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Comme souvent quand il s’agit d’une Loi du Pouvoir, commençons par une jolie histoire.
Né dans le Piémont, vers la fin du quatorzième siècle dans une famille de paysans, Francesco Bussone da Carmagnola (du nom de son village d’origine, près de Turin) fut d’abord garçon de ferme, puis gardien de porcs. A douze ans, il quitta sa famille et rejoignit la troupe du condottiere (capiaine mercenaire) Facino Cane, qui était alors au service du Marquis de Montferrat. Francesco devint rapidement le second de Cane.

Carmagnola : une vie de mercenaire

Aussi surprenant que cela puisse sembler, il lui fut confié, dès l’âge de 13 ans, le commandement d’une part non négligeable du corps de mercenaires : apparemment, l’adolescents était un véritable génie stratégique et militaire. Cane mourut quelques mois plus tard, peu de temps après le duc de Milan, au service duquel la troupe était passée. Les principaux capitaines de Cane se partagèrent le domaine du duc, s’y taillant des fiefs. Francesco, jugé trop jeune, fut écarté du partage. Il entra alors, avec les hommes qui lui restaient fidèles, au service de Filippo Maria Visconti, l’héritier légitime du duché, spolié par les mercenaires. Impressionné par ses capacités militaires (et n’ayant sans doute pas d’autre choix), Visconti confia à Francesco l’ensemble de son armée, avec pour mission de reconquérir son domaine.

Le succès fut foudroyant : en peu de temps, l’adolescent reconquit Parme, Gênes et Brescia. L’ensemble du duché de Milan revint bientôt entre les mains du duc. Francesco, qui se parait désormais du nom de Carmagnola, était au sommet de sa gloire. Il espérait un anoblissement, un fief, voire un mariage dans la noblesse ou un autre commandement militaire lors d’une expédition à l’étranger.

Mais dès lors que la paix fut revenue au sein du duché, Visconti commença à se méfier de ce trop brillant capitaine. Lui ôtant le commandement des troupes, il l’envoya gouverner la cité de Gênes. Ce qui était présenté comme une récompense était en réalité un enterrement de première classe : le jeune homme, doué pour la guerre, n’entendait en revanche rien à la gestion d’une ville, et il fut un administrateur médiocre, ce qui permit à Visconti de l’oublier dans son coin quelque temps. Plusieurs fois, Carmagnola demanda audience au duc. Et plusieurs fois, cette audience lui fut refusée.

Carmagnola loi du pouvoir 11

Carmagnola espérait de Venise la gloire et le pouvoir. Mais la Cité des Doges lui fut fatale.

Quand il eut 25 ans, une guerre éclata entre Florence et Milan. Carmagnola espéra recevoir un commandement militaire, mais celui-ci ne vint jamais. N’y tenant plus, il rassembla l’argent dont il disposait, leva de nouvelles troupes mercenaires et chercha un nouvel employeur, abandonnant le gouvernement de Gênes. La Sérénissime République de Venise lui ouvrit les bras : les vénitiens, à l’époque, craignaient en effet les ambitions d’un duché de Milan réunifié et désormais prospère. Venise souhaitait se joindre à Florence dans sa guerre contre Milan mais manquait d’informations quant aux troupes milanaises, à leur nombre, à leur organisation. Carmagnola lui apportait tout cela sur un plateau. Reçu par le doge Francesco Foscari, Carmagnola décrivit l’état des troupes milanaises comme très inférieur à ce qu’il était réellement et promit une victoire rapide. Convaincu, le vénitien l’embaucha. Et dès 1426, Carmagnola fut fait Capitaine Général de Saint-Marc (général en chef des troupes vénitiennes), tandis que la Sérénissime déclarait officiellement la guerre à Visconti.

Mais dès le début des hostilités, il apparut assez clairement aux Vénitiens que Carmagnola leur avait vendu du rêve : certes, il remporta quelques succès militaires, comme la bataille de Maclodio, en 1427, mais il ne semblait pas pressé de gagner le conflit. Il faut dire qu’en tant que mercenaire, une victoire trop rapide ne lui rapporterait pas assez. De plus, le duc de Milan avait repris contact avec lui et lui offrait monts et merveilles pour qu’il change de camp une fois de plus. Bref : Carmagnola faisait durer la guerre, et, tant qu’elle durait, faisait monter les enchères.

Au bout de cinq ans de conflit, alors qu’il était convoqué à Venise pour un rapport devant le Conseil des Dix quant à l’avancée des hostilités, il fut, dès son arrivée dans le palais du Doge, arrêté, désarmé et jeté en prison. On l’accusa de trahison envers la Sérénissime République. Un mois plus tard, il était décapité.

Indispensables déicides

Depuis la christianisation de l’Empire Romain, les Juifs étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Des étrangers tolérés au sein de la chrétienté, mais néanmoins méprisés, car considérés comme peuple déicide. Dès 616, le Concile de Paris les écartait de toutes les fonctions civiles. Ils n’avaient pas le droit de posséder de la terre, devaient porter une rouelle jaune cousue sur leurs vêtements et un chapeau particulier. Ils n’ont pas le droit de porter les armes, ne peuvent pas être propriétaires. Il leur est interdit de travailler la terre ou de fabriquer quoi que ce soit qu’un chrétien portera ou utilisera : la plupart des métiers de l’artisanat leur sont donc interdits. Contrairement aux chrétiens, qui subissent des impôts réguliers et s’appuyant sur des lois fixes, les Juifs sont imposables à la discrétion du seigneur, en fonction des besoins de celui-ci.

Et pourtant, ils vont réussir à survivre et à perdurer. Car ils se glissent dans les anfractuosités de la société médiévale : ils se spécialisent dans les professions intellectuelles, et notamment la médecine, ainsi que dans le prêt d’argent. Cette activité, en particulier, est formellement interdite aux chrétiens, l’argent étant considéré comme un instrument de Satan. Mais si le prêt à intérêts entre chrétiens est formellement interdit, les besoins des classes dirigeantes, eux, sont bien là : la noblesse peut avoir besoin de liquidités rapidement pour financer une guerre ; la bourgeoisie peut être en demande de fonds pour des investissements. Sans compter que les impôts rentrent lentement, et souvent en nature : beaucoup de petits nobles ont du mal à obtenir des liquidités, leurs revenus étant constitués pour l’essentiel de parts prélevées sur l’agriculture et sur l’élevage. Bref : on a besoin de prêteurs d’argent. Et donc on a besoin des Juifs. On les déteste, on les méprise, mais on ne peut pas se passer d’eux.

judaïsme loi du pouvoir

Malgré le mépris et l’opposition des chrétiens, le judaïsme s’est maintenu dans l’Europe médiévale en créant des rapports d’interdépendance avec les autorités locales.

Durant tout le Haut Moyen-Âge, la situation des Juifs en Occident reste à peu près la même : marginaux, méprisés, ils sont cependant autorisés à se maintenir, parce qu’on a besoin d’eux. Si un antijudaïsme certain est présent, ils ne souffrent pas pour autant de grandes persécutions. Les véritables persécutions antisémites ne commenceront que plus tard. Plus exactement, elles commenceront après le milieu du Moyen-Âge, quand, la papauté ayant assoupli sa position quant au prêt d’argent, des chrétiens (les Templiers en premier lieu, puis les banquiers toscans et vénitiens) vont se mettre à exercer la profession bancaire. Ce n’est qu’à ce moment-là que va se développer un antisémitisme réel et violent. En d’autres termes : s’ils ont toujours été méprisés par les chrétiens médiévaux, les Juifs n’ont réellement été persécutés qu’à partir de l’instant où ils n’étaient plus indispensables.

La Onzième Loi du Pouvoir

Ce que ces deux histoires ont en commun, c’est la Onzième Lois du Pouvoir, que Robert Greene expose ainsi : Pour garder votre indépendance, vous devez faire en sorte que l’on ne puisse se passer de vous. Plus on compte sur vous, plus vous êtes libre. Faites en sorte que les autres n’en sachent jamais assez pour se débrouiller seuls.

L’exemple des Juifs au Moyen-Âge est ici évident : tant qu’ils furent les seuls à pouvoir pratiquer une activité qui était nécessaire à la société, même si elle était méprisée, on leur ficha relativement la paix. La perte de ce statut monopolistique ne créa pas de toute pièce un antisémitisme nouveau : il était déjà présent, et de longue date. Mais cette perte permit à cet antisémitisme de s’exprimer de manière violente, alors qu’il était jusqu’alors réprimé par l’intérêt bien compris des nobles et des bourgeois.

Carmagnola usa de cette loi sans le savoir, et ce à deux reprises. Mais il fut également trahi par elle. Quand Visconti était en difficulté et que Carmagnola semblait être son seul recours, il se trouva bombardé à la tête des armées ducales, malgré une carrière militaire jusque là inexistante. S’il avait été moins naïf et plus calculateur, c’est à ce moment-là, et non à la fin du conflit, quand Visconti n’avait plus besoin de lui, qu’il aurait négocié sa récompense. De même, quand il décida de passer au service des vénitiens, ce ne sont pas ses capacités de condottiere que le Doge acheta : des capitaines mercenaires, il y en avait d’autres. Une cité aussi riche que Venise ne manquait que rarement d’hommes prêts à mettre leur épée à son service. Mais seul Carmagnola pouvait offrir des informations précises quant aux troupes de Visconti, ainsi que, à l’exemple de sa campagne d’adolescence, la promesse d’une victoire-éclair. Ce n’est que quand les Vénitiens comprirent que les informations étaient fausses et que la victoire rapide n’arriverait pas qu’ils choisirent de le mettre à mort.

Clone loi du pouvoir

Un clone, c’est sacrifiable à volonté, selon les besoins du maître.

Rapports de dépendance

Le principe de la Onzième Loi est cruel mais simple. Dans toute organisation humaine, quelle que soit sa taille, celui qui sait, peut ou est prêt à faire quelque chose que les autres ne savent, ne peuvent ou ne veulent pas faire dispose d’une confortable sécurité. Si vous êtes le seul à savoir faire fonctionner le serveur informatique de votre entreprise, vous pouvez être sûr que vous ne serez pas le premier viré en cas de vague de licenciements. A l’inverse, si vous êtes un commercial parmi dix autres, ni le pire, ni le meilleur, que votre portefeuille client ne comprend personne pour qui vous soyez l’interlocuteur unique et indispensable, qu’on peut à tout instant vous remplacer, vous êtes sur un siège éjectable. Tôt ou tard, viendra quelqu’un d’autre, plus jeune, plus frais, plus déterminé, moins cher que vous, qui vous prendra votre place. On peut même, à notre époque, aller plus loin, et assurer que toute tâche qui peut être confiée à une IA ou à un robot, à terme, le sera. 

Si vous n’êtes qu’un clone parmi d’autres, si personne ne dépend de vous, de votre savoir-faire et de vos connaissances, vous êtes en danger. A l’inverse, si vous êtes le seul à être en mesure de faire une chose utile, aussi minuscule ou triviale que soit cette chose, vous vous assurez, au sein du groupe, d’un minimum de sécurité et d’influence.

Et cette loi existe même au sein du couple : la Loi de Fer de Tomassi qui précise que, dans un couple, c’est celui qui a le moins besoin de l’autre qui est en position de pouvoir, n’est rien d’autre qu’une application de la Onzième Loi du Pouvoir.

Joker loi du pouvoir

Dans les comics Batman, le Joker ne dispose d’aucun super-pouvoir particulier. En revanche, il est le seul à oser faire ce qu’il fait. Et c’est de là que vient sa force.

L’erreur de Carmagnola a été de croire sa place éternellement assurée. Il a pensé pouvoir continuer à faire monter les enchères entre Venise et Milan, même au bout de cinq ans de conflit, sans se rendre compte que d’autres capitaines, si on leur en avait donné les moyens, auraient sans doute achevé cette guerre en trois ans. S’il avait effectivement été le seul condottiere d’Italie, son calcul était bon. Mais il ne l’était pas. Il était remplaçable, donc sacrifiable. Tout ce qui peut être remplacé perd de sa valeur : la règle s’applique aux objets, aux ressources, aux personnes…

Ce n’est que lorsque l’autre est convaincu que notre perte lui causerait du tort que l’on est en relative sécurité. L’histoire qui suit est vraisemblablement une fable. Mais elle illustre bien ce principe…

L’astrologue et l’Araignée

Louis XI était un roi superstitieux. Il ne laissait rien au hasard, et, pour lui, obtenir la faveur des astres était aussi important que de s’assurer des appuis politiques nécessaires à ses plans. Aussi accordait-il une grande importance aux avis et conseils de ses astrologues.

Galeotti, son astrologue, s’était cependant trompé au moins une fois : alors que Louis XI l’avait consulté avant de se rendre à Péronne pour traiter avec le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, celui-ci l’avait assuré que les astres étaient formels : tout irait bien. Pourtant, le roi fut capturé par le duc, retenu prisonnier et obligé de signer un traité qui lui était très défavorable pour recouvrer sa liberté.

De retour à Paris, Louis XI était décidé à mettre à mort son astrologue. Il dissimula Tristan l’Hermite, son homme de main, derrière une tenture de ses appartements, avec l’ordre de se saisir de Galeotti et de le pendre si, à la fin de l’entretien qu’il allait avoir avec lui, le roi disait autre chose que « Allez en paix. ». Convoqué dans les appartements privés du monarque, Galeotti se présenta. Louis XI lui demanda s’il avait déjà eu la curiosité de lire son propre avenir, et en particulier de deviner la date de sa propre mort. L’astrologue secoua la tête : « Sire, il ne m’a pas été donné de le voir. Je sais seulement que je mourrai trois jours avant Votre Majesté. ».

Louis XI, bien entendu, lui ordonna d’aller en paix. Il ne le consulta plus, mais lui permit de passer le restant de ses jours dans une confortable existence de courtisan.

Équilibre de la terreur

La stratégie de Galeotti n’est pas éloignée de celle dite de la Destruction Mutuelle Assurée : un équilibre de la terreur qui permit à la Guerre Froide de rester froide des décennies durant, tant États-Unis comme Union Soviétique étaient persuadés que s’ils engageaient un conflit ouvert, les deux pays seraient détruits, et que quel que soit le vainqueur, il ne régnerait que sur des ruines radioactives.

loi du pouvoir 11

Ce n’est pas par vertu qu’il ne se jette pas sur la tarte, mais bien par peur des conséquences.

Ces deux derniers points nous permettent d’en venir à l’un des éléments essentiels de la Onzième Loi du Pouvoir : le système de dépendance qu’elle met en place ne crée ni affection, ni amour, ni estime. Elle vous rend juste indispensable. A l’image des Juifs au Moyen-Âge, on peut fort bien continuer à vous mépriser ou même à vous haïr. Mais tant que l’on craindra de se passer de vous, vous serez en sécurité : comme le signale Machiavel, il vaut mieux, dans le cadre des équilibres de pouvoir, être craint qu’être aimé. L’amour est un sentiment volatil et fugace, alors que la crainte, surtout si elle s’appuie sur des éléments concrets, permet une stabilité considérable. On peut exercer un certain contrôle sur la crainte que l’on inspire ; il est beaucoup plus difficile d’exercer un contrôle sur l’amour.

Le revers de la médaille

La Onzième Loi du Pouvoir a cependant un revers : la dépendance fonctionne dans les deux sens. Si vous êtes l’employé dont tout le monde a besoin dans votre entreprise, vous-même avez besoin de cette entreprise pour vous fournir un salaire. Si vous êtes le seul à exercer une activité particulière dans votre région, vous avez néanmoins besoin de votre clientèle. Et ainsi de suite. Nous avons toujours des maîtres, que nous en ayons conscience ou pas et qu’ils soient officiellement placés au-dessus de nous ou non. L’erreur de Carmagnola a été de croire qu’il pouvait être seul maître du jeu, sans tenir compte du fait qu’il était, lui-même, dépendant de ses commanditaires.

Galeotti, à l’inverse, pouvait fort bien décider de fuir Paris avant l’arrivée du roi. Il ne le fit pas : il choisit plutôt de se placer dans une situation de dépendances mêlées : le roi dépendait de lui pour continuer à vivre ; il dépendait du roi pour vivre confortablement.

C’est dans ces dépendances mutuelles, ces nœuds contractuels explicites ou implicites, que se forgent les loyautés véritables. Vous ne pouvez jamais être certain de la loyauté de qui ne dépend pas, au moins en partie, de vous. Mais à l’inverse, lui ne peut pas non plus vous faire entièrement confiance, s’il ne sait pas que vous dépendez de lui à certains égards.

Autre conséquence de cette Loi du Pouvoir, et non des moindres : qui veut être libre se doit de cultiver des compétences, et si possible des compétences uniques ou rares. C’est là le plus sûr moyen de s’assurer un minimum de tranquillité et de stabilité. Nul n’est plus libre que l’artisan spécialisé et talentueux qui peut, sans se soucier des conséquences, envoyer balader un commanditaire pénible, son carnet de commandes étant, de toute manière, déjà bien rempli. 

Illustrations : Connor Wilkins Max LaRochelle Ben Ostrower Charles 🇵🇭 Rebe Adelaida

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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