L’Iliade : une épopée fondamentale

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Iliade et guerre de troie

Nous parlions la semaine dernière de Samson et évoquions l’Ancien Testament. Cette semaine, nous restons dans la même période historique mais voyageons vers la Grèce, pour évoquer l’un des textes les plus importants de la littérature mondiale : l’Iliade. 

L’Iliade ne raconte pas l’intégralité de la Guerre de Troie mais se concentre exclusivement sur un épisode spécifique, situé dix ans après le début du conflit et se déroulant sur une semaine environ. Contrairement à ce que l’on croit souvent (et à ce qu’assurent ceux qui n’ont pas lu le texte), elle ne comporte ni l’épisode du cheval, ni celui de la mort d’Achille.

En effet, l’Iliade s’inscrit dans le grand cycle troyen, un ensemble d’œuvres littéraires grecques dont elle n’eest qu’un des épisodes. Beaucoup des oeuvres constituant ce cycle sont perdues aujourd’hui. Leur rédaction s’étale sur plus de trois siècles (entre le huitième et le cinquième siècle avant notre ère : les divers auteurs sont donc, en gros, contemporains de ceux de l’Ancien Testament). Ce cycle décrit l’ensemble de la Guerre de Troie, depuis ses lointaines origines jusqu’au retour des héros dans leurs foyers, et même plus tard (un texte perdu d’Eugammon de Cyrène décrit par exemple les dernières aventures d’Ulysse après son retour en Ithaque, ainsi que sa mort tragique, puis le destin de Pénélope et de Télémaque).

 

Le contexte

Dix ans avant le début du roman, Éris, déesse de la discorde, lança au milieu du banquet des dieux une pomme d’or, trophée promis « pour la plus belle des déesses ». Héra, épouse du roi des dieux Zeus (et déesse du foyer et de la maternité), Athéna, sa fille (et déesse de la stratégie et de l’intelligence) et Aphrodite (déesse de la beauté et de l’amour) estimèrent toutes trois que le trophée leur revenait. Zeus refusant de les départager (il n’est pas fou et n’a pas envie que les emmerdements lui retombent dessus), elles choisissent un jeune prince mortel, Pâris, fils du roi de la cité de Troie, pour juger de leur beauté. Pâris choisit Aphrodite, qui, en échange du trophée, lui promet l’amour de la plus belle femme du monde.

Iliade jugement de Paris

Le jugement de Pâris doit servir de leçon : si trois déesses se mettent subitement à poil devant vous sans que vous n’ayez rien demandé, ce n’est pas une chance, c’est le début des ennuis.

La plus belle femme en question, c’est Hélène, princesse de Sparte. Celle-ci est si belle que plus de trente rois grecs convoitent sa main. Son père Tyndare, sur les conseils du rusé Ulysse, fit, pour éviter d’éventuels conflits, jurer aux trente prétendants que tous se soumettraient à sa décision et qu’ils défendraient le mari d’Hélène, quoi qu’il leur en coûte, si on devait la lui enlever. Une fois le serment prononcé, Tyndare choisit le héros Ménélas comme époux pour sa fille.

Quelque temps plus tard, Pâris visite Sparte, rencontre Hélène, et, sur l’instigation d’Aphrodite, devient son amant. Il l’enlève et la ramène chez son père à Troie. Les rois grecs, tenus par leur serment, volent donc au secours de Ménélas et déclarent la guerre à la puissante cité.

Au moment où l’Iliade commence, les Achéens (les grecs) assiègent Troie depuis près de dix ans. Leurs navires, échoués sur la plage face à Troie, sont devenus une sorte de campement permanent et fortifié.

Quelques jours avant le début du récit, au cours d’un raid dans des villages aux alentours, les Achéens ont capturé deux femmes : Chryseis et Briseis, toutes deux filles de Chrysès, un prêtre d’Apollon. Agamemnon, le chef de l’expédition, s’est attribué Chryseis, tandis que le héros Achille a reçu Briseis. Les jeunes filles, belles et blondes, servent de concubines aux deux chefs Grecs. Chrysès a offert de payer une rançon pour Chryséis (il n’a apparemment pas les moyens de payer pour les deux) mais Agamemnon, qui apprécie les charmes de la jeune fille, a jusqu’ici refusé.

Rencontre Hélène Pâris.

La rencontre d’Hélène et de Pâris, sur un vase antique grec. Le jeune homme a vraiment une très grande … euh … lance.

Les protagonistes de l’Iliade

Le livre comprend des centaines de personnages, plus ou moins importants. Et ces personnages sont liés à des lignées spécifiques, qui s’affrontent à travers eux. Il serait impossible ici de tous les citer mais voici les principaux.

Achille est le roi des Myrmidons, un peuple de grands guerriers. Fils de la nymphe (divinité mineure) Thétis et du roi humain Pélée, il est de sang divin. Sa mère l’ayant, en bas âge, trempé dans les eaux d’un des fleuves des Enfers, sa peau n’est vulnérable aux armes qu’au niveau du talon, par lequel elle le tenait alors et qui était resté sec. Il combat dans le camp des Achéens. Ses armes, magiques, ont été forgées par Héphaïstos et lui confèrent en outre une puissance fabuleuse.

Agamemnon a été désigné comme chef suprême de l’expédition grecque. Il est le roi de Mycène et le frère de Ménélas, et, comme lui, de la race de Pélops (un mortel qui fut autrefois l’amant du dieu des mers Poséidon). C’est un souverain ingénieux et un leader charismatique, mais également un homme de peu de scrupules.

Diomède est l’un des principaux héros achéens. Il est roi d’Argos et a le don, unique, de voir les dieux quand ils se déplacent, invisibles, parmi les humains.

Énée est un héros troyen, fils de la déesse Aphrodite, et donc demi-dieu. Il n’a pas une place très importante dans l’Iliade mais y est mentionné plusieurs fois. Plus tard, à la chute de la ville, il fuira en emportant les statues des dieux Pénates. Ses compagnons et lui fonderont Rome.

Hector est le prince de Troie, fils de Priam et frère de Pâris. Il est l’archétype du héros : valeureux, brave, bon combattant, loyal, féroce avec ses ennemis mais magnanime avec les vaincus.

Hélène est la fille officielle de l’ancien roi de Sparte Tyndare (même si son vrai père n’est autre que le dieu Zeus, qui séduisit jadis sa mère). C’est en l’épousant que Ménélas devint roi de Sparte. Mais après leur mariage, Hélène tomba amoureuse de Pâris et quitta Sparte pour suivre le jeune homme jusqu’à Troie, ce qui déclencha la guerre.

Ménélas est le roi de Sparte et l’époux légitime d’Hélène. C’est un combattant valeureux et un homme de grand courage, et même d’une certaine sagesse, mais qui est moins charismatique et retors que ne l’est son frère Agamemnon.

Pâris est le fils cadet de Priam. Dix ans plus tôt, au cours d’une ambassade, il a enlevé Hélène, l’épouse du roi Ménélas. C’est cet enlèvement qui a déclenché le conflit. Il est jeune, charmant, adoré des femmes mais piètre combattant. Autrefois, il a été choisi comme arbitre par les déesses Athéna, Héra et Aphrodite dans un concours de beauté. Comme il a choisi Aphrodite, celle-ci le protège mais il s’est attiré la haine des deux autres déesses.

Patrocle est un cousin d’Achille, et sans doute son amant.

Priam est le roi de Troie. Il est très âgé et a déjà vécu de nombreux conflits, ayant même, dans sa jeunesse, personnellement affronté Héraklès en duel. Souverain juste et bon, il est le père d’Hector, de Cassandre et de Pâris. Fils du roi Laomédon et d’une nymphe, il est, comme Achille, de sang divin.

Ulysse, roi d’Ithaque, est l’un des chefs de l’expédition grecque. Simple mortel, il est remarquable par son éloquence, sa patience, sa ruse et sa pondération. Il est le diplomate et l’homme raisonnable, même s’il n’est pas exempt de cruauté ni de fourberie.

Grèce Iliade

Tout commence par une histoire de cul … et finit par la mort de milliers d’hommes

L’Iliade, en résumé

Une peste éclate dans le camp grec. Calchas, un devin, reçoit l’oracle des dieux et apprend aux chefs grecs que cette peste est une vengeance d’Apollon, perpétrée à la demande de Chrysès contre ceux qui ont enlevé ses filles. Le dieu exige qu’Agamemnon accepte la rançon du prêtre et libère Chryseis.

Lors d’un conseil des chefs, Achille encourage Agamemnon à prendre ses responsabilités et à céder sa captive, pour le bien de tous. Agamemnon accepte à contrecœur mais use de ses prérogatives de chef pour s’emparer, en dédommagement, de Briseis. Furieux, Achille retire ses Myrmidons des batailles, se refuse au combat et prie sa mère, la nymphe Thétis, pour qu’elle intervienne auprès de Zeus afin que celui-ci, en l’absence du héros, favorise les Troyens.

Le lendemain, Agamemnon, sûr de lui grâce à un rêve prophétique (et trompeur) envoyé par Zeus, assemble ses guerriers pour livrer bataille aux assiégés, qui font une sortie. Pâris, afin d’éviter que trop de sang ne coule, propose aux Achéens de régler la guerre par un combat singulier l’opposant à Ménélas. Le duel tourne à l’avantage de Ménélas, bien plus robuste et bien mieux entraîné. Mais alors que le roi de Sparte est sur le point d’achever son adversaire, la déesse Aphrodite intervient et sauve le jeune homme, le ramenant, blessé, à l’abri des murs de Troie. Un archer troyen (inspiré par la déesse Héra, qui veut la ruine de Troie) tire alors sur Ménélas, rompant la trêve.

Une violente bataille s’engage, au cours de laquelle le héros Diomède fait un massacre dans les rangs des Troyens, tuant l’archer responsable de la rupture de la trêve et blessant gravement Énée. Aphrodite, là encore, tente d’intervenir pour protéger l’un de ses héros mais Diomède n’hésite pas à lever la main sur la déesse et va jusqu’à la blesser elle aussi. Dès lors, les dieux se jettent dans la bataille : Apollon et Arès combattent du côté des Troyens, Héra et Athéna dans les rangs des Achéens. Malgré les interventions de nombreux héros, dont Hector, la bataille demeure incertaine. Arès finit par être lui-même blessé par Diomède et Zeus siffle la fin de la récréation : les dieux quittent le champ de bataille et laissent les mortels régler leurs affaires entre eux. Hector se montre brillant dans les combats, et provoque à son tour les chefs grecs en duel. Il affronte le héros Ajax. Les deux hommes se battent longuement, sans parvenir à se départager. Le combat prend fin car la nuit arrive.

Hélène de Troie

Du moment qu’elle peut vivre son amour avec Pâris, Hélène n’a cure des conséquences : elle regarde froidement les hommes tomber, et le sang couler pour ses beaux yeux.

Le lendemain, Zeus réunit les dieux, et leur ordonne de désormais rester neutres dans le conflit. Il a déjà, en son cœur, décidé qu’il donnerait la victoire aux Troyens. Dès le petit matin, Hector lance ses troupes contre le camp des Achéens. En l’absence d’Achille, qui refuse toujours de se battre pour Agamemnon, les Grecs sont débordés et se replient vers leurs navires. A la fin de la journée, les Troyens occupent la plaine devant la ville, et ce sont des Achéens qui sont désormais assiégés dans leur campement.

Au soir, Agamemnon, retranché dans le camp, convoque un conseil des chefs, au cours duquel on parle de renoncer au siège de Troie mais Ulysse et le sage Nestor s’y opposent. Agamemnon finit par accepter de rendre Briseis à Achille et de le dédommager s’il accepte de reprendre le combat. Mais Achille reste inflexible et refuse les excuses du roi : il dit avoir décidé de partir quoi qu’il arrive.

Cette nuit-là, Ulysse et Diomède se glissent hors du camp grec pour aller espionner les Troyens. Ils capturent un espion troyen qui tentait la même manœuvre en sens inverse, le questionnent puis le tuent. Ils entrent ensuite discrètement dans le camp ennemi, parviennent à s’approcher des chefs des Thraces (un peuple du nord de la Grèce allié aux Troyens), les assassinent, volent leurs chevaux et rentrent triomphalement auprès des navires.

La bataille reprend à l’aube. De nombreux héros grecs y sont blessés, y compris Agamemnon et Ulysse. Malgré une sortie héroïque, qui a manqué repousser les Troyens jusqu’aux portes de la ville, ce sont les troupes d’Hector qui finissent par l’emporter. Les portes du campement sont renversées, les soldats troyens entrent dans le camp des Achéens et y font un massacre.

Héra, l’épouse de Zeus, intervient alors : elle le charme, l’emmène avec elle et ils font longuement l’amour sur les cimes d’une montagne proche. Le maître des dieux étant ainsi occupé, il ne peut plus favoriser les Troyens et l’armée d’Agamemnon est sauvée de la destruction. Mais le répit n’est que de courte durée : bientôt, le maître de l’Olympe se rend compte qu’il a été berné et le destin penche à nouveau en faveur de Troie. Le camp des Achéens est entièrement investi, et Hector, malgré une blessure, parvient jusqu’aux navires et en incendie une partie.

Alors que tout semble perdu, Patrocle revêt l’armure et le casque d’Achille, et, se faisant passer pour lui, intervient à la tête des Myrmidons pour repousser les Troyens. Les Grecs retrouvent le moral en croyant que l’invincible Achille est revenu parmi eux et ils font reculer les attaquants, parvenant même à tuer plusieurs de leurs héros. Les Troyens repoussés, les Myrmidons poussent leur avantage et les poursuivent jusqu’aux portes de Troie. Là, Patrocle parvient même à tuer le conducteur du char d’Hector. Hector lui fait face, croyant toujours qu’il s’agit d’Achille, et parvient, à la surprise de tous, à le tuer.

Un combat furieux s’engage autour de la dépouille de Patrocle. Hector et Énée tentent de rapporter à Troie le corps de celui qu’ils croient toujours être Achille, comme un trophée. Ménélas et Ajax défendent le cadavre. Au cours des affrontements, Hector parvient à s’emparer de l’armure et du casque d’Achille, tandis que les Grecs ramènent le corps avec eux.

Briseis Iliade

La querelle autour de Briseis n’est pas une histoire d’amour : c’est une question de principe et de partage du butin

Le soir tombe sur le champ de bataille couvert de morts. Tout cela pour rien. Car on est revenus au point de départ : les Achéens sont dans leur camp, les Troyens dans leur cité et le siège reprend.

La nuit suivante, Achille pleure la mort de son compagnon et jure de se venger. Sa mère, la nymphe Thétis, lui apparaît et lui remet de nouvelles armes, divines, forgées pour lui par le dieu Héphaïstos. Au matin, Achille et Agamemnon se retrouvent au conseil des chefs et se réconcilient officiellement. Agamemnon rend Briseis à Achille et lui fait en outre de riches présents. Achille est prêt à repartir au combat. Du côté des dieux, c’est la grosse engueulade et Zeus finit par autoriser chacun à prendre part à la bataille à venir, qui s’annonce décisive.

Les combats de la journée sont furieux et sanglants. Énée affronte Achille et est gravement blessé. Les combattants troyens sont massacrés par les Myrmidons, et se replient dans la cité. Hector finit par se résoudre à rencontrer en duel le bouillant Achille. Le combat qui les oppose est féroce. Frappé à la gorge, Hector est finalement tué. Achille, refusant de rendre les honneurs à l’ennemi vaincu, accroche son corps à son char et le traîne dans la poussière de la plaine jusqu’au camp des grecs.

Il y élève un tombeau à Patrocle et organise de grandes funérailles pour son ami tué. Tous les jours, il traîne la dépouille d’Hector autour du monument mais les dieux refusent de laisser pourrir le corps de l’héroïque troyen et lui conservent un bel aspect. Après douze jours, Priam en personne sort de Troie, pour prier Achille de lui rendre le corps de son fils et lui permettre d’organiser des funérailles décentes. Achille reçoit le roi ennemi avec respect et accepte enfin de lui rendre le corps. Sans consulter Agamemnon, il décrète une trêve pour permettre aux troyens de pleurer dignement leurs morts. Le cadavre d’Hector est ramené à Troie et de grandes funérailles sont organisées.

Un texte fondateur

De la vie de l’auteur, Homère, on ne sait quasiment rien, et même pas s’il a existé (et si oui, peut-être n’est-il pas une personne mais un groupe de personnes), ni s’il est bien le même auteur que celui de l’Odyssée, qu’on lui attribue également. On sait qu’il vécut en Grèce, au huitième siècle avant notre ère. Bien que les événements qu’il décrit soient supposés avoir eu lieu 300 ou 400 ans plus tôt, les mœurs, la morale, les modes relationnels des personnages sont bel et bien ceux de son époque.

Mais qu’importe l’homme : il y a l’œuvre. Et elle est gigantesque. L’Iliade est l’un des très grands textes de la culture occidentale, et du patrimoine littéraire de l’humanité en général. Roman fondateur du genre épique, dont il est l’archétype et l’inspiration originelle, le récit d’Homère parle d’héroïsme, d’honneur et de déshonneur, de fierté et d’orgueil, du fracas des armes, du choc de l’airain sur l’airain, de larmes et de sanglots, de sexe et de sang. Il parle de la cruauté de la guerre mais ne la voit pas comme un scandale : seulement comme l’une des douleurs inévitables de la condition humaine.

L’Iliade est le roman qui a fondé le genre épique

Une épopée en niveaux de gris

La première chose qui frappe, dans l’Iliade, c’est qu’il n’y a ni gentils ni méchants : juste des hommes que la guerre oppose, mais qui, tous, ont leur part d’héroïsme et de grandeur, de petitesse et de mesquinerie. Rien n’est noir, rien n’est blanc : tout est en niveaux de gris.  L’héroïsme est des deux côtés, la cruauté aussi. Hector n’est pas moins positif qu’Achille, Priam est plus sympathique qu’Agamemnon.

Une telle vision du conflit et de la guerre frappe, parce qu’elle est fondamentalement saine. Il ne s’agit pas de diaboliser l’adversaire : on lui reconnaît des mérites mais on n’oublie pas pour autant qu’il reste un ennemi. On se combat, et parfois très cruellement, mais on se respecte et on s’estime.

Un drame de la mesquinerie

Il est également frappant de constater que les principaux drames de l’Iliade sont provoqués, finalement, par des choses assez mesquines, voire minables : l’adultère d’Hélène, tout d’abord, mais également la petitesse d’un Agamemnon qui s’empare du butin d’Achille, la lâcheté d’Aphrodite refusant de laisser tuer Pâris par Ménélas, la ruse d’Héra qui ôte aux Troyens l’occasion d’une victoire définitive, la mort de Patrocle provoquée par l’orgueil d’Achille, et ainsi de suite. Le texte est riche en occasions manquées, en moments de dénouement qui n’arrivent pas, parce que les hommes (et les dieux) ne sont pas prêts à mettre de côté leur fierté ou leurs a priori. La guerre aurait pu se finir bien plus tôt, et avec bien moins de morts dans chacun des camps, sans les interventions des dieux, et surtout des déesses.

Des héros virils

Ulysse, Achille, Agamemnon, Ménélas, Hector, Priam, Diomède … dans l’Iliade, les figures viriles abondent. A la possible exception d’Hector, aucun des héros n’est complètement exempt de défauts mais, justement, c’est cela qui les rend humains : même le rusé Ulysse ou le bouillant Achille peuvent s’avérer décevants dans leurs défauts et leurs vices, et cela contribue à nous les rendre proches. Le jeune homme trouvera, parmi les figures décrites par Homère, quantité d’inspirations et d’exemple à suivre (ou, au contraire, à ne pas suivre). Il y trouvera, surtout, l’essence de la virilité telle que conçue dans l’antiquité. Car il convient de se souvenir que des dizaines de générations d’hommes ont été formées par la lecture de l’Iliade. Léonidas, Jules César ou Alexandre le Grand, pour ne citer qu’eux, avaient tous trois lu ce texte. Il a contribué à façonner l’idée que les pères de nos pères se faisaient de l’homme et de la virilité, et, à ce titre, constitue un texte fondamental, y compris de nos jours.

Une mise en garde Pilule Rouge

Le texte homérique est le reflet des mentalités de son temps, et il est très clair sur un point : l’intervention des déesses dans les affaires des humains se solde généralement par des résultats catastrophiques. Ainsi, le duel entre Ménélas et Pâris pouvait mettre fin à la guerre mais Aphrodite s’y oppose : elle préfère que meurent des milliers d’hommes de plus, plutôt que de risquer la vie de son protégé. L’assaut d’Hector contre le camp achéen, lui aussi, pouvait mettre fin au conflit en donnant la victoire à Troie ; mais la ruse d’Héra redonne l’avantage aux grecs et permet que continuent les massacres.

Sans compter bien entendu le fait que tout cela a été, in fine, causé par la rivalité narcissique de trois déesses. Sans compter, également, le fait que la querelle entre Agamemnon et Achille porte, là encore, sur une histoire de femmes. Pour avoir exigé la concubine d’un autre, Agamemnon perdra bien des hommes au combat. Pour s’être laissé aller à la colère suite à la perte de cette concubine, Achille perdra son fidèle compagnon. Pour avoir protégé les amours adultères de son fils Pâris, Priam perdra Hector (et, à l’issue de la guerre, la totalité de sa cité).

S’il existe, dans le grand cycle troyen, des personnages féminins positifs (comme Pénélope, Nausicaa, ou, à certains égards, Cassandre, ou encore, parmi les déesses, Athéna), la plupart des femmes, dans le monde homérique, sont toxiques, qu’elles le veuillent ou non : Hélène, Aphrodite, Héra, Circé, les sirènes et bien d’autres mènent les hommes à leur ruine et les nations à la guerre. Pour autant, elles ne sont pas toutes mal intentionnées, ni mauvaises : elles suivent seulement leur nature propre et, quoi qu’il arrive, n’éprouvent jamais aucun remord pour leurs décisions (contrairement à Zeus, par exemple, qui s’interroge souvent sur ce qu’il convient de faire). D’Éris à Hélène, les femmes sont à l’origine de tous les malheurs. Reste qu’une lecture qui ne serait que misogyne n’est pas suffisante. Car ce qui provoque les catastrophes, c’est surtout l’incapacité des hommes à résister aux charmes et à garder la tête froide face à la beauté : si Zeus avait résisté à Héra, la guerre se serait achevée ; si Pâris avait eu la sagesse de choisir Héra (l’amour conjugal) au lieu d’Aphrodite (la beauté et l’amour charnel), la guerre aurait été évitée ; si Agamemnon avait considéré son rôle de chef militaire comme plus important que son goût pour la blonde Briseis, la colère d’Achille n’aurait pas eu lieu. Si Homère n’est pas tendre avec les femmes, il ne l’est donc pas davantage avec les hommes, y compris les dieux, qui cèdent à leurs manipulations. 

Plus généralement, Homère indique clairement que c’est leur manque de maîtrise de leurs émotions qui conduit les hommes à leur perte : à chaque fois que l’un des héros fait le choix du sentiment contre la raison, des conséquences désastreuses se produisent. Et l’ensemble du texte peut être vu comme une ode à la tempérance, au courage, à la maîtrise de soi. Bref : à la vertu virile.

Citations

Par ailleurs, le texte offre un grand nombre de principes, maximes et idées qui, loin d’être anachroniques, continuent, encore aujourd’hui, à être pour l’homme sous Pilule Rouge des guides intellectuels de grande valeur. Quelques exemples :

  • D’où qu’il puisse venir, l’homme audacieux est favorisé par la fortune et accomplit le mieux tout ce qu’il entreprend.
  • Sur terre les humains passent comme les feuilles : si le vent fait tomber les unes sur le sol, la forêt vigoureuse, au retour du printemps, en fait pousser bien d’autres ; chez les hommes ainsi les générations l’une à l’autre succèdent
  • De sa poitrine, alors, elle ôte le vêtement doré qui en cachait les charmes. Là résident désir, tendresse et mots d’amour : là siège ce qui peut séduire même les cœurs les plus sensés.
  • Beauté, raison ou éloquence : presque jamais les dieux ne mettent en un même homme toutes les qualités.
  • Laissons dormir notre douleur au plus profond de notre être : il ne sert à rien de pousser des sanglots. Car la douleur et le chagrin sont le destin que les dieux ont promis aux mortels.

Lire l’Iliade

Il existe quantité de films, de réécritures, de romans modernes, de BD traitant de l’Iliade. Vous êtes en droit de trouver leur accès plus facile. Mais lisez le texte d’origine. Car la plupart des adaptations modernes déforment gravement les faits décrits par Homère et ne sont ni aussi cruelles, ni aussi Pilule Rouge que le texte d’origine. Ne vous fiez pas aux adaptateurs. Beaucoup, par exemple, ont fait de la relation entre Achille et Briseis une histoire d’amour. C’est absurde et à l’opposé de ce que dit le texte : Achille n’aime pas Briseis, il l’apprécie comme compagne de lit, c’est tout; sa colère est justifiée par le fait qu’Agamemnon se permet de revenir a posteriori sur une question de partage du butin, dont la jeune fille fait partie. Ce type de contresens est très fréquent dans les adaptations récentes, qui voudraient donner aux héros homériques des comportements et des valeurs de notre époque. Le seul amour romantique présent dans l’Iliade, c’est celui de Pâris et d’Hélène, et c’est une catastrophe. 
Le style de l’Iliade est un peu particulier mais pas si difficile une fois qu’on est rentré dedans. Pour tout saisir des subtilités de l’ouvrage, un bon dictionnaire de la mythologie grecque peut être nécessaire mais ça n’est pas utile pour une première lecture. Pour adultes et adolescents bons lecteurs.

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Par ailleurs, la traduction de Leconte de Lisle, qui date de la deuxième moitié du XIXème siècle, est disponible gratuitement ici.

 

Illustrations : Rubens,Vangelis Batsikostas Pete Bellis

Martial
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