Loi du Pouvoir #4 : parole et mystère, quelques principes d’enfumage

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Le pouvoir du mystère et de la parole rare

La quatrième Loi du Pouvoir encourage à parler aussi peu que possible : il ne s’agit pas ici de seulement maîtriser le flux d’informations émanant de soi. Il s’agit également d’impressionner consciemment, en gardant la contrôle de ce que l’on dit, en disant peu et en laissant supposer beaucoup. Mêmes si elles sont en réalité anodines et de peu d’intérêt, des paroles rares, vagues et énigmatiques sembleront souvent originales, voire géniales. Accessoirement, plus on en dit et plus on a de chances de trop en dire, de se tromper ou de dire des bêtises : s’exprimer, c’est se mettre en danger.

La parole, le mystère et le pouvoir

Robert Greene exprime ainsi : Plus vous vous laissez aller à parler, plus vous avez l’air banal et peu maître de vous-même. Même anodines, vos paroles sembleront originales si elles restent vagues et énigmatiques. Les personnages puissants impressionnent et intimident parce qu’ils sont peu loquaces

Les gens adorent généralement parler d’eux-mêmes et de leur vie. Et pour cause : c’est un sujet qui les passionne. Et quatre-vingt-quinze fois sur cent, ce qu’ils disent ne présente absolument aucun intérêt pour leur interlocuteur, qui va se contenter d’écouter d’une oreille polie et de hocher la tête de temps à autre, en attendant son tour. Quand ce tour arrivera, il se mettra, lui aussi, à parler de ce qui l’intéresse, et l’autre, à son tour, fera semblant de l’écouter. A la fin, chacun aura eu l’impression d’avoir eu une conversation passionnante, alors qu’en réalité, il n’y aura eu que deux monologues parallèles. Nous sommes tous habitués à ce genre de dialogue de sourds et ils ne nous touchent plus. Le scénario est rodé. Si rodé, en fait, que nous n’y prêtons même pas attention. Sauf si quelqu’un se permet d’aller à l’encontre de la tradition.

Celui qui, dans un dîner, monopoliserait la parole toute la soirée, sans la laisser aux autres, serait rapidement mal vu. Car avoir la parole, au sein d’un groupe, c’est avoir l’attention des autres. Être au centre. Être important, même un tout petit peu, ou, du moins, croire l’être. C’est bon pour l’égo, et certaines personnes ne vivent que pour l’attention des autres. Ce sont généralement des personnes veules et faibles, fragiles, voire toxiques. Mais les veules, les faibles, les fragiles et les toxiques constituent la majorité de nos contemporains. Il existe cependant une autre manière de ne pas jouer le jeu : celle qui consiste à ne pas chercher à prendre la parole mais à attendre qu’on vous la donne. Et à répondre, en peu de mots, mais qui semblent lourds de sens, aux questions que l’on vous pose, sans épiloguer, sans prendre plus de temps que nécessaire. Et ce type d’attitude transmet plusieurs messages qui, tous, sont valorisants :

  • Elle indique que vous n’avez pas besoin du regard des autres pour votre propre validation narcissique. Le jugement que vous portez sur vous-même suffit. Or il en va de toutes les relations comme des relations amoureuses : c’est celui qui a le moins besoin des autres qui détient le pouvoir.
  • Elle donne de la valeur à votre parole : moins vous en dites, plus on aura tendance à prêter attention à vos propos.
  • Elle laisse à entendre que vous avez mieux à faire que de vous perdre dans des palabres et du baratin sans intérêt : cela témoigne également d’un certain respect et d’une politesse à l’égard de vos interlocuteurs.
  • Plus généralement, la maîtrise impose toujours le respect. Un homme qui montre qu’il ne maîtrise ni sa parole ni sa langue n’encourage pas au respect.

En politique française, de Charles de Gaulle à François Mitterrand, les présidents de la République appliquaient scrupuleusement cette Loi du Pouvoir, en maintenant une parole publique rare, et donc précieuse ; on ne savait rien de leur vie privée ou presque, et leurs interventions dans le débat général se bornaient à donner de grandes directions à la politique nationale, et surtout pas à commenter l’actualité immédiate. Le diarrhée verbale et communicationnelle qui, depuis, s’est installée, a fait énormément pour la décrédibilisation et la désacralisation de la fonction présidentielle. Et pour cause : ce qui est sacré (kadosh, en hébreu), c’est ce qui est séparé du reste, différent : ce qui se plie à des règles et des normes plus dures que celles du commun des mortels. Ainsi, dans la Bible, on voit le Peuple Élu gratifié de lois et de commandements qui ne s’appliquent qu’à lui, et n’obligent en rien les autres peuples, afin de manifester sa sacralité et son élection divine; et au sein du Peuple Élu, les castes sacerdotales (lévites et kohanim) supportent des commandements spécifiques, encore plus durs et plus stricts. L’être dépositaire de l’autorité divine, à quelque degré que ce soit, se doit donc de manifester une maîtrise et une limitation volontaire de ses propres potentialités, et c’est ce qui montre qu’il est moralement supérieur au commun des mortels. Cette mentalité biblique est toujours présente dans nos sociétés : le président qui se comporte comme un simple mortel, qui rend sa parole accessible, sa vie privée connue, déchire le voile de mystère qui l’entoure, et, donc, déchoit. L’idée d’une séparation d’avec le reste du monde par l’application de règles spécifiques n’est d’ailleurs pas propre au monde biblique : dans la société traditionnelle indienne, également, l’appartenance à des castes élevées se manifeste, entre autres, par des interdits religieux spécifiques, des rituels particuliers, et ainsi de suite.

parole sacrée

Le pouvoir a toujours un aspect sacré. Et le sacré se manifeste en se séparant du profane : pour sembler puissant, il convient de faire ce que les faibles ne font pas.

Prise de distance

Au cours d’une discussion, prendre un peu de distance d’avec les conversations générales et faire autre chose que d’attendre impatiemment votre tour vous permet de réellement écouter ce que les gens disent. Le vocabulaire dont ils se servent, leur intonation, les sujets qu’ils abordent (et donc qui les préoccupent), leurs biais cognitifs, leurs syllogismes et leurs problèmes de raisonnement … cela vous permettra de prendre conscience de la qualité intellectuelle et morale de nombre d’entre eux, au-delà des apparences. Vous découvrirez également très vite qu’une part importante de ce qui est dit est absolument irréel. Irréel car soit faux, soit dénué de toute logique, soit complètement dénué d’intérêt : ragots, petits drames du quotidien, séries télé, dernières nouvelles des collègues, plaintes concernant le boulot, et ainsi de suite. Beaucoup de gens, en réalité, parlent beaucoup mais ne disent rien. Qui veut imposer le respect doit choisir l’option inverse : parler peu mais dire (ou donner l’illusion de dire) beaucoup.

Beaucoup de gens considèrent qu’une pause dans la conversation, un silence, est un problème : aussi meublent-ils immédiatement ce silence, quitte à trop en dire, à dire mal, à donner le bâton pour se faire battre. Il faut dire que pour ces individus, toute attention est bonne à prendre, même une attention malveillante : incapable de vivre hors du regard des autres, ils le sollicitent et le mendient en permanence. D’autres sautent sur la moindre occasion de laisser libre cours à leur narcissisme et de livrer aux autres le fond d’une pensée qu’ils estiment fascinante. Mais on ne parle jamais que de soi-même. Et quiconque parle de soi-même s’expose au regard des autres et laisse à ceux dont le regard et pénétrant bien des indices quant à ce qu’il a dans la tête et dans le cœur. Mieux vaut réserver ce genre de chose aux gens à qui vous faites réellement confiance. Les autres, et en particulier dans des milieux professionnels à risques, peuvent très bien utiliser cela contre vous. Celui qui maîtrise sa parole, qui sait quand se taire, est celui qui, implicitement, peut pousser les autres à parler. Et donc à s’exposer. 

Et même sans aller jusque là : on dit souvent des sottises par volonté de dire trop vite, de capturer la parole immédiatement, avant que quelqu’un d’autre ne s’en empare. Quand votre tour de parole arrive, prendre ne serait-ce que cinq secondes de silence, pour réfléchir à ce que vous allez dire, vous permet de rassembler vos pensées, tout en créant dans la conversation une forme de pause dramatique, qui, dès avant que vous ne commenciez à parler, souligne l’importance de vos propos à venir.

parole et mystère

On a vite fait de surévaluer ce qui est voilé, incomplet, mystérieux ou inconnu.

Un jeu d’illusions

Le pouvoir est un jeu qui repose en grande partie sur les apparences, et conserver une parole rare, et presque solennelle, contribue à vous donner l’apparence d’être plus grand et plus important que vous ne l’êtes en réalité. En gardant le silence, vous avez le pouvoir de gêner certaines personnes, de leur donner l’impression que vous en savez plus que vous n’en dites ou que vous n’en pensez pas moins. Les humains cherchent toujours à expliquer ce qu’ils ne comprennent pas et ils aiment savoir ce que pensent leurs congénères : si vous ne leur laissez pas le loisir de le savoir, ils chercheront à le deviner. Et tout le temps et l’énergie qu’ils passeront à chercher à deviner vos pensées sera un temps et un énergie qu’ils consacreront à votre personne. Biais de coût irrécupérable aidant, il y a de fortes chances que cela augmente votre valeur à leurs yeux.

Brouiller les cartes fonctionne aussi au sein du couple, ou dans le cadre de la séduction : le premier des deux qui dit à l’autre Je t’aime a perdu. Il se met au pouvoir de l’autre, puisqu’il se place volontairement dans l’attente d’une réponse de sa part, et donc à sa merci. Celui des deux qui communique le plus à l’autre ses angoisses et ses doutes se place également en position d’infériorité. Cette position peut parfois être volontaire, surtout pour les femmes (qui peuvent ainsi titiller le fantasme de sauveur et le complexe de Chevalier Blanc de leur compagnon) et les hommes dévirilisés (à qui on a fait croire que l’exposition de ses propre faiblesses rendait séduisant). L’illustration parfaite de ce principe, c’est l’idée de Grand Mystère Féminin, qui laisse accroire à beaucoup d’hommes que les filles, c’est compliqué, tu ne peux pas comprendre. Tant que l’on s’enrobe de mystère, on peut, à peu de frais, échapper à tout jugement.

Parole femme mystérieuse

“Si tu ne peux pas me comprendre, tu ne peux pas me juger, et si tu ne peux pas me juger, je fais ce que je veux.” : l’arnaque au Grand Mystère fonctionne souvent.

Même en parlant d’abondance, l’obscurité a quelque avantage : si vos paroles ont été sibyllines et ont laissé à deviner plus qu’elles n’ont décrit, il y a de fortes chances pour que vos interlocuteurs ressentent un certain sentiment de frustration, et qu’après l’entretien, ils passent des heures à ressasser ce que vous avez dit. Même si vos propos n’ont rien eu de profond, ils y trouveront de l’intérêt et de la profondeur, tout simplement parce qu’ils rempliront eux-mêmes les vides de votre discours avec un sens qui leur conviendra. Gourous, coachs escrocs, philosophes à chemise blanche et autres arnaqueurs de la pensée ne procèdent pas autrement : une pensée semble d’autant plus profonde aux yeux des imbéciles qu’elle est difficile à comprendre au premier abord. Raison pour laquelle ils ne définissent ni n’expliquent jamais leurs concepts. C’est d’ailleurs là ce qui les trahit le plus souvent : un concept maîtrisé est un concept que l’on est capable d’expliquer, en quelques phrases, à une personne qui n’y connaît rien; si l’on vous sert de grands mots, puis que, quand vous en demandez le sens, on vous explique que c’est compliqué, ou encore que vous devriez mieux vous renseigner sur le sujet par vous-même, c’est immanquablement qu’on se moque de vous. Une cousine de cette méthode d’enfumage est celle qui consiste, comme un certain nombre de militants SJW, à changer le sens courant des mots, puis, lorsque vous objectez qu’ils ont tort, à prétendre qu’au contraire, c’est vous qui n’êtes pas assez éduqué pour comprendre le sens de ce qu’ils disent. Une méthode d’intimidation intellectuelle qui a fait ses preuves et qui, si elle prouve surtout la pauvreté de la pensée de celui qui s’en sert, fait toujours son petit effet sur la plupart des journalistes et autres les idiots courants.

Par ailleurs, la frénésie de parole, chez tout individu, témoigne en général d’une faiblesse ou d’un doute : celui qui parle le plus, et le plus vite, est souvent, dans un groupe, celui qui a le plus d’anxiété sociale, qui a quelque chose à se faire pardonner ou quelque chose à cacher aux autres. Les êtres les plus volubiles sont rarement les plus profonds : ce sont les enfants qui parlent à tort et à travers, sans se censurer ni maîtriser leur parole. Les adultes connaissent le pouvoir des mots et en usent avec davantage de parcimonie. 

 

Illustrations : Thomas Bjornstad Earl Richardson Deva Darshan pawel szvmanski

 

Martial
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