L’idéologie de l’émotion et la virilité toxique

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La virilité toxique : une dangereuse faribole

Le fait de souhaiter être, autant que faire se peut, guidé par la Raison ne veut pas dire que l’on ne ressent pas d’émotion, bien au contraire. L’homme qui se lance dans la conquête de sa propre rationalité ne devient pas une machine. Il prend seulement conscience de ses propres biais cognitifs, et en vient, dans bien des cas, à devenir capable de regarder ses propres émotions de l’extérieur, comme une simple information quant à son propre état psychologique, sans que cette information n’obscurcisse (trop) son jugement.

Raison et émotions

Ce souhait de prédominance de la Raison chez l’homme sous Pilule Rouge (car qui, se prétendant de cette mouvance, est encore dans l’irrationnel, l’émotionnel, la haine ou le ressentiment n’a pas fini sa transition, et porte encore, à bien des égards, le deuil de son monde Pilule Bleue, qu’il hait encore, au motif qu’il n’existe pas), ne doit en aucun cas amener à ignorer l’existence des émotions, chez soi comme chez les autres. Pour autant, prendre en considération l’existence des émotions ne doit pas amener à leur donner plus d’importance qu’elles n’en ont : fondamentalement, il ne s’agit que de pulsions corporelles, instinctives, souvent hormonales, qui certes peuvent avoir un intérêt dans le cadre de la survie de l’espèce ou peuvent pimenter une relation amoureuse, mais qui ne constituent en aucun cas un outil de compréhension ni de maîtrise du réel.

Si l’émotion contribue à nous faire nous sentir pleinement vivants et pleinement humains, il convient de tracer une différence nette entre le fait de ressentir des émotions et l’idéologie de l’émotion.

L’idéologie de l’émotion n’est pas l’émotion, ni la sensibilité, ni même la sensiblerie, mais bien, si l’on peut excuser ce néologisme (que j’emprunte à Rollo Tomassi), l’émotionnalisme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle la perception émotionnelle des choses ou des événements serait la bonne.

Ce point de vue, hautement gynocentré, fait partie de ces petits non-dits, de ces petits brins de l’idéologie vaginocratique qui parsèment notre culture contemporaine.

Intérêt de l’individu et intérêt de l’espèce

Beaucoup de nos émotions les plus élémentaires peuvent être considérées comme des routines pré-enregistrées par notre cerveau, et qui nous permettent, dans des situations critiques, d’agir sans avoir à trop réfléchir. Ainsi, la colère, la peur, le désir, la bienveillance, le sentiment de protection envers les plus petits, l’attachement à notre partenaire reproducteur et à ceux qui partagent notre patrimoine génétique … tout cela a son utilité quand il s’agit d’assurer la survie de l’espèce. Attention : on parle bien de l’intérêt de l’espèce, et non de celui de l’individu, qui n’est que la mule de ses gènes et dont le bonheur, le confort ou les aspirations personnelles ne comptent pas, du point de vue de l’évolution. C’est ainsi que nombre de comportements que nous réprouvons (et à juste titre) ont sans doute été sélectionnés par des millions d’années d’évolution justement parce qu’ils étaient dans l’intérêt de l’espèce. C’est le cas du viol, par exemple, qui n’existe pas dans toutes les espèces, mais qui, dans celles où il existe (dont la nôtre), assure à un individu dont la puissance physique est suffisante pour cela (donc qui, potentiellement, peut transmettre cette puissance à ses descendants) de meilleures chances de se reproduire, puisqu’il a ainsi accès aux organes reproducteurs de femelles qui ne s’intéressaient pas à lui.

C’est aussi le cas du principe de male disposability (le fait que, dans un groupe humain, on sacrifie toujours les hommes en premier, en tentant de préserver les femmes ; raison pour laquelle ce sont les hommes qui vont à la guerre, qui partent explorer les terres inconnues, qui font des milliers de kilomètres pour aller chercher un boulot de misère dans un pays étranger afin d’envoyer de l’argent à leur femme restée à la maison, et ainsi de suite) : bien que les mâles soient physiquement plus puissants, il vaut mieux, pour une tribu primitive, perdre ses mâles que ses femelles, d’un point de vue démographique et génétique. Si votre tribu dispose de trente hommes et trente femmes et qu’une catastrophe doit tuer vingt-cinq personnes, autant que ces vingt-cinq soient tous des hommes : les cinq survivants suffiront à féconder les trente femmes survivantes, et en l’espace d’une génération la tribu aura retrouvé son dynamisme démographique. Si, en revanche, vous perdez ne serait-ce que la moitié de vos ventres reproducteurs, il vous faudra plusieurs générations pour vous remettre du désastre. De plus, à tout prendre, si tous vos mâles sont tués, vos femelles seront certainement capturées par les mâles d’une autre tribu. Elles perdront sans doute en statut social, mais, fécondée par les vainqueurs, donneront une descendance qui aura au moins préservé la moitié de la génétique de votre tribu, et qui aura réussi à la transmettre au sein de ce nouveau groupe humain. Hypergamie aidant (et c’est d’ailleurs exactement à ce genre de chose que sert l’hypergamie), plusieurs en viendront même à trouver légitime leur nouveau maître, voire à l’aimer pour sa puissance et la protection qu’il leur octroie, et s’intègreront parfaitement à leur tribu d’adoption, ce qui augmentera d’autant leurs chances d’avoir une descendance en son sein. Bref : quand l’enjeu est de transmettre des informations génétiques (et l’évolution n’est que cela), mieux vaut compter sur les femelles.

C’est pourquoi il est certainement futile de prétendre lutter contre le gynocentrisme : celui-ci existe et existera toujours, parce qu’il fait partie de notre programmation et s’insère dans une stratégie développée à l’échelle de l’espèce. Pour autant, c’est en s’en éloignant et en limitant son impact que l’on a accédé à la civilisation.

Civilisation et virilité

La civilisation n’a pas été construite avec des émotions. Celles-ci ont contribué à la survie initiale de l’espèce mais pour sortie de l’état de barbarie, il a été nécessaire de les museler.

Sortir de la barbarie

Au fur et à mesure que nos civilisations sont devenues de plus en plus complexes et de plus en plus denses, la pure émotion, l’instinct, la pulsion, ont eu à être domptés. Freud le souligne à juste titre : le processus de civilisation est un processus collectif de refoulement des pulsions et de canalisation vers d’autres buts d’une énergie jusque là surtout consacrée à la libido. La civilisation (c’est-à-dire le patriarcat) est une machine à contrôler les émotions. En clair : tant que votre principal souci, c’est la guerre de tous contre tous que se livrent les mâles pour l’accès aux femelles, vous ne risquez pas d’inventer la pierre taillée, ni de peindre Lascaux. En revanche, dès que les rites de votre société ont codifié la sexualité (en se raffinant eux-mêmes au fil du temps, jusqu’à parvenir au système qui, historiquement, a été le plus efficace : celui de la monogamie exogamique), vous disposez d’un temps et d’une énergie considérables, que vous pouvez utiliser, entre autres, pour inventer la métallurgie, casser la gueule à vos voisins, construire des empires et écrire l’Enéide.

Le fait est que, si les émotions n’ont jamais disparu, elles ont été repoussées, codifiées, cantonnées à des secteurs bien précis, dans lesquels elles étaient acceptables : on ne construit pas le Panthéon sur un coup de tête, parce qu’on le « sent » comme cela. On n’écrit pas le Code Civil en pouffant, parce que telle idée nous plait bien. On n’envoie pas un homme sur la Lune en expliquant à la fusée que ce serait gentil de monter là-haut. Dans tous les cas, on fait appel à une Raison, la plus pure et la plus détachée de toute émotion possible. Et les chefs d’œuvre de l’art classique européen nous le montrent : si les émotions peuvent fournir l’inspiration nécessaire pour créer une œuvre d’art, la patience et la maîtrise de l’artiste (toutes choses qui relèvent du domaine de la Raison) sont nécessaires à la prouesse technique et à la perfection finale de l’œuvre.

couple et émotion

L’homme sort de la barbarie en renonçant à son hypogamie polygame, la femme en tempérant son hypergamie. Dans les deux cas, il s’agit de faire parler la Raison avant l’émotion immédiate.

Le gynocentrisme occidental

Malgré tout cela, la culture occidentale (sans doute parce que, depuis l’avènement du christianisme, elle est, de toutes les grandes cultures du monde, celle qui laisse la plus grande part au féminin) a toujours considéré l’émotion d’un œil favorable : alors qu’en Asie, les mystiques tentaient de se détacher de toute forme de sensibilité animale pour ne faire qu’un avec une forme d’idée pure, ou plutôt de non-idée qui en est quand même une, les nôtres voyaient des anges, étaient tout emplis de l’amour de Dieu (Transverbération de Sainte Thérèse), et ainsi de suite. Même l’ascétisme occidental est fortement teinté d’émotion.

Jamais, cependant, l’émotion n’est-elle parvenue à un tel niveau de célébration qu’aujourd’hui. Le ressenti de chacun (et surtout de chacune) est perçu comme preuve suffisante de ce qu’il avance : ainsi peut-on se déclarer oppressé au seul motif qu’on se sent oppressé ; exiger que l’État-civil reconnaisse le sentiment qu’on a de ne pas appartenir à notre sexe biologique (voire, pour les plus tordus, à notre espèce biologique), comme si le sexe était autre chose qu’un fait biologique ; obtenir qu’une institution destinée à établir légalement des familles (donc des entités patrimoniales objectives et définies) devienne une reconnaissance officielle de l’amour (donc un sentiment personnel subjectif et impossible à clairement définir) entre deux individus ; faire entendre sa colère et non défendre une revendication précise ; parler du moral des ménages et non de leurs conditions de vie matérielles et objectives ; revendiquer le plaisir comme un droit (avec les conséquences que l’on connait en ce qui concerne les Incel, par exemple) ; considérer la passion comme circonstance atténuante du crime, et non circonstance aggravante, puisqu’elle montre à quel point le criminel se maîtrise peu, et est donc dangereux pour la société ; se demander si tel auteur ou tel penseur est choquant, raciste, sexiste ou souffre d’une phobie quelconque, plutôt que de se demander si ce qu’il dit est vrai ou pas. Et ainsi de suite. Encourager votre fils à ne pas pleurer, mais, au contraire, à prendre, par un acte de volonté, le contrôle de ses émotions, est désormais considéré comme une marque de virilité toxique.

Virilité toxique

Le terme lui-même en dit long : la maîtrise de soi serait donc toxique. On peut le comprendre : la maîtrise de soi, authentique marque de virilité s’il en est, c’est l’un des éléments qui empêchent l’individu de totalement céder au diktat de la marchandise. D’après le discours médiatique dominant, se maîtriser est donc toxique. Bien entendu, on pourrait objecter que le concept de virilité toxique n’implique pas nécessairement que toute virilité le soit. Certes. Mais dans la mesure où la virilité non-toxique n’est jamais définie ni promue, le fait d’accoler ces deux termes laisse à penser que toute virilité est toxique. Et c’est exactement l’effet désiré, car c’est exactement ce que les chantres de ce concept pensent.

virilité toxique et mercantilisme

L’objectif : parvenir à un individu neutre, sans sexe, sans culture, sans famille, sans nationalité, sans foi … sans rien, en fait, qui puisse faire barrage à sa digestion par le Marché.

Mais il faut aller plus loin : car si la maîtrise de soi est toxique, la non-maîtrise l’est également, comme en témoignent les campagnes autour du harcèlement. Ainsi l’homme qui se reconnaît dans sa virilité est-il toxique lorsqu’il est violent envers les femmes et toxique quand il ne l’est pas, toxique quand il laisse parler ses impulsions et toxique quand il les contrôle. Dans tous les cas, sa qualité d’être humain n’est pas déterminée par l’honneur, la vertu, le courage, l’intelligence ou le civisme dont il pourrait faire preuve mais bien, et seulement, par le regard que les femmes posent sur lui. L’être masculin qui, aujourd’hui, se voudrait non-toxique devrait renoncer à toute définition autonome de son être, tout jugement par ses pairs, et limiter son existence à l’opinion de la vaginocratie. Il devrait donc se soumettre au contrôle social des femmes et uniquement des femmes, seules garantes de ce qui est beau, pur, moral et vrai. Dans le même temps, lui n’aurait aucun droit d’émettre le moindre jugement sur le comportement des femmes, parce qu’il ne sait pas ce que c’est que de vivre en tant que femme, et qu’à ce titre, son avis est nul et non avenu.

Le but est donc clair : détruite la virilité.

Le retour à la barbarie

Il conviendrait de mettre une telle affirmation en parallèle avec les discours concernant d’autres aspects structurants de l’individu, à même d’assurer sa résilience et son maintien dans son être propre : l’identité culturelle et nationale (dont notre actuel président de la République nous a appris qu’elle n’existait pas), la famille (détruite), la spiritualité (effroyablement vieux-jeu), le sens de l’Histoire (qui n’est plus enseignée ou presque), la philosophie (en voie de disparition), la Raison (nul ne semble avoir songé à l’intérêt qu’il pourrait y avoir à enseigner les principes du Rasoir d’Ockham dès la Sixième), le sentiment d’appartenance à un groupe solidaire…

L’émotion elle-même, si elle est prise très au sérieux, n’est pas vue comme un des aspects inhérents à l’existence humaine au sens large, mais comme une raison de bonheur ou, à l’inverse, un problème à résoudre. Elle doit être toujours positive, festive, gaie, sans quoi il convient de s’en débarrasser. Confucius nous apprend que, quand meurt l’un de nos parents (événement qui est dans l’ordre des choses et que chacun peut raisonnablement supposer qu’il vivra, si tout se passe normalement), il faut s’attendre à vivre un deuil de trois ans. Mais on propose désormais des antidépresseurs si, trois semaines après avoir enterré votre mère, vous êtes encore triste. Faire face à sa peine et apprendre à vivre avec elle fait pourtant partie des expériences qui contribuent à la maturation d’un individu. Mais justement, tout est là : pas question de produire des individus mûrs. La Jeune Fille est un éternel adolescent.

émotions et virilité toxique

Les émotions sont merveilleuses … sauf quand elles sont négatives.

Ainsi l’individu viril (au sens intellectuel du terme : il ne suffit pas de posséder une paire de testicules pour l’être) doit-il devenir pathologique. Dans la société de la Jeune Fille, seuls les individus faibles, destructurés, égocentriques, hédonistes, hystériques, capricieux et incultes sont tolérés. En réalité, est toxique tout ce qui ne permet pas à l’individu de céder à son émotion immédiate, à son désir de l’instant, tout ce qui l’écarte du solipsisme consommateur ; bref : à tout ce qui fait de lui le parfait consommateur et le producteur docile. Pour que le gynocentrisme se maintienne, il ne suffit plus de contrôler les hommes, ni de les exploiter : il faut désormais aller plus loin et leur ôter le peu de virilité qui leur restait encore.

A terme, ce n’est pas seulement la virilité qui est menacée : à travers elle, c’est l’ensemble de la civilisation. Bien que cette menace soit globale, il n’est pas étonnant de la trouver particulièrement présente en Occident, zone culturelle où la féminisation de la société est la plus ancienne et la plus profonde.

La décadence comme projet de société

Ce que l’idée de virilité toxique se propose de faire, c’est donc un véritable chemin à rebours dans l’histoire civilisationnelle. Il ne s’agit plus de permettre aux individus de mieux maîtriser leurs pulsions, mais, au contraire, d’y céder. Retour vers la case départ. Et l’émotionnalisme est l’idéologie d’accompagnement de ce mouvement. Une idéologie selon laquelle il existe une bonne manière de vivre et de ressentir les événements : la manière traditionnellement féminine. Et il en existe une mauvaise : la manière traditionnellement masculine. Aussi les hommes vont-ils être encouragés à accepter leur part féminine (quand les femmes ne seront pas, elles, encouragées à accepter leur part virile, par exemple). De même, ils vont être désignés comme responsables et coupables de tous les problèmes relationnels (les réels comme les imaginaires, les sérieux comme les futiles) entre eux et les femmes : jamais il ne sera question de responsabilité partagée, ni d’efforts de communication à faire de part et d’autre ; si un tel problème se produit, les hommes seront toujours considérés comme coupables a priori. L’homme dévirilisé contemporain est encouragé à rechercher, en lui-même, des sentiments authentiques, c’est-à-dire des sentiments qu’une femme peut concevoir, comme s’il était authentique de se penser autre que ce que l’on est. La seule expérience humaine qui soit réelle et bonne est celle des femmes, et encore … celle des femmes telles que réduites à la caricature d’elles-mêmes.

Dévirilisation et virilité toxique

La virilité aura cessé d’être toxique quand l’homme sera devenu une femme comme les autres.

L’idée selon laquelle les sentiments éprouvés par les femmes sont toujours légitimes et leurs émotions, des manières acceptables pour la société de considérer ce qui est juste et vrai est profondément ancrée dans les tréfonds de notre conditionnement Pilule Bleue. Apprendre à identifier les émotions (les siennes comme celles des autres) pour ce qu’elles sont mais ne jamais leur accorder la même valeur qu’à la Raison est un pas indispensable à franchir pour tout homme sur la voie de la Pilule Rouge. Tout en ayant conscience que préférer la logique à la pulsion, la culture aux slogans pré-pensés, la vérité aux jugements moraux et la maîtrise de soi à l’auto apitoiement ou tout simplement la civilisation à la barbarie fait désormais de vous un être toxique. 

 

Illustrations : Toa Heftiba Naomi August Demetrius Washington Ariel Lustre Milan Popovic Isabella McKenzie

Martial
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