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Robert Greene exprime ainsi sa Dixième Loi du Pouvoir : Fuyez la contagion de la malchance et du malheur. On peut mourir du malheur d’autrui. On pourrait interpréter ce principe comme un encouragement à l’égoïsme le plus absolu. Mais comme d’habitude quand il s’agit des Lois du Pouvoir, la réalité est bien plus subtile : il s’agit, en réalité, d’une injonction à prendre conscience de la complexité des relations humaines.

Le malheur en tant que maladie contagieuse

Il existe des êtres toxiques. Toxiques pour eux-mêmes, toxiques pour les autres. Ils ne sont d’ailleurs pas forcément toxiques pour tout le monde : certains peuvent s’accommoder de leur présence et de leur fréquentation, tandis que d’autres manqueront périr de leur avoir simplement adressé la parole ou accordé leur confiance. Il est important de comprendre que toxique ne signifie pas forcément malveillant : la plupart des toxiques ne le sont d’ailleurs pas. Ou du moins pas consciemment. Si les individus de type Triade Noire sont indubitablement toxiques, ils ne sont pas les seuls, loin de là. A un degré ou à un autre, nous pouvons tous nous révéler néfastes pour d’autres individus. Et c’est à celui qui est en danger de réaliser ce danger et de prendre ses distances.

Loi du pouvoir et malheur

Notre morale nous engage souvent à tenter d’aider qui nous percevons comme étant dans le malheur. C’est souvent une bonne idée. Et parfois une grossière erreur.

L’aspect contagieux du malheur peut se repérer de plusieurs manières. Certains individus sont naturellement doués pour s’attirer des ennuis, puis en rejeter la faute ou la charge sur les autres. Un exemple cité par Greene est celui de Lola Montez.

Lola Montez : une vie de Jeune Fille

Née Marie Gilbert en 1821, Lola fut une danseuse, courtisane et prostituée célèbre au XIXème siècle. Irlandaise de naissance (mais avec un père espagnol), sa famille émigre aux Indes alors qu’elle n’a que deux ans. Son père y meurt rapidement du choléra, et sa mère, qui se remarie et n’a pas spécialement envie de s’embarrasser de la petite fille, la renvoie en Europe, où elle est élevée dans la famille de son beau-père. Mère non aimante, père absent : les risques de former une personnalité pour le moins déséquilibrée sont déjà là.

Sa mère revient en Europe quand Marie est adolescente, et s’affiche alors avec un jeune amant, le lieutenant Thomas James. A 16 ans, Marie séduit l’amant de sa mère, s’enfuit avec lui et obtient qu’il l’épouse. Le couple s’installe, et vit ensemble. Mais Lola s’ennuie. Rapidement, elle multiplie les aventures et les amants. Au bout de cinq ans, le couple se sépare. Mais entre-temps, Marie a compris l’ampleur de son pouvoir de séduction. Sa figure angélique, son côté mystérieux et frivole … tout concourt à la rendre irrésistible.

Lola Montez Louis de Bavière contagion

La belle Lola Montez, peinte à l’époque où elle rencontre Louis de Bavière.

Elle s’installe à Londres. Sans argent, elle doit trouver un travail et a l’idée de créer un spectacle : Lola Montez, danseuse espagnole. Bien entendu, elle n’a jamais mis les pieds en Espagne, mais ça n’a pas d’importance pour elle : ce qui compte, c’est que l’Espagne est alors à la mode, et considérée comme un pays mystérieux et sensuel ; et Marie a hérité de son père, d’origine ibérique, un physique méditerranéen. Elle intègre à son spectacle une tarentelle (qui est une danse italienne, mais on n’est pas à une approximation près) très sexy, qui fait sensation. Ses premiers spectacles sont un succès considérable à Londres. Mais elle est vite reconnue et identifiée comme la femme du lieutenant James. Rattrapée par son passé (et par une belle-famille qui n’est guère ravie de la voir ainsi s’exhiber en public), elle quitte la Grande-Bretagne, officiellement pour une tournée en Europe, et va s’installer à Paris.

On ignore si elle commence à se prostituer à Londres ou si elle s’y met à Paris. Mais, comme plus tard le fera Mata-Hari, son spectacle devient très vite pour elle un instrument de promotion, plus qu’une source de revenus réelle : désormais, elle vit des largesses de quelques amants fortunés, qui se disputent les charmes de la belle Lola. Et de ses charmes, elle use et abuse. What Lola wants, Lola gets (« Ce que Lola veut, Lola l’obtient ») devient son expression-fétiche.

Ses amants l’introduisent dans les milieux intellectuels et artistiques de l’époque : elle fréquente Franz Liszt, et surtout le jeune Alexandre Dumas fils (à qui elle inspirera le personnage de la Dame aux Camélias). Elle rencontre Sand, ainsi que Victor Hugo (qui est peut-être son amant un temps … ou pas … ce n’est pas certain). De 21 à 25 ans, elle mène ainsi la grande vie parisienne, entre cabarets et salons littéraires, et ruine plus d’un amant.

En 1846, lors d’une tournée en Bavière, elle fait la rencontre du roi Louis Ier de Bavière. C’est le coup de foudre : le souverain tombe éperdument amoureux de Lola, et exige qu’elle devienne sa maîtresse attitrée. Louis a alors soixante ans. Il a derrière lui un règne déjà long, au cours duquel il a fait énormément pour le rayonnement culturel de la Bavière, mais aussi son avancée technique (il a été un grand promoteur du chemin de fer). Il est marié depuis longtemps à une princesse allemande (Thèrese de Saxe-Hildburghausen), dont il a eu de nombreux enfants, dont Maximilien, le prince hériter, et Othon, devenu roi de Grèce. Monarque éclairé, raisonnable et très aimé, véritable héritier des Lumières, Louis va cependant tomber tout cuit dans le bec de Lola.

Louis de Bavière contagion Lola Montez

Louis de Bavière. Un souverain éclairé … mais un homme sans doute fragile, qui va céder aux manipulations de Lola

Bien entendu, elle accepte de cesser de se prostituer pour devenir la maîtresse du roi : c’est un marché qu’une courtisane comme elle ne saurait refuser. Mais elle ne cache quasiment rien de la relation, et fait rapidement du souverain sa marionnette. Elle exige de lui qu’il la fasse sujette bavaroise, lui demande un titre de noblesse avec une rente à vie. L’opposition gronde dans le petit royaume : on murmure que le roi est désormais sous la coupe d’une étrangère, qu’il n’a plus sa tête. Pour son vingt-sixième anniversaire (elle ne connait Louis que depuis moins d’un an), Lola est faite comtesse de Landsfeld et obtient la faramineuse rente qu’elle souhaitait. Peu de temps après, une fuite rend publics les documents attestant de cette rente. Ce n’est pas la première fois que Louis s’affiche avec une maîtresse : déjà en 1831, sa liaison avec une comtesse italienne avait été connue du public. Mais les choses sont désormais différentes : Lola est une roturière, étrangère, capricieuse, dépensière, qui semble décidée à mettre le royaume en coupe réglée pour satisfaire ses envies. L’opposition monte et l’instabilité politique gagne la Bavière. Le roi ayant perdu sa crédibilité, il est contraint, moins d’un an après le cadeau fait à Lola, d’abdiquer en faveur de son fils Maximilien.

Désormais séparé du pouvoir, Louis espère pouvoir vivre son amour avec Lola paisiblement. C’est mal la connaître. Car Maximilien annule la rente. Et du coup, Lola part immédiatement : être la compagne d’un ex-souverain vieillissant, vivant certes dans le luxe mais dans l’ombre, n’est pas un destin qui lui sied.

Grand amateur de beauté, Louis de Bavière avait constitué une galerie de superbes portraits de femmes … et c’est justement du modèle d’un de ces portraits que viendra son malheur.

Elle s’installe pour quelques années en Suisse, où elle séduit banquiers et financiers, et vit à nouveau sur un grand pied. Mais son passé la rattrape : La Dame aux Camélias vient de paraître, et bien que le personnage de Marguerite Gauthier soit, finalement, une victime de l’égoïsme bourgeois, elle n’en attire pas moins le malheur sur ses amants. Lola n’est pas nommée dans le roman de Dumas fils, mais tout le monde sait que c’est d’elle dont on parle, même si l’auteur prétend que c’est Marie Duplessis qui a inspiré le personnage. Et puis on murmure que sa liaison avec Louis Ier de Bavière a coûté son trône à celui-ci, ce qui n’est pas faux. Lola doit donc partir à nouveau.

En 1851, âgée de 30 ans, la voici qui débarque aux États-Unis. Elle se produit d’abord à Broadway, dans un spectacle intitulé Un jour de carnaval à Séville, et un autre, Diane et ses nymphes, où elle apparaît en tenue transparente, entourée d’une vingtaine de jeunes danseuses dont les accoutrements ne laissent pas grand-chose à deviner de leur corps. Après ce premier succès sur la Côte Est, elle s’embarque pour la Côte Ouest, décidé à faire fortune au milieu de la Ruée vers l’Or. A San Francisco, son arrivée passe assez inaperçue et son spectacle, plus adapté aux publics européens ou new-yorkais, a peu de succès au Far West. Elle attire cependant l’attention d’un certain Patrick Purdy Hull qui, arrivé peu de temps avant en ville, a fondé un journal. Il l’aide à faire la promotion de ses spectacles et organise une campagne de presse qui annonce à grand bruit l’ouverture d’un théâtre, possédé par elle (et financé par lui). Elle y rejoue sa tarentelle et obtient de nouveaux succès. Ses spectacles lui rapportent énormément (elle gagne plus de 16 000 dollars par semaine. Une somme absolument colossale : à l’époque, le prix d’achat d’une maison, pour une famille de la classe moyenne, tournait autour de 1000 dollars ; en équivalent actuel, on dirait qu’elle gagne plus de trois millions d’euros par semaine) … et elle claque tout, en un train de vie fastueux. Elle épouse Patrick Hull mais le couple se sépare deux ans plus tard : Patrick aimerait que l’argent serve à des investissements, à soutenir son journal, à acheter des propriétés ; Lola n’en a cure, et continue, à l’occasion, à séduire quelques amants. Ils rompent, donc. Et une fois de plus, Lola change d’air.

Elle se rend en Australie, qui vit alors elle aussi une ruée vers l’or. Elle fonde un nouveau théâtre, se produit à nouveau sur scène, attire de nouveaux amants. Mais dès 1855, ses frasques choquent les notables locaux, qui cessent de fréquenter son cabaret. Pour Lola, c’est le début de la fin. Elle continue à se produire, mais dans des salles moins prestigieuses. Ses tournées l’amènent à se produire surtout devant des ouvriers des mines : elle qui était une courtisane du grand monde, la voici, à 35 ans, danseuse et prostituée de saloon.

Cela ne l’empêche pas de revenir à l’occasion sur le devant de la scène, mais elle doit désormais, pour attirer l’attention, en faire plus, beaucoup plus qu’avant. Elle doit choquer, créer le buzz : aussi la verra-t-on agresser physiquement des journalistes qui lui font de mauvaises critiques, par exemple. Sa mauvaise réputation la poursuit : en 1860, elle quitte l’Australie.

Lola Montez et la contagion

Un repentir sincère en apparence peut souvent cacher l’impossibilité à persévérer dans son vice.

Retour à New York, une des rares villes où elle n’a pas d’ennemi. Mais avant de pouvoir monter un nouveau spectacle, elle est victime d’un accident vasculaire cérébral. Elle en réchappe mais en reste en partie paralysée, ce qui met fin à sa carrière de danseuse comme de prostituée. Elle est seule, désargentée, sans amis. Pendant un temps, elle caresse l’idée d’une carrière religieuse, et voudrait bien devenir l’image même de la pécheresse repentie. Elle meurt avant d’y parvenir, d’une pneumonie mal soignée en janvier 1861, peu avant son quarantième anniversaire.

A bien des égards, la vie de Lola Montez est celle d’une vraie Jeune Fille : elle a croqué la vie à pleines dents, sans jamais se soucier des conséquences de ses actes. Elle a vécu sur un grand pied, sans jamais penser à l’avenir. Elle a considéré les autres comme des pions, comme les jouets de ses caprices. Et elle est morte seule, abandonnée de tous. Entre-temps, elle a attiré la douleur et le malheur sur à peu près tous ceux qui se sont approchés d’elle, le tout sans jamais remettre en question ni son mode de vie, ni ses caprices. Elle est un parfait exemple d’individu contagieux.

Repérer un individu contagieux

Les individus contagieux ne le sont pas forcément pour tout le monde : aussi un tel jugement ne peut-il être que personnel. Il existe cependant un certain nombre de signes qui peuvent indiquer qu’une personne a des chances de se montrer toxique pour le plus grand nombre :

Malchance à répétition

Vous connaissez sans doute des gens sur qui les nuages noirs s’accumulent systématiquement. Des gens que la malchance semble poursuivre. Ce n’est pas toujours de leur faute. Mais très souvent, cela reflète tout de même une série de choix malheureux. Cela ne veut pas dire que la personne est méchante. Mais cela veut dire qu’elle tend à prendre de mauvaises décisions. Et donc qu’il y a de fortes chances pour qu’elle continue à le faire.

Les individus toxiques de ce type titillent souvent le fantasme de sauveur de leur victime : aussi les Chevaliers Blancs ou les individus bien intentionnés sont-ils bien souvent leurs premières victimes. Lola Montez se plaignait régulièrement de la malchance qui la poursuivait, estimant qu’elle n’avait jamais rien fait pour mériter son sort. En revanche, elle poursuivait d’une haine farouche quiconque lui faisait (réellement ou dans son imagination) le moindre tort : aussi demandait-elle de la compréhension pour ses propres errements mais était-elle sans pitié envers ceux des autres.

Pouvoir aide contagion

Certains appels à l’aide sont sincères. D’autres ne sont que des occasions de répandre la contagion. Distinguer l’un de l’autre est souvent difficile.

De nos jours, les personnalités de ce genre se complaisent souvent dans le statut de victime et cherchent à toute force à être plaintes ou à donner l’impression qu’elles sont opprimées. Elles attendent souvent des autres une solution extérieure à leurs problèmes intérieurs. Elles estiment en général que, puisque le réel ne leur convient pas, c’est au réel de changer, et non à elles.

Ruptures

Les moments de rupture (amoureuse, amicale, relationnelle, professionnelle…) sont particulièrement intéressants à observer. Les personnes contagieuses sont souvent celles qui sont incapables de mettre fin à une relation sans noircir, humilier, condamner ou calomnier l’autre. Si, dans certains cas, notamment les ruptures amoureuses, la colère et la frustration sont de mise pour la plupart des gens, la rage, et surtout la rage qui dure au-delà du raisonnable, est souvent le signe d’une personnalité à éviter.

C’est là l’un des traits les plus saillants et les plus évidents à repérer de ce type de personnalité : si, quand la personne vous parle de son passé, tous ceux avec qui elle a rompu des relations étaient invariablement des salauds, des ordures, des méchants … il y a de fortes chances pour que le problème, en réalité, vienne d’elle. Les personnes saines, en général, savent gérer des ruptures de manière raisonnable et dépassionnée, ou au moins, plus tard, quand la poussière est retombée, savent en parler sans rejeter systématiquement la faute sur les autres.

Instabilité

Les personnes contagieuses ont souvent tendance à changer de vie, de ligne de conduite ou de passion. Elles font souvent de nécessité vertu, comme Lola Montez, qui tente une vie dévote sur le tard, uniquement parce que son état physique ne lui permet plus de mener une vie de débauche. Ces personnalités toxiques se lancent souvent à corps perdu dans une nouvelle aventure, une nouvelle vie, une nouvelle amitié, une nouvelle passion … en fait, elles sont dans une perpétuelle fuite en avant. Par paresse, par caprice ou par immaturité, elles n’acceptent ni de prendre le temps, ni l’idée de vivre des hauts et des bas. Elles espèrent obtenir de grandes choses immédiatement, et, quand elles ne les obtiennent pas, s’estiment frustrées. Elles rejettent alors sur d’autres la faute de ce qu’elles estiment être un échec.

Goût de la pureté

Ce type de personne est souvent, en partie, consciente de cette Dixième Loi, mais l’interprète d’une manière biaisée : aussi craint-elle le déshonneur par association, qu’elle confond avec la réputation. Les individus toxiques se considèrent souvent eux-mêmes (ou veulent être considérés) comme des purs d’entre les purs, ou, en tout cas. Aussi seront-ils particulièrement sensibles à la rectitude affichée, au détriment de la rectitude morale réelle. Seule l’apparence et la surface des choses comptant à leurs yeux, ils ont une peur panique de salir leur réputation. Lola fuit le moindre scandale, évite le moindre problème. Tout ce qui semble compliqué à ses yeux l’amène à changer d’air. Elle croit sans doute, en changeant de lieu et de fréquentations, se refaire une virginité morale. Mais comme pour elle, en bonne Jeune Fille, la morale n’est qu’une considération esthétique, une apparence, elle est invariablement rattrapée par ses vieux démons.

Love bombing

C’est la méthode de beaucoup de sectes, mais également de beaucoup d’individus contagieux, qu’ils en aient ou non conscience. Pendant un temps, vous subissez un véritable bombardement d’amour et de considération : ils vous flattent, vous soutiennent, vous amènent à les aimer, et à aimer l’aspect que vous pensez avoir dans leur regard. Puis, du jour au lendemain, vient le temps de l’accusation et de la manipulation. C’est l’une des méthodes préférées des gold diggers. 

Accusation

Les individus contagieux mettent souvent l’autre en accusation. Lola reprochait couramment à ses amants de ne pas l’aimer assez, de ne pas assez s’occuper d’elle, d’être pingres dans leurs cadeaux. Elle les mettait dans une position d’accusé, espérant qu’ils fassent des pieds et des mains pour récupérer son estime. Elle faisait en sorte que ses victimes aient toujours quelque chose à prouver à ses yeux : une faute à réparer, un manquement à rattraper. La moindre anecdote, le moindre événement, devenait pour elle l’occasion de mettre son amant sur la sellette. Et qui se pose en juge met immédiatement l’autre en son pouvoir, s’il accepte cette position.

Manipulation

Il est souvent difficile d’identifier la manipulation quand on en est victime. Mais il est plus facile d’observer ses propres actions, ou celles d’une victime d’un contagieux : quand on s’aperçoit que la victime en vient à des actes qui seraient, en d’autres temps, contraires à ses habitudes ou à ses pratiques, et ce après avoir été en contact avec une personne spécifique, il y a fort à parier que ladite personne soit contagieuse.

Contagion malheur

Avant de sauter à l’eau pour l’aider mieux vaut s’assurer que l’on sait soi-même nager.

Les effets de la contagion

Le psychothérapeute Milton Erickson recommandait, avant de sauter à l’eau pour sauver quelqu’un qui se noie, de s’assurer que l’on sait nager. Il n’avait pas tort. On peut mourir de l’infortune d’autrui. Et si la Dixième Loi du Pouvoir ne doit en aucun cas nous encourager à l’apathie, ni au cynisme (Greene y fait clairement l’éloge des individus généreux et bienveillants), elle doit également amener à ce constat, amer mais lucide : nous n’avons pas, individuellement, le pouvoir de sauver tout le monde. Et il nous faut choisir à qui nous accordons notre aide, et à qui nous la refusons. Certaines personnes peuvent être aidées. D’autres ne feront que nous emmener dans les tréfonds avec elles. Nous pouvons les repérer à l’influence qu’elles ont sur nous et aux actes que le souhait de les aider ou le désir de leur plaire nous poussent à commettre.

Les individus toxiques ne sont pas tous mal intentionnés. Mais ils vous amènent à perdre un temps et une énergie considérables pour et avec eux, et souvent également des ressources matérielles. Ils brouillent les cartes, sèment le chaos et la confusion, accusent, manipulent, déplacent les problèmes. Mais la contagion fonctionne aussi dans l’autre sens. Certains individus, au contraire, irradient du positif. Ils sont rares, cependant. Et quand on en découvre un, mieux vaut avant tout s’assurer qu’on ne lui est pas, soi-même, toxique.

Robert Greene recommande, si vous vous trouvez dans une période sombre, d’essayer de vous rapprocher de personnes positives et généreuses. Il ajoute que seules les personnes réellement généreuses atteignent un jour quelque grandeur humaine, et encourage à les soutenir et à les protéger. Quelle que soit notre inclinaison naturelle, chercher la compagnie de personnes qui nous font du bien et dont la présence comble ou compense certains de nos traits propres est souvent une bonne idée.

En revanche, fréquenter des êtres qui nous confortent dans nos certitudes, nous soutiennent dans nos travers, alimentent nos peurs ou nos fantasmes, et couvent d’un regard bienveillant nos irrationalités, est généralement une mauvaise idée. Sur l’instant, on trouve toujours cela plus confortable. C’est humain. Mais sur le long terme, ils exercent sur nous une influence néfaste, tout comme, en retour, nous contribuons à leur maintenir la tête sous l’eau. Quel pire ennemi, en temps de galère, que cet ami proche, lui aussi en galère, avec lequel on partage notre peur d’agir, notre rancœur, notre amertume, nos craintes ? Un ami en apparence sincère peut parfois être notre pire boulet. Et qui ne nous dérange jamais en rien et ne remet jamais en cause nos certitudes n’est que rarement notre véritable ami.

Il n’y a pas de meilleur moyen de se bloquer dans un état d’esprit hermétique et tournant sur lui-même que de s’entourer de gens qui nous confirment dans tout ce que nous faisons.

Loi du pouvoir contagion

On ne peut ni aider, ni sauver tout le monde. D’autant que certains individus contribuent très largement à leur propre malheur.

Il existe également des êtres que nous aimerions aider, mais qui, in fine, se complaisent dans la situation dont ils se plaignent et attendent de nous que nous les en sortions … afin de mieux y replonger. Ou qui affirment vouloir en sortir mais ne font, en pratique, rien pour cela, se contentant d’intentions et de bonnes paroles, attendant leur Godot ou leur carosse. Pour ceux-ci, bien souvent, il n’y a rien que nous puissions faire. D’autant qu’ils sont souvent capables de nous dévorer.

Plus généralement, le principe de contagion illustre toute la complexité des relations humaines : qui est positif pour l’un sera dangereux pour l’autre. Qui nous soutient en apparence n’est pas forcément une bonne influence. Qui, au contraire, nous dérange, n’est pas nécessairement notre ennemi. C’est là toute la tragédie et la complexité de l’existence humaine : toute relation, au fond, n’est qu’une forme de malentendu. Et nous ne pouvons que rarement être le thérapeute d’autrui, surtout si cet autrui nous est proche. 

Illustrations : Joseph Karl Stieler, Cristian Newman nikko macaspac Hailey Kean Aarón Blanco Tejedor Azamat Zhanisov

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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