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La douzième des Lois du Pouvoir de Robet Greene s’exprime de la sorte : Un acte sincère et honnête compense des dizaines de scélératesses. L’honnêteté et la générosité font baisser la garde des plus soupçonneux. Soyez honnête à bon escient, trouvez le défaut de la cuirasse, puis trompez et manipulez à loisir. Un cadeau offert à proposun cheval de Troieaura un effet similaire.

Comme toujours chez Greene, il s’agit de ne pas s’arrêter à la surface des choses. Le même auteur a fait précédemment l’éloge de la bienveillance et de la générosité, et sans doute cette douzième loi est-elle là pour, en partie, compenser ce qui pourrait passer chez lui pour un manque de cynisme. Mais pas seulement.

Honnêteté sans naïveté

Le terme le plus important de la maxime est l’encouragement à être honnête à bon escient. Tous les individus que nous fréquentons ne sont, en effet, pas également honnêtes, ni respectables. Et si le civisme et un certain degré de générosité doivent, la plupart du temps, être de mise, il ne s’agit pas pour autant de se montrer naïf, en favorisant des personnes néfastes.

Plus généralement, l’honnêteté, en tant qu’attitude par défaut, est bien entendu à cultiver, ne serait-ce que parce qu’il en va de sa propre réputation. Même si nul n’est parfaitement honnête, droit ni généreux en permanence. Ce que Greene nous encourage à réaliser ici, c’est que, dans bien des cas, nous nous attendons à avoir affaire à une personne malhonnête, agressive ou négative. Que cette personne change soudainement les règles du jeu en se montrant, au contraire, généreuse et droite, et nous voici désarçonnés. Toutes les attitudes, tous les propos, toutes les raisons auxquels nous avions réfléchi, auxquels nous nous étions préparés, deviennent inutiles et, sur l’instant, nous sommes à la merci d’une erreur de jugement.

Beaucoup d’êtres humains ont, également, tendance à retenir le meilleur, et à effacer le pire de leur mémoire. Les véritables rancuniers ne sont pas si courants, pas plus que ne le sont ceux qui tiennent un compte précis des torts qui leur ont été causés. Aussi aura-t-on facilement tendance, au nom d’un bienfait récent, à passer l’éponge sur des forfaitures passées. On peut voir cette attitude à bien des niveaux : l’épouse qui consent à pardonner un manquement ou une infidélité parce qu’on lui offre des fleurs et que l’on témoigne un remord auquel elle ne s’attendait pas n’est pas différente du roi qui pardonne la trahison d’un chevalier si celui-ci lui apporte la tête d’un ennemi au lieu de s’enfuir à l’étranger.

Le cas Lustig

Victor Lustig était un escroc notoire, et il appliqua à plusieurs reprises la douzième loi du pouvoir. Issu de la bonne bourgeoisie tchèque, brillant et à l’apparence sérieuse, parlant cinq langues sans accent, c’était un homme du monde à l’éducation soignée. Il avait d’abord parcouru l’Europe, où il avait amassé des sommes considérables par le biais de diverses arnaques. En France, il s’était fait connaître sous le surnom d’« homme qui vendit la Tour Eiffel » : se faisant passer pour un haut fonctionnaire des PTT chargé de faire démonter, puis de revendre au poids le métal de la Tour, il parvint à encaisser plusieurs dessous de table, destinés à assurer aux intéressés qu’ils seraient choisis par l’État contre leurs concurrents, avant de disparaître dans la nature. Difficile, pour un homme d’affaires tenant à préserver son image, de se plaindre ensuite d’une tentative de corruption ratée. Ses exploits avaient cependant rendu Lustig un peu trop connu sur le Vieux Continent, et il décida, en 1920, d’émigrer aux États-Unis.

Lustig honneteté tour eiffel

Le bobard de Lustig se basait sur l’idée, très commune à son époque, que la Tour Eiffel serait démontée un jour ou l’autre, puisque l’Exposition Universelle était terminée.

Il continua à y gagner sa vie en escroquant des gens qui se proposaient d’en escroquer d’autres, et notamment en vendant sous le manteau de fausses machines à imprimer de la fausse monnaie. Les machines ne fonctionnaient pas, mais quand les clients s’en plaignaient, Lustig se lançait dans de complexes explications techniques, leur laissant à penser qu’en réalité, ils étaient idiots, la machine fonctionnait parfaitement, et il leur manquait juste les compétences pour s’en servir. Cette activité, lucrative, lui fit cependant rapidement pas mal d’ennemis et il ressentit le besoin de se trouver un coin où il n’était pas encore grillé auprès de la pègre locale. Il choisit Chicago.

Victor Lustig honnetete

Victor Lustig, après sa dernière arrestation.

Encore fallait-il, pour pouvoir y séjourner et y « travailler » en paix, se mettre dans les bonnes grâces du parrain local, le redoutable Al Capone. Lustig eut l’occasion de le rencontrer et parvint à le convaincre de ses talents d’homme d’affaire : il prétendit que si Capone lui confiait 50 000 dollars, il saurait, en l’espace de deux mois, doubler cette somme. Capone trouvait que l’affaire sentait mauvais mais il était joueur et n’était pas à quelques milliers de dollars près. Il décida de tenter le coup. Lustig encaissa l’argent, le mit dans un coffre à la banque et passa deux mois à faire totalement autre chose. Puis il revint à Chicago, comme prévu. Reçu à nouveau par Capone, il avoua tristement qu’il avait échoué et qu’il ne pouvait pas lui verser les 100 000 dollars prévus. Capone s’en doutait bien, et était déjà en train de se demander comment il allait mettre à mort Lustig, quand celui-ci sortit de sa poche une épaisse enveloppe, contenant la somme d’origine. « Voici votre placement, Mr Capone. Vous pouvez recompter, il n’y manque pas un cent. »

Le parrain s’attendait à ce que Lustig lui ramène 100 000 dollars ou qu’il disparaisse dans la nature. Mais qu’il revienne et lui remette l’ensemble de la somme d’abord investie, c’était surprenant. Surprenant, parce qu’étonnamment honnête. Comme beaucoup d’hommes de son milieu, Capone se piquait d’honneur et attachait une grande importance à la loyauté. Aussi déclara-t-il qu’il appréciait à la fois le cran et le sérieux de Lustig. Il lui accorda sa protection, et lui remit 10% de la somme, soit 5 000 dollars, pour lui montrer son appréciation. Si on résume la situation en quelques mots : Lustig gagna 5 000 dollars sans rien faire. Simplement parce qu’il n’avait pas été aussi malhonnête que ce à quoi Capone s’attendait.

Al capone

Même le redoutable Al Capone se laissa avoir par les manipulations de Lustig.

L’amitié de Capone fut précieuse à Lustig quand, bien plus tard, il fut finalement arrêté, jugé et expédié à Alcatraz : le parrain, apprenant l’emprisonnement de l’escroc, s’arrangea en effet pour faire savoir à ses codétenus qu’il avait personnellement de l’estime pour lui et qu’il prendrait très mal le fait qu’un autre taulard le malmène.

Mais avant d’atterrir en prison, Lustig employa à nouveau la tactique de la générosité sur d’autres cibles que Capone. Arrêté comme faux-monnayeur dans l’Oklahoma (il avait effectivement imprimé des coupures), il parvint à convaincre le shérif qui l’avait coffré qu’il pouvait lui vendre une machine à fabriquer de faux billets. Pas si honnête qu’il en avait l’air, le shérif accepta. Il aida Lustig à s’évader, puis lui paya rubis sur ongle plusieurs centaines de dollars pour l’une de ses fameuses machines. Bien entendu, elle ne fonctionna jamais. Mais le temps que le shérif s’en aperçoive, Lustig avait filé. Le représentant des forces de l’ordre n’entendait cependant pas s’asseoir sur son investissement, pour malhonnête qu’il soit. Il traqua Lustig, et le retrouva, bien décidé à rentrer dans ses frais.

Lustig, une nouvelle fois arrêté, joua les innocents injustement accusés et expliqua que le shérif s’était mal servi de la machine. Mais qu’il consentait à la lui reprendre immédiatement, moyennant remboursement, et même en prime une liasse de quelques centaines de dollars supplémentaires, pour « dédommagement ». Pas bien futé, le shérif accepta et s’en alla, ravi. Et il se fit arrêter quelque temps plus tard, pour usage de fausse monnaie.

Victor Lustig faisait profession de l’exploitation de la malhonnêteté d’autrui. Mais quand il s’est agi d’approcher Capone, il changea complètement de tactique. Il parvint à saisir la manière dont fonctionnait le parrain. Capone était un homme qui parlait beaucoup d’honneur mais le voyait peu : la Mafia n’est que rarement à la hauteur des principes moraux dont elle se réclame. Aussi Lustig devait-il, pour s’attirer sa bienveillance, entrer dans sa narration, dans sa manière de voir le monde. Comprendre quel rôle Capone aimait que les autres jouent et s’y conformer.

Malotru

Dans la série télévisée Le Bureau des Légendes, on peut considérer que le personnage de Malotru (joué par Mathieu Kassovitz) use également de cette douzième loi du pouvoir. Objectivement, il est pour ses collègues un véritable boulet : il a menti au service, dissimulé des éléments importants, manipulé des collègues à son propre bénéfice, trahi au profit de services étrangers à plusieurs reprises, et sa conception du métier d’agent de renseignement est datée (on lui dit à plusieurs reprises qu’il a la mentalité Guerre Froide). Normalement, on devrait, au mieux, le laisser crever dans son coin à la première occasion, ou, en tous les cas, au nom du principe de contagion, l’éviter comme la peste. Pourtant, ses collègues sont prêts à se mettre en quatre pour le secourir en cas de souci.

En effet, Malotru sait, par ailleurs, se montrer généreux. Généreux de son expérience, de ses conseils, de son temps. Il parvient à tisser une relation particulière, et que chacun estime, individuellement, assez intime et privilégiée, avec chacun de ses collègues. En se montrant bienveillant, au moins en apparence, à leur égard, et en se réfugiant, quand il ne l’est pas, derrière le secret et la raison d’État, il leur apparaît, à chacun, comme un être fiable, qui serait certainement prêt à voler également à leur secours le cas échéant. Un être précieux, donc, dans l’univers de mensonges et de manipulation qui est le leur. Tout le contraire de l’individu toxique qu’il est en réalité.

Malotru honnetete

Malotru devrait être éjecté, exécuté ou au moins éloigné. Mais, parce qu’il donne l’impression de cultiver des relations généreuses et sincères avec ses collègues, il passe à travers les gouttes à plusieurs reprises.

Mais en se montrant prévenant, en intervenant dans la formation des novices, en laissant entendre qu’il s’intéresse aux ressentis et aux sentiments des autres, il fait preuve d’une forme de générosité dont ils se sentent, inconsciemment, redevables. L’effet de manipulation est ici d’autant plus redoutablement représenté qu’à l’encontre de toute raison, bien des spectateurs considèrent Malotru comme un personnage sympathique.

Le personnage de Malotru est d’autant plus intéressant à étudier qu’il semble, à première vue inoffensif. A son image, la plupart des escrocs, des personnes dangereuses et toxiques ou tout simplement des êtres mal intentions peuvent sembler parfaitement innocents : ceux qui affichent leur malveillance ne sont que rarement les pires, ni les plus à craindre.

L’essence du mensonge

L’essence fondamentale du mensonge et de la tromperie réside dans la distraction et la désorientation de l’adversaire. Un acte généreux inattendu peut être sincère. Mais il peut également, à l’instar du sacrifice volontaire d’une pièce au jeu d’échec, n’être destiné qu’à faire tomber l’autre dans un piège.

Cette loi fonctionne également parce que, fondamentalement, nous sommes tous plus ou moins autocomplaisants. Nous avons tendance à accepter facilement les événements que nous percevons comme positifs, et qui renforcent notre capital narcissique. Et nous avons tendance à considérer que si telle personne est bonne pour nous, c’est sans doute que nous le méritons. Et quand bien même nous aurions un doute quant à sa bonté, il est toujours tentant de se montrer, soi-même, malhonnête : après tout, si elle nous accorde une faveur non méritée, nous aurions bien tort de refuser un tel cadeau, non ? C’est oublier que les cadeaux sont rarement entièrement désintéressés, et jamais sans conséquences. Accepter un don, c’est déjà se placer en position de débiteur, à un degré ou à un autre.

Une certaine connaissance de soi, une estimation au plus juste de sa propre valeur et de ses mérites réels, mais aussi un certain esprit critique quant aux motivations des autres, aident à se prémunir contre l’usage de la douzième loi du pouvoir.

Ce qui fait la puissance du Cheval de Troie, ce n’est pas que c’est un cheval, ni qu’il est creux. C’est qu’il s’agit très exactement du genre de cadeau dont les Troyens rêvaient : le signe de la fin de la guerre. Et les Achéens le leur offrent a priori sans contrepartie. D’où la méfiance de Laocoon, qui émet à cette occasion la très fameuse phrase, rapportée par Virgile : Timeo danaos et dona ferentes (“Je crains les Grecs, même quand ils font des cadeaux”). Si Priam avait suivi les avis de Laocoon, Troie aurait pu être sauvée. De même, une certaine méfiance à l’égard de cadeaux trop généreux ou trop peu attendus doit, pour l’homme de raison, être de mise. Si on vous offre exactement ce que vous souhaitiez et que cela ne vous coûte rien, c’est que le prix est tellement élevé ou tellement inavouable qu’on préfère vous le cacher. Ou encore que ce n’est pas vous qui allez payer : un acte généreux, comme une pièce jetée à un mendiant, peut aussi être destiné à signaler sa propre vertu aux yeux d’un tiers.

honnêteté générosité

La frontière entre générosité et virtue signaling n’est pas toujours très claire.

Honnêteté sélective

La notion d’honnêteté sélective est intéressante à plusieurs égards. D’une part, elle rappelle que nous ne devons pas à tous le même degré d’honnêteté ni de sincérité. Si l’on peut considérer une attitude globalement honnête comme la posture souhaitable par défaut, il convient en effet de ne pas oublier qu’une complète sincérité se mérite, et que certains êtres, parce qu’ils nous ont prouvé leur toxicité, ne sont pas en mesure de l’exiger.

D’autre part, cette notion rappelle également l’un des processus de mensonge les plus courants : il s’agit de la technique du sandwich, consistant à faire avaler le mensonge entre deux tranches de vérité. Admettre une vérité gênante (réelle ou inventée), avant de placer un vrai mensonge, est une bonne manière de faire croire à ce dernier. Après tout, vous venez d’avouer un handicap ou une honte personnelle : pourquoi mentiriez-vous sur un tel point, qui vous désavantage ? Un tel aveu est également la preuve que vous faites confiance à votre interlocuteur. Donc que vous n’abuseriez pas vous-même de cette confiance.

L’aveu non sollicité ou la confidence inattendue doivent donc, bien souvent, être considérés avec suspicion : ils ne sont que rarement gratuits, et constituent le plus souvent soit l’introduction d’un mensonge éhonté, soit une tentative de captation de bienveillance.

L’honnêteté sélective a tout intérêt à être employée en priorité lors des premières rencontres avec un individu spécifique : nous sommes tous des êtres d’habitude et avons tendance à baser nos jugements sur nos premières impressions. Ainsi, si nos deux ou trois premières rencontres avec quelqu’un sont très positives, mais que nos six suivantes sont négatives, nous aurons facilement tendance à considérer qu’il était dans son état normal au début, et qu’il a traversé une mauvaise phase ensuite. D’où l’importance de faire une bonne première impression.

Générosité et réputation

Plus généralement, une générosité réelle ou une honnêteté véritable ne sont pas forcément nécessaires : une réputation en la matière suffit. Il est ainsi courant, au sein d’une association par exemple, de voir des personnes qui ont une réputation de grande disponibilité et de grand dévouement envers la cause ou l’objet du groupe, alors même qu’en réalité, elles ne sont pas plus impliquées que les autres : sans doute l’ont-elles été par le passé, durant leurs premiers mois d’implication, le temps d’établir leur réputation. Réputation dont elles pourront ensuite jouir, même en n’assurant qu’un service minimal.

honnetete et biais

Personne n’aime admettre ses torts, ni reconnaître qu’il s’est trompé.

A l’inverse, une réputation de pingrerie ou de malhonnêteté vous poursuivra longtemps. Peu importe le nombre d’actes généreux ou sincères dont vous vous rendrez responsable : on considérera toujours qu’ils ne servent qu’à tenter de rattraper des fautes passées, et ils se pourraient bien qu’in fine, ils vous enfoncent. L’être humain est ainsi fait qu’il a toujours tendance à une certaine paresse intellectuelle, qui lui fait tendre à conserver sur les choses et les personnes l’opinion qu’il a déjà.

On peut aussi étendre à la générosité le principe d’honnêteté sélective. Il y a en effet des personnes avec qui il ne faut surtout pas se montrer généreux. Soit que cette générosité puisse leur faire du mal, soit qu’elles risquent d’en abuser, soit encore qu’elle les confirme dans des biais ou des travers. Se montrer généreux est une vertu, mais se montrer généreux à bon escient, et en se souciant réellement à la fois de l’intérêt des personnes et de son propre équilibre est un art. La charité a tout intérêt à être bien ordonnée et bien comprise.

Tout cela ne signifie nullement qu’aucune générosité ni aucune honnêteté n’existent. Mais il est rare que l’individu qui les pratique n’en espère rien en retour. Comme toujours quand il s’agit de sonder les comportements humains, la complexité est au rendez-vous, et les motivations multiples et contradictoires sont courantes. 

Illustrations : Tom Parsons 42 North Nathan Dumlao pawel szvmanski Fares Hamouche

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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