce réel mais d’un discours idéologique et médiatique qui le nie, puis s’offusque du fait qu’il n’est pas conforme à ce qu’on dit qu’il devrait être. Sauf que le réel revient toujours, tôt ou tard. Et se prendre la réalité dans les dents quand on vit en plein rêve et qu’on ne s’y attend pas, ça fait mal. C’est pourquoi bien des incompréhensions entre les sexes s’achèvent par des frustrations et des grandes phrases définitives, du genre Toutes des putes, qui ne sortiraient jamais avec un mec qui n’a pas de pognon ! ou encore Tous des porcs, qui ne s’intéressent qu’à mon cul et n’en ont rien à foutre de ce que je ressens !

Si de telles colères sont compréhensibles, elles n’en demeurent pas moins immatures. L’être de raison, pour sa part, accepte le réel tel qu’il est, sans colère. Les femmes ne sont pas des putes, ce sont tout simplement des femmes. Les hommes ne sont pas des porcs, ce sont tout simplement des hommes. Croire que cela peut changer, c’est verser dans la grande illusion de notre époque : celle de l’infinie plasticité des êtres, qui prétend que les genres sont des constructions purement sociales, et donc susceptibles d’être modifiés à l’envi, sans que le biologique y ait la moindre part. Cette même illusion qui fait appeler virilité toxique ce qui relève tout simplement de la nature masculine, égoïsme ce qui n’est rien d’autre que la nature féminine, ou qui fait passer pour d’odieux privilèges ce qui est du ressort de la simple idiosyncrasie.

Alors, l’hypergamie est-elle un vilain défaut ?

Dans l’absolu, non : elle est seulement la principale manière dont les femmes construisent leur désir. Si la société ultralibérale contemporaine a dérégulé le marché relationnel et sexuel, ce qui a entraîné une suractivité de ladite hypergamie (provoquant une instabilité des couples et des familles), le processus, en lui-même, n’a rien de malsain à l’origine : au contraire, il contribue à garantir la survie de l’espèce, en amenant les femelles à choisir des mâles aptes à protéger leur descendance. Que les mâles exclus des choix des femelles se trouvent frustrés,  c’est normal ; qu’ils en veuillent au système et à la société qui a détruit les structures symboliques et rituelles qui, jusqu’à il y a peu, bornaient et contenaient à la fois l’hypergamie féminine et l’hypogamie masculine, c’est compréhensible. Qu’ils en veuillent aux femmes parce qu’elles sont hypergames, en revanche, relève d’une certaine immaturité dans leur conception du monde : les femmes ne sont pas hypergames par méchanceté, par vénalité ni par goût pour la prostitution. Elles sont hypergames parce que ce sont des femmes. Et qui veut les fréquenter sans colère ni frustration a intérêt à se faire à cette idée.

Croire ses propres critères naturels et légitimes mais récuser ceux de l’autre est une marque d’immaturité dans ses rapports humains. Mais pas seulement. En reniant le droit de l’autre à avoir ses propres critères, on renie sa part d’humanité et de libre-arbitre. On lui ordonne d’être autre chose que ce qu’il est, de se renier pour correspondre à notre vision du monde. Il s’agit d’une attitude de nature totalitaire, que l’on retrouve aussi bien dans les mouvements féministes que chez les Pilule Noire qui en viennent au meurtre.

Illustrations : Joey Nicotra Zohre Nemati Mean Shadows Ali Marel A. L.

Martial
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