0

La sixième Loi du Pouvoir de Robert Greene est formulée comme suit : Les gens jugent tout à l’apparence ; ce qui n’est pas visible ne compte pour rien. Ne vous laissez jamais noyer dans la foule ni sombrer dans l’oubli. Soyez à tout prix le point de mire, celui que l’on remarque. Faites-vous plus grand, plus chatoyant, plus mystérieux que la masse terne et morne, soyez l’aimant qui attire tous les regards.

L’attention des autres est, pour certains (et certaines surtout), une drogue. Mais elle est aussi l’un des éléments essentiels du pouvoir. Ne serait-ce que parce que nous ne disposons pas, matériellement parlant, d’assez de temps pour consacrer de l’attention à tous, ni à chacun : chaque instant d’attention que vous offrez à l’un est un instant que vous n’offrez pas à l’autre. Et celui qui parvient à attirer l’attention exclusive sur lui attire également les pensées et les considérations des autres. Peu importe qu’il soit ou non vertueux. Peu importe qu’il soit un individu de qualité ou un médiocre : le seul fait qu’il se trouve sous le feu des projecteurs suffit à lui donner du pouvoir, ne serait-ce que sur ceux qui lui accordent de leur temps et de leur attention.

Dans la communication politique, on parle souvent d’UBM, pour Unités de Bruit Médiatique. Le succès de tel ou tel candidat est souvent mesuré en termes d’UBM, c’est-à-dire de temps d’antenne, de nombre d’articles consacrés à sa personne, etc. Et ce quel que soit le contenu de ces articles ou de ces sujets. Même s’ils sont scandaleux, mensongers, insultants, diffamants … peu importe, du moment que l’on parle du sujet.

Mais même si vous ne travaillez pas dans le secteur politique, le regard des autres, la gloire et la célébrité sont autant d’occasions d’obtenir et d’exercer du pouvoir. Celui qui sort du lot bénéficie toujours d’une forme ou d’une autre d’autorité ou d’influence.

pouvoir et singularité

Celui qui exerce le pouvoir, c’est souvent celui qui ose faire ce que les autres ne font pas.Et surtout qui le fait savoir.

Le fantasme de la distinction

Il n’y a rien de plus commun que de croire qu’on n’est pas comme tout le monde. Chacun se rêve original, alors même qu’il n’est, le plus souvent, qu’un lambda parmi tant d’autres. A défaut d’une originalité réelle, qui demande souvent du travail et de l’abnégation, on se contentera donc souvent d’admirer un autre, plus courageux, plus chanceux, plus travailleur ou plus brillant que soi, qui a réussi à se distinguer de la masse. Cette admiration, qui est le fondement du pouvoir et de l’influence exercée sur lui, n’est pas dénuée d’arrières-pensées, d’ailleurs, et comprend souvent une part de jalousie : au fond, l’admirateur aimerait être à la place de son idole ; il aimerait être lui, bénéficier de ce qu’il a obtenu.

A défaut de chance, de travail ou de valeur, certains individus peuvent néanmoins obtenir l’attention pour d’autres qualités, ou absence de qualités. On peut penser par exemple aux stars de télé-réalité, ce ramassis de pétasses et de débiles légers castés justement pour faire croire au petit peuple que oui, ça pourrait lui arriver à lui aussi. Ou encore l’attention whore, la putaclick, qui mendient des miettes d’attention dès que l’occasion s’en présente.

Mais il existe d’autres manières d’attirer l’attention sur soi, sans forcément de travail ni de talent : faire ou à dire ce que les autres ne font ni ne disent pas. C’était, par exemple, le cas du Duc de Lauzun, à la cour de Louis XIV.

Un nain à la cour du Roi Soleil

Antoine Nompar de Caumont, marquis de Puyguilhem, comte de Saint-Fargeau et duc de Lauzun, n’avait pas grand-chose pour lui. Certes, il était issu d’une grande famille de la noblesse française, mais à Versailles, c’était le cas de presque tout le monde. Il était petit, plutôt laid ; il n’avait ni talent d’écriture, ni grande carrière militaire ou juridique, ni, en fait, rien qui puisse réellement le distinguer ou le mettre en valeur. Mais il avait une certaine attitude.

Tyrion lannister duc de lauzun

Il est probable que le personnage de Tyrion Lannister a été, au moins en partie, inspiré par la personnalité du Duc de Lauzun.

Lauzun, en effet, se fit remarquer par sa façon d’être et de vivre : il osait dire les choses en face, se montrant parfois insultant, y compris envers le roi lui-même ; on a dit qu’il couchait avec sa propre cousine, Catherine Charlotte de Gramont, et il ne démentit  pas les rumeurs. A bien des égards, ce nabot rappelle la personnalité d’un Tyrion Lannister, qu’il a, d’ailleurs, peut-être en partie inspiré (Georges R.R. Martin étant un très bon connaisseur de l’histoire de France). Face à Louis XIV, Lauzun osa toutes les insolences : il séduisit sa cousine, coucha avec sa propre maîtresse, insulta sa favorite (la traitant de pute à chien au creux de l’oreille, après s’être, avec force sourires et saluts, approché d’elle plaisamment, au milieu de ses dames de compagnie), se glissa sous le lit royal pour surprendre des conversations intimes, fit des scandales dans les propres appartements privés du monarque, faillit en venir aux mains avec lui (Lauzun cassa son épée sur son genou, en prétendant que c’était pour ne pas être tenté d’embrocher le roi ; Louis jeta sa canne par la fenêtre « pour ne pas avoir à frapper un gentilhomme comme on frappe un chien ») … et Louis XIV toléra tout cela. Le roi accepta ce personnage truculent, exagéré, haut en couleurs, osant tout … justement parce que nul autre n’osait lui tenir tête ainsi, et parce que le culot du petit homme lui plaisait. Le roi, d’ailleurs, n’était pas le seul à être charmé : toute la cour se disputait les faveurs de Lauzun, justement parce qu’il était choquant. Au final, il fit une brillante carrière, accumulant charges, commandements et décorations. Tout cela sur la base de son seul culot et de son attitude provocatrice. Une attitude, d’ailleurs, très finement calculée et qui ne devait rien à l’ignorance : Lauzun connaissait l’étiquette de Versailles sur le bout des doigts ; il savait parfaitement comment il convenait de se comporter, et c’est en toute connaissance de cause qu’il violait les règles de la cour. Même s’il prit parfois des risques (et fit l’objet de quelques séjours en Bastille sur ordre du roi les fois où il dépassa vraiment les bornes), le plus souvent, il choquait juste assez pour faire rire ou pour scandaliser, mais pas assez pour risquer un duel ou une condamnation.

Cet aspect des Lois du Pouvoir est à mettre en relation avec la troisième loi. La plupart des gens, en effet, nourriront un sentiment de supériorité envers ceux dont ils sont capables de prédire les pensées ou les actions à venir. Si vous ne leur réservez aucune surprise, s’ils sont capables de mettre à l’avance des mots dans votre bouche, ils ne vous respecteront pas.

Mystères de la légitimité

Cela est d’autant plus vrai à notre époque : avec Internet et les médias sociaux, le monde devient chaque jour plus petit, plus familier. Les goûts et les modes tendent à converger et une culture commune à émerger, lentement mais inexorablement. Dès lors, bien des choses en viennent à sembler banales au plus grand nombre. Et la banalité, en matière de pouvoir, est potentiellement meurtrière : il n’y a, en effet, rien de plus extraordinaire (au sens strict du terme : sortant de l’ordinaire) que le fait d’exercer un pouvoir ou une influence sur les autres. Et afin de les consoler, en quelque sorte, du pouvoir que vous exercez sur eux, vous devez les convaincre de la légitimité de ce pouvoir, en leur montrant à quel point vous êtes différent, lointain, singulier. Votre interlocuteur aura toujours moins honte de se soumettre à un surhomme que d’écouter les conseils d’un voisin de palier.

La création d’une légende, l’élaboration d’un mythe soulignant l’aspect extraordinaire de la personne détentrice du pouvoir, est souvent perçue comme une nécessité. Ainsi, dans l’Antiquité, les naissances des hommes illustres étaient généralement décrites comme précédées de signes et de merveilles, indiquant quel grand destin allait être le sien. L’étoile de Bethléem, pour la naissance de Jésus, n’est en réalité qu’un exemple parmi bien d’autres. Suétone nous rapporte, dans la Vie des Douze Césars, que déjà bien des années avant la naissance d’Auguste, la foudre avait frappé son lieu de naissance ; ou encore que sa mère Atia, pénétrée par un serpent dans le temple d’Apollon lors d’un sacrifice solennel, avait gardé toute sa vie durant la marque d’un serpent sur le corps, et disait que son fils était l’enfant du dieu. Avant l’accouchement, elle eut également un rêve prophétique, dans lequel elle avait le sentiment que son ventre s’élevait vers les astres. Quant à Octavius, le père d’Auguste, il rêva que le soleil sortait de la vulve de sa femme. Autant de signes et de merveilles certainement inventés bien après le règne d’Auguste, mais qui confirment, a posteriori, la légitimité de son pouvoir, en confirmant à quel point on a affaire à un homme extraordinaire.

Couronne et pouvoir

Couronne, sacre, élection divine … autant de manières de légitimer le pouvoir et de justifier son exercice.

Mata Hari et BHL : quand la célébrité explique la célébrité

Dans les années 1900, Mata Hari connut, à Paris, un succès foudroyant. Pourtant, elle n’avait pas grand-chose pour elle à la base : jolie mais pas d’une beauté extraordinaire, elle était une danseuse moyenne. Mais elle sut s’entourer de mystère et de sensualité. En refusant les grandes scènes, en ne dansant que dans le cadre de petits cercles privés (où elle finissait souvent nue), en présentant des chorégraphies inhabituelles (inspirées de ce qu’elle avait vu durant son adolescence à Java), en utilisant un nom de scène lui-même fort exotique (au lieu de son nom véritable : Margareta Gertrude Zelle, ça fait tout de suite moins rêver), elle créa autour d’elle une aura de curiosité et de frisson. Ce mystère lui attira l’attention de bien des journaux et une foule d’histoires plus extraordinaires les unes que les autres furent colportées sur son compte. Quand, enfin, elle accepta (non sans se faire beaucoup prier) un premier spectacle public, elle était déjà une star, alors qu’en réalité très peu de gens avaient déjà assisté à l’une de ses danses.

Mata Hari

Ce n’est pas son talent de danseuse qui a fait le succès de Mata Hari, mais bien le mystère dont elle s’entourait … et le fait qu’elle finissait bien souvent nue.

Plus près de nous : Bernard-Henri Lévy est un philosophe sans œuvre véritable. Il n’est enseigné nulle part, n’enseigne pas lui-même; il se reconnaît des maîtres et des influences mais nul ne se déclare son disciple ; sa pensée n’est porteuse d’aucun concept particulier ni identifiable, et n’est, in fine, qu’un commentaire de l’air du temps, sur un mode libéral et atlantiste. Il n’est pas non plus réellement lu, ses ventes de livres étant anecdotiques et les journalistes qui chroniquent ses ouvrages le faisant bien souvent sans les avoir ouverts, se basant uniquement sur la quatrième de couverture et le dossier de presse fourni par l’éditeur. Plusieurs fois ridiculisé, par d’autres (entartages, affaire Botul…) ou par lui-même (ses films, sa délirante Idéologie française…), il n’en demeure pas moins insubmersible. En cause : un vrai talent communicationnel, un solide réseau d’amitiés au sein des rédactions et une présence sur la scène médiatique qui, au fil des années, a fini par devenir la justification d’elle-même. On invite BHL à s’exprimer sur à peu près tout et n’importe quel sujet parce qu’en général, il s’exprime sur à peu près tout et n’importe quel sujet et qu’il est, médiatiquement parlant, un « bon client ». Maître de son image, il passe bien à l’écran, impressionne ceux qui ne l’ont pas lu et que son image médiatique fascine ou subjugue. L’iconique chemise blanche, le côté jet-set, cet air un brin mystérieux qui laisse à croire qu’il nourrit des pensées profondes, la maîtrise d’un vocabulaire technico-philosophique qui laisse à penser qu’il est capable de manier des concepts complexes et élevés … autant d’éléments qui contribuent à son image et renforcent sa légende.

Dans le cas de Mata Hari comme dans celui de BHL, c’est la célébrité qui nourrit la célébrité, le pouvoir médiatique qui renforce le pouvoir médiatique. Mata Hari fut une star avant d’être vue sur scène, tout comme BHL est considéré comme un philosophe sans être lu. Mais dans les deux cas, l’habit faisant le moine, l’apparence du pouvoir (artistique ou intellectuel) est suffisante pour conférer un pouvoir d’influence réel.

Pouvoir, mystère et dangers

L’une des clés du pouvoir consiste donc non seulement à attirer l’attention sur soi, mais à l’attirer sur les parties de sa personne que l’on choisit de dévoiler, et pas sur d’autres. Être maître du regard que les autres portent sur vous, c’est, déjà, être en partie maître de leurs pensées. Et cette attention n’est jamais aussi excitée que quand vous cultivez une part de mystère ou semblez, au moins partiellement, relever d’une nature différente, supérieure. Parvenez à convaincre votre auditoire de votre génie, ou du fait que Dieu ou les anges vous parlent personnellement, et vous serez dans la position du gourou et/ou du favori des médias. A défaut de cultiver un mystère complet, il est, au moins, possible de se montrer moins facile à prédire que la normale. Introduire dans ses actions ou ses prises de position, de temps à autre, un élément surprenant, ou qui ne colle pas directement avec l’image que les autres se font de vous, peut vous permettre de vous rendre moins lisible en apparence. Dans le cadre des rapports de séduction, c’est là tout le principe du grand mystère féminin : entourer d’ombres, de brumes et d’illusion ce qui, sans cela, serait d’une banalité écrasante et d’une prévisibilité absolue. Dans la danse des sept voiles, la danseuse révèle, au fil des mouvements de ses voiles, des parties diverses de son anatomie ; une telle danse n’aurait que peu d’intérêt si elle était nue : ce qui est excitant pour le spectateur, ce n’est pas la nudité possible de la danseuse (il se doute bien d’à quoi elle doit ressembler), mais bien la possibilité, au hasard de l’un de ses mouvements, d’entr’apercevoir, peut-être, une partie qu’elle ne comptait pas montrer, de voler un brin de son intimité. Et tout l’art de la danseuse consiste, bien entendu, à ne montrer que ce qu’elle souhaite tout en faisant croire au spectateur qu’il a été capable de chaparder un peu plus.

Reste que l’attention que l’on attire peut être à double tranchant : elle attire également la jalousie. Et cultiver le mystère peut être un jeu dangereux, en laissant à supposer que l’on cache des choses. Les gens aiment qu’on leur mente, mais seulement dans une certaine mesure. Ils adorent être étonnés mais ne sont jamais aussi ravis que lorsqu’ils peuvent, malgré tout, percer un petit peu du mystère. De même que la danseuse des voiles laisse parfois apercevoir un peu plus qu’elle ne devrait, l’homme de pouvoir autorise quelques coups d’œil occasionnels sur ses secrets, ne serait-ce que pour demeurer fascinant mais ne pas sembler terrifiant. Mata Hari n’était sans doute pas une espionne. Mais elle a quand même été exécutée ; en partie parce que, lorsqu’elle a été interrogée, personne n’a vraiment cru, avec la réputation qu’elle entretenait, qu’elle puisse être aussi simple, aussi naïve, bref aussi gourde, que ce qu’elle apparaissait aux enquêteurs chargés de son dossier.

Illustrations : Wikisource, HBO, Austin Neill Paweł Furman

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

Autodafé #4 : Sexe, mensonge et banlieues chaudes, de Marie Minelli, alias Marlène Schiappa

Article précédent

Comment reconnaître un candaule et devenir un sale macho oppresseur

Article suivant

Plus d'articles Culture

Sur les mêmes sujets