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La cinquième Loi du Pouvoir de Robert Greene s’exprime de la sorte : La réputation est la pierre angulaire du pouvoir. A elle seule, elle peut vous permettre d’impressionner et de gagner. Si elle est compromise, vous êtes vulnérable et on vous attaquera de toutes parts. Gardez votre réputation impeccable. Restez vigilant et déjouez les attaques avant qu’elles ne se produisent. Apprenez à détruire vos ennemis par leur réputation : ouvrez-y des brèches puis taisez-vous et laissez faire la meute.

Le stratagème de la cité vide

Durant la guerre civile chinoise connue sous le nom de Guerre des Trois Royaumes (et qui est le matériau de base de l’un des livres les plus épiques jamais écrits), Zhuge Liang s’illustra en tant que stratège pour le compte de Liu Bei, le souverain du royaume de Shu. 

Lors de l’une de ses campagnes militaires visant à restaurer le pouvoir de la dynastie Han, Zhuge Liang, après avoir donné des ordres à ses principaux corps d’armée, choisit comme centre de commandement une petite citadelle, d’intérêt secondaire, dans laquelle il s’installa, ne gardant avec lui qu’une poignée d’hommes. 

Mais à peine était-il installé, et ses troupes déjà à plusieurs jours de marche, qu’il apprit qu’une force colossale, dirigée par Suma Yi, l’un des principaux généraux de Cao Cao (le rival de Liu Bei) était en train d’approcher de la ville sans que ses éclaireurs n’aient été capables de l’en informer plus tôt. Les troupes de Suma Yi comptaient environ 150 000 hommes, celles de Zhuge Liang, moins d’un millier. 

Liang ordonna alors à ses hommes d’abaisser leurs bannières, d’ouvrir grand les portes de la ville, de se dévêtir de leurs uniformes et de se cacher dans les maisons du bourg. Lui-même s’installa confortablement, bien en vue, sur l’une des principales fortifications de la cité. Il n’était pas vêtu en homme de guerre mais simples robes de cour; et en attendant l’ennemi, il joua du luth et chanta. 

C’est dans cette posture que Suma Yi le découvrit, décontracté et confiant, quand il arriva en vue de la cité. Liang fit comme s’il n’avait même pas remarqué la présence de milliers de soldats ennemis autour des remparts, se contentant de continuer à chanter et à jouer de la musique. Pour Yi, qui se trouvait à la tête de son armée, et fut donc parmi les premiers à le voir, il y avait, dans cette scène, quelque chose qui clochait. Ces portes grand ouvertes, cette absence de combattants sur les murailles, ce général ennemi (dont il connaissait le génie militaire, pour l’avoir déjà affronté par le passé et avoir été vaincu par lui plus d’une fois) qui le narguait ainsi… tout cela sentait le piège. En quelques minutes, Suma Yi se convainquit qu’il avait été joué : cette cité était en réalité une souricière, et s’il y aventurait ses hommes, ils seraient promptement entourés et massacrés. Les informations de ses espions, qui l’assuraient que la ville était sans défense, étaient décidément trop belles pour être vraies : il avait été intoxiqué, le vrai conflit se passait ailleurs, et lui, comme un imbécile, avait été sur le point se sacrifier 150 000 soldats en poursuivant une chimère. Suma Yi ordonna immédiatement la retraite, persuadé que l’urgence, pour lui, était d’échapper à ce piège et de rejoindre ses autres corps d’armée. 

Réputation et illusion
La réputation est une forme d’illusion, de tour de passe-passe.

Cet épisode, connu sous le nom de Stratagème de la cité vide, est connu comme la plus grande victoire de la carrière de Zhuge Liang : une victoire remportée sans une goutte de sang, au bluff, et sur sa seule réputation de stratège génial. 

Car oui, c’est bel et bien la réputation de Liang qui lui a valu cette victoire. Il a joué sur l’estime que Suma Yi avait pour lui. Pas un instant, le général de Cao Cao n’a envisagé la possibilité que son adversaire puisse, tout bonnement, s’être fait capturer par manque de discernement, par erreur stratégique ou par défaut dans la qualité de ses informations. Yi considérait Liang comme supérieur à lui stratégiquement parlant, et toute sa réflexion est partie de ce point. Il faut dire que Liang, surnommé Le dragon endormi, était connu pour son intelligence et parfois même sa fourberie et avait la réputation d’être l’homme le plus rusé de Chine. On racontait qu’il avait toujours un atout supplémentaire dans sa manche, un plan B à même de retourner toutes les situations.  

La chronique rapporte qu’à un moment, Yi a songé que peut-être, il pouvait ne s’agir que de l’ultime stratagème d’un général sans autre ressource que le bluff; mais il s’est dit que si ça n’était pas le cas, il serait, lui, la risée des autres militaires à l’avenir (qu’il laisse ou non sa peau dans le piège), pour s’être fait berner ainsi. Le pouvoir de la réputation s’est donc manifesté doublement dans cette histoire : la réputation de Liang a joué en sa faveur, et le souci de sa propre réputation de Yi a joué contre lui. 

Une ombre sur le mur

Ce que cette Loi du Pouvoir rappelle, c’est que, fondamentalement, et pour citer Lord Varys dans Games of Thrones : 

Le pouvoir réside là où les hommes croient qu’il réside. C’est une illusion, une ombre sur un mur. 

 

Et malgré cet aspect illusoire, ou peut-être à cause de lui, la réputation est l’une des essences du pouvoir. Dans la vie sociale courante, les apparences, et surtout la manière dont nous les interprétons, fondent la majorité de nos jugements. La réputation d’un individu ou d’un groupe vient colorer chacun de ces jugements. Elle ternit ou amplifie nos réussites comme nos échecs et fournit aux observateurs extérieurs un filtre d’interprétation pratique : la réputation, c’est du prêt-à-penser, du raisonnement déjà effectué, destiné à alimenter les cerveaux paresseux.

Les exemples ne manquent pas, dans notre monde politique contemporain : ainsi, les efforts du gouvernement français et des médias qui le soutiennent pour insister sur la violence survenue dans les manifestations de Gilets Jaunes, ou encore pour associer ce mouvement à des options politiques extrêmes, ne sont-ils rien d’autre que la tentative de tisser une réputation peu flatteuse aux Gilets Jaunes. Après tout, nous vivons dans une société où, dès lors que l’on peut qualifier quelqu’un de facho, il n’est plus utile de lui répondre; et, dans le cas (rarissime, en réalité), où il nourrirait des idées réellement fascistes, racistes, intolérantes ou autres, on n’a même pas besoin de se demander pourquoi il les nourrit, ni s’il a, ou non, de bonnes raisons pour cela : dès lors qu’il a été renvoyé dans le Camp du Mal, le voici discrédité. 

Nombre des pouvoirs que nous estimons établis ne reposent en réalité que sur l’illusion que nous nous faisons d’eux, la réputation que nous leur reconnaissons. 

Mais l’effet inverse peut également être couramment observé : ceux qui vous accordent une bonne réputation ont naturellement tendance à exagérer vos forces, votre pertinence et vos qualifications. Les fans de telle ou telle figure charismatique (parmi lesquelles on peut compter Emmanuel Macron, par exemple) sont souvent prêts à gober la moindre platitude de leur idole, et de la considérer comme des propos d’une sagesse et d’un courage intellectuel exceptionnels. 

Et quand c’est l’adversaire qui a une haute opinion de vous, ou croit à la grandeur de votre réputation, le pouvoir est entre vos mains : le stratagème de la cité vide n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. On pourrait aussi parler, par exemple, de la campagne en Afrique du Nord d’Erwin Rommel, à la tête de l’Afrikakorps : sa réputation de général invincible était telle que lui aussi remporta plusieurs victoires sans combattre, même alors que ses troupes étaient décimées, les Britanniques, pourtant cinq fois plus nombreux, abandonnant devant lui des villes entières, de crainte de l’affronter à terrain découvert, persuadés qu’ils étaient qu’une victoire dans un tel cas ne pourrait être qu’à la Pyrrhus, et leur coûter un effroyable nombre de morts. 

Construire une réputation

La réputation s’appuie presque toujours sur une qualité unique, et considérée comme hors du commun. Il peut s’agir d’intelligence, de compétence technique, d’empathie, de générosité. Peu importe, en réalité, du moment que cette qualité est vue comme un trait caractéristique de votre personne et qu’elle vous sépare du reste de l’humanité, qu’elle indique que vous n’êtes pas comme tout le monde

L’établissement d’une réputation solide prend du temps et demande beaucoup de travail : bien entendu, il est possible d’aller plus rapidement, sans fournir de réel effort. C’est le cas, par exemple, de nombre de starlettes, de politiciens créés de toutes pièces par les médias ou d’auteurs à succès d’une saison. Mais ceux qui montent comme l’écume à la crête de la vague en ont généralement la consistance, et s’effondrent sitôt qu’on les confronte au réel. Témoin, là encore, Emmanuel Macron, dont l’image a été forgée par une campagne médiatique de grande ampleur, et qui n’existait même pas dans le champ de conscience commun à l’époque où il était ministre : une réputation acquise sans effort ni carrière lui a permis d’accéder à la présidence mais, in fine, cela ne suffit guère pour gouverner.  Témoin, également, l’écroulement de Fiona Schmidt face à Julien Rochedy, au cours d’un mémorable débat sur RT : elle qui avait toujours été aidée et soutenue par les médias dans lesquels elle était apparue s’est retrouvée démunie quand elle est entrée dans le grand bain, face à un contradicteur poli et courtois mais qui était là pour défendre son point de vue, et non pour lui servir la soupe. 

 

Or c’est justement parce que la réputation est à la fois puissante et fragile qu’il convient de la chérir et de la protéger, quand on en bénéficie, ou, quand on en est victime, de la briser en la confrontant au réel.

Et la meilleure façon de la protéger quand on en bénéficie est de l’établir sur une qualité réelle. Et une qualité effectivement pratiquée. Bien entendu, une réputation d’honnêteté vous permet d’être particulièrement trompeur, d’autant que votre victime se doutera peu de votre tromperie; mais c’est parce que vous ne jouerez cet atout que lorsque vous n’avez pas d’autre choix, et que le reste du temps vous vous en tiendrez à une grande honnêteté, que vous pourrez avoir une telle réputation. 

De même, le charme de Casanova était en grande partie basé sur sa propre réputation de grand séducteur : les femmes qui avaient entendu parler de lui en concevaient bien souvent une légitime curiosité, et cette curiosité leur permettait de les approcher. Mais cela signifiait qu’il ne pouvait jamais se permettre de sembler à son désavantage en leur présence.  

Protéger sa réputation

Si la construction d’une réputation prend du temps, sa destruction, elle, peut être immédiate. Aussi est-il souvent plus utile de protéger ce que l’on a déjà, plutôt que de chercher à étendre ses conquêtes. 

Un des points-clefs dans la protection de sa réputation consiste à ne jamais sembler sur la défensive quand celle-ci est attaquée. Bien entendu, il importe de se défendre; mais donner l’impression qu’on le fait, s’intéresser de manière trop évidente aux propos de l’adversaire ou même en faire mention … tout cela revient à faire le jeu de l’adversaire, puisqu’on lui accorde ainsi du pouvoir sur soi. Donner l’impression que l’on est au-dessus de tout cela est souvent une bonne idée. 

Quand on attaque la réputation de quelqu’un d’autre, l’assaut frontal est rarement ce qui paie le plus, ni le mieux, surtout si on se trouve soi-même en position d’infériorité par rapport à lui. Car en ce cas, attaquer trop directement peut non seulement échouer, mais endommager votre propre réputation. Aussi est-il plus intelligent de semer le doute et la rumeur. Ne rien dire soi-même mais jeter quelques éléments de réflexion à ceux qui se feront une joie de parvenir par eux-mêmes aux conclusions que vous souhaitez. La rumeur est une arme terrible : si l’intéressé n’y répond pas, on tendra à la considérer comme vraie. Et s’il y répond, on se demandera souvent pourquoi il accorde une telle importance à une si petite chose, et si sa défense n’est pas destinée, justement, à cacher la véracité de la rumeur. Pour en revenir à Emmanuel Macron : sa réputation d’homosexualité n’a jamais été aussi vive que depuis qu’il s’est défendu de l’être et qu’il a pris le temps (et mobilisé les médias) pour expliquer que non, il n’était pas gay

Rumeurs et ragots sont d’autant plus puissants que ne pas y répondre présente aussi une part de risque : c’est accepter de les laisser vivre leur vie et peut-être enfler. Mais pour celui qui est au pouvoir, et dispose d’une réputation flatteuse, le rapport coût-bénéfice est rarement en faveur de la réponse. Mieux vaut répliquer en attaquant la réputation de celui qui est à l’origine des rumeurs : l’immense majorité des gens, de toute manière, est incapable de faire la différence entre la justesse ou la véracité d’un propos et la sympathie qu’ils ressentent ou non pour l’auteur de ce propos. Dans un monde rationnel, une idée est vraie ou fausse, indépendamment de l’identité de son auteur. Mais nous ne vivons pas dans un monde rationnel, et un homme à la réputation ruinée pourra bien proférer toutes les vérités du monde : il ne sera pas cru. 

Attaquer la réputation d’autrui présente cependant quelques dangers. Car le faire de manière trop subtile peut condamner l’attaque à l’échec mais le faire de manière trop brutale peut contribuer à mettre l’accent non pas sur la cible du propos, mais sur son origine : l’attaquant lui-même. Apparaître comme un furieux, voire comme obsédé par votre cible, est la dernière chose que vous souhaitiez. Là encore, vous ne faites que lui accorder davantage de pouvoir. 

La clef d’une approche juste, à la fois en attaque et en défense, réside souvent dans l’humour. Ridiculiser l’adversaire, mettre les rieurs de son côté : si la chose est faite avec subtilité, elle peut être mortelle. Il y a des ridicules qui tuent, et qui fait rire sur votre dos n’est que rarement bien intentionné à votre égard. 

 

L’humour, en effet, est le prétexte idéal pour faire passer presque n’importe quel propos. Et il met la cible dans une position embarrassante : s’il ne l’apprécie pas, c’est un pisse-froid et s’il l’apprécie, il confirme implicitement vos propos. Un humour subtil mais bien ciblé peut très largement contribuer à creuser quelques trous dans la carapace de réputation d’un rival. 

Réparer une réputation ternie

Le mieux est, bien entendu, de ne jamais laisser une réputation se tenir : il est bien plus facile d’entretenir une bonne réputation que de la réparer si elle a été touchée ou que vous avez été pris en défaut. 

La stratégie la plus couramment employée en pareil cas, et souvent la plus efficace, consiste à allumer un contre-feu : attirer l’attention sur un autre thème et tenter d’orienter sa réputation dans cette nouvelle direction. Ainsi, une entreprise polluante pourra-t-elle s’essayer au green washing ou, mieux, à un autre thème en vogue : quoi de mieux, par exemple, que de se présenter comme un parangon de vertu en matière d’égalités salariales entre les sexes, pour faire oublier des magouilles financières ? Plusieurs grandes fortunes rachètent aussi leur réputation entachée par un certain degré d’évergétisme : si vous financez la construction d’un bâtiment, il restera, et votre nom y demeurera associé, alors que le scandale qui vous a mouillé sera oublié depuis longtemps. 

Pour qui n’a pas de tels moyens, le stratagème reste néanmoins utile : aller à Canossa et avouer ses torts n’étant que rarement une option présente dans le champ intellectuel et moral des puissants (car ils voient cela, à tort, comme une forme de faiblesse), ils préfèrent en général détourner l’attention. Plus efficace à court terme, cette tactique n’est toutefois qu’un masque, qui ne doit en aucun cas tromper l’homme rationnel. 

Réputation ternie
Bien des collections d’art et bien des réalisations culturelles ne sont rien d’autre que des cache-sexes pour une réputation ternie.

En conclusion

Le pouvoir, bien souvent, n’est rien d’autre que l’illusion du pouvoir, le récit de celui-ci. Et la réputation n’est rien d’autre que la somme des malentendus que l’on accumule sur son nom. Ce n’est pas un pouvoir direct mais c’est le récit que les autres font de votre pouvoir. Ce qui, au final, revient quasiment au même. Du moins tant que dure l’illusion et que nul ne s’aperçoit que le roi est nu.

Illustrations : Nicolas Gras JR Korpa George Coletrain John Noonan

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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