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Robert Greene exprime ainsi la neuvième Loi du Pouvoir : Le triomphe momentané obtenu en haussant le ton n’est qu’une victoire à la Pyrrhus : le ressentiment, la rancœur que l’on suscite sont plus forts et plus durables que la docilité forcée de votre interlocuteur. Votre pouvoir sera bien plus grand si vous arrivez à obtenir son accord par vos seules actions, sans dire un mot. Ne prêchez pas, montrez l’exemple.

Cette loi n’est pas sans rapport avec l’Effet de Rebond. Ce biais cognitif, présent chez tous les êtres humains à un degré ou à un autre, implique en effet que quand nous nous sentons obligés (par les conventions sociales, par un ordre supérieur, etc.) de dire ou de faire des choses qui vont à l’encontre de ce que nous croyons, cette obligation, loin de nous convaincre, nous renforce au contraire dans notre idée première. Ainsi, quand on use de terrorisme intellectuel pour expliquer aux gens que le racisme, c’est mal, beaucoup en deviennent plus racistes encore (parfois même sans s’en rendre compte). Idem, bien entendu, pour d’autres sujets et idéologies.

Ce que Greene nous montre ici, c’est qu’il est difficile de convaincre. Et plus difficile encore de le faire en se parant de son autorité, réelle ou supposée. Il nous arrive de savoir parfaitement que nous avons raison … mais trop insister, auprès de la mauvaise personne, peut nous valoir plus d’ennuis que d’avantages. Tel est le destin, d’ailleurs, d’un bon nombre d’experts et de consultants : une entreprise ou une administration fait appel à eux pour résoudre des problèmes et ils livrent leur expertise. Mais ils savent que leurs conclusions ne seront acceptées que si elles sont validées par leur commanditaire. Commanditaire qui, s’il était compétent dans leur champ de connaissance, n’aurait pas eu besoin d’eux en premier lieu. Et va donc juger d’une chose sur laquelle, par nature, il ne peut pas avoir d’avis réellement intelligent et motivé. C’est toute l’essence de la fameuse scène de la publicité télévisée dans 99 Francs :

Si l’expert se braque, et rentre dans le lard du commanditaire incompétent, il a perdu la partie : il remportera peut-être cette manche-ci, mais jamais plus il ne travaillera pour ce client. Il lui faut donc biaiser : admettre, par exemple, des aménagements de manière à faire croire au client que ce sont ses idées à lui qui sont prises en compte. Si l’expert est astucieux et le client pas trop têtu, ou tant soit peu honnête, ça peut marcher. Mais le plus souvent, que vous soyez expert ou non, les gens ne vous consultent que pour s’entendre dire ce qu’ils ont déjà décidé en leur for intérieur.

La victoire de Michel-Ange

Une telle situation arrive tôt ou tard à tout le monde, surtout dans le monde professionnel. Elle est même arrivée à l’artiste italien Michel-Ange, au début du seizième siècle. L’église Santa Maria Del Fiore, à Florence, conservait alors un très gros bloc de marbre, que deux sculpteurs, déjà, avaient renoncé à travailler : ils le disaient trop veiné, pas assez compact, trop étroit. De l’avis général, il était inutilisable et on ne pourrait jamais rien en tirer. Il resta donc quarante ans à prendre la poussière. Un jour, on décida cependant de demander à Michel-Ange s’il pensait pouvoir en faire quelque chose. L’artiste, qui séjournait alors à Rome, se rendit à Florence et déclara, après examen, qu’il saurait quoi faire du bloc. Ce n’était pas l’avis de Pier Soderini, gonfalonier (c’est-à-dire chef du gouvernement florentin), et qui se piquait d’une grande connaissance en matière artistique.

Aussi, quand, plusieurs semaines plus tard, Michel-Ange s’approchait de la fin de son travail, Soderini visita-t-il son atelier, afin de se convaincre qu’il avait eu raison et que le sculpteur avait bel et bien berné les institutions florentines et que son travail ne donnerait rien de bon. Le sujet proposé par Michel-Ange, une représentation d’un David à la fronde symbolisant la jeune république de Toscane faisant face à ses puissants ennemis, avait séduit les autres dignitaires de la ville. Mais Soderini restait persuadé de l’impossibilité d’un tel travail sur ce bloc-là. Aussi, quand il découvrit la sculpture presque achevée, fut-il à la fois très impressionné et très déçu. Admettre immédiatement son erreur eut été sage, certes. Mais les êtres humains sont rarement sages et quand on les met face à leurs propres manquements, il est fréquent qu’au contraire, ils s’entêtent. Aussi Soderini s’entêta. Il ne put que reconnaître la qualité du travail, bien entendu. Mais il lui fallait y trouver un défaut. Il décida que ce serait le nez : le nez du David était trop grand à son goût, cela gâchait tout son visage, cela brisait l’harmonie de l’ensemble. Quel dommage ! On ne pourrait pas le montrer au public.

argumentation et pouvoir

Fierté, sentiment d’autorité, désir, volonté consciente ou non de rabaisser l’autre … les motivations des humains sont souvent complexes et contradictoires, et se fier à la seule argumentation rationnelle, c’est témoigner d’une confiance tout à fait exagérée à l’égard de la sagesse et de l’humilité de son interlocuteur.

Michel-Ange ne s’opposa pas à Soderini. Il lui demanda d’attendre un peu et le fit asseoir dans un angle de la pièce qui ne lui permettait pas de voir le visage de la statue. Montant sur l’échafaudage, il s’approcha du visage du David et fit mine d’y donner quelques coups de burin. En réalité, il se contentait de secouer la poussière de marbre qui se trouvait sur ses mains. Mais de l’angle où il se trouvait, Soderini n’y vit que du feu. Puis Michel-Ange le fit monter sur l’échafaudage avec lui : il lui demanda d’examiner le visage de près et si la correction, qu’il venait d’exécuter sur sa suggestion, lui convenait. Ravi, Soderini déclara que cela changeait effectivement tout et que, grâce à son intervention, l’œuvre était enfin parfaite.

Michel-Ange avait donc adopté une stratégie gagnant-gagnant : en ne pointant pas du doigt l’incompétence de Soderini, il se conservait sa sympathie et préservait l’orgueil d’un futur client potentiel. Mais dans le même temps, il conservait son travail intact.

Bien entendu, il pouvait faire monter Soderini dès le début sur l’échafaudage et lui demander d’examiner le visage de près. Mais s’il l’avait fait, et même en admettant que le gonfalonier accepte l’idée qu’il avait tort, il s’aliénait la sympathie de l’homme de pouvoir.

Une histoire de bélier et de pouvoir

Un autre exemple historique nous vient de l’Antiquité. En 131 avant notre ère, durant le siège de la ville grecque de Pergame, le consul romain Publius Crassus Dives Mucianus commanda à un ingénieur de siège athénien un bélier destiné à forcer les portes de la ville. Il en avait spécifié les dimensions et le poids. L’ingénieur, estimant que le consul, moins expert que lui en la matière, s’était trompé, et que le bélier qu’il demandait serait trop grand (ce n’est pas forcément la taille d’un bélier qui fait son efficacité), lui en livra un autre, plus petit, mais selon lui plus adapté à la tâche en question. Quand Mucianus, en colère, lui demanda pourquoi il lui avait livré autre chose que ce qu’il avait demandé, l’ingénieur le prit de haut, en lui disant qu’il devait se fier aux avis des experts. Mucianus écouta patiemment tout son discours, ne l’interrompant pas dans ses longues explications techniques. Puis, quand il eut fini, il secoua la tête, déclara que les Grecs, décidément, parlent trop, et le fit mettre à mort.

Orgueil et pouvoir

L’orgueil peut rendre dangereux tout imbécile détenant une once d’autorité et de pouvoir.

L’histoire ne dit pas qui avait raison, concernant la taille du bélier. Sans doute l’ingénieur. Mais une chose est sûre : il n’est pas toujours bon de mettre à un puissant commanditaire le nez dans son incompétence. De plus, Mucianus ayant déjà, auparavant, insisté publiquement sur la taille du bélier qu’il souhaitait, il ne pouvait que difficilement se dédire devant ses officiers : c’eut été avouer ses propres manquements. Certes, reconnaître ses erreurs est une saine preuve d’humilité. Mais les Hommes sont rarement humbles. Certains, même, considèrent inconsciemment toute marque d’humilité comme une forme de faiblesse intolérable. Inutile, donc, d’essayer de les convaincre : ce qu’ils veulent, ce n’est pas la vérité. C’est avoir l’impression qu’ils ont eu raison et que leur avis a prévalu. En réalité, c’est la non-observation de la Première Loi du Pouvoir qui a condamné l’ingénieur.

Les dangers de l’argumentation

L’argumentation, d’ailleurs, pose un autre problème : les mots sont polysémiques, et ne demandent qu’à être mal interprétés. Mauvaise foi aidant, il est fréquent que la démonstration la plus rigoureuse et la mieux étayée tombe dans l’oreille d’un sourd. Biais cognitifs et sophismes sont la règle, bien plus que les raisonnements clairs et rigoureux.

Gagner par les mots seuls est donc prendre le risque d’une victoire sans lendemain ni contenu. Une victoire à la Pyrrhus, qui, finalement, vous laisse plus désarmé et plus misérable que vous ne l’étiez avant de combattre. Il est important de bien choisir ses batailles : pourquoi prendre le risque de vous engueuler avec votre père sur un thème au sujet duquel vous savez, d’avance, que vous ne tomberez pas d’accord ? Le résultat sera invariablement une incompréhension, voire une brouille. Le pire serait que l’un « gagne » la confrontation, ce qui amènerait l’autre à concevoir jalousie et amertume, et détériorerait la relation. Admettre des divergences et ne pas en faire un drame, ou encore louvoyer et éviter certains sujets, est souvent plus sage : Soumettre l’ennemi par la force n’est pas le summum de l’art de la guerre, le summum de cet art est de soumettre l’ennemi sans verser une seule goutte de sang, dit Sun-Tzu. De fait, s’il est possible, en se laissant le temps de prouver par les actes qu’on a raison, d’éviter des confrontations verbales inutiles et gourmandes en énergie et en émotions, mieux vaut le faire.

medias sociaux et pouvoir

L’usage excessif des médias sociaux est un excellent moyen de renoncer à toute forme réelle d’action.

La parole comme renoncement au pouvoir

Un autre écueil, et non des moindres, pour qui tente de gagner par les mots plutôt que par les actes et les faits, est que les mots nous nourrissent en partie. Pour bien des gens, parler de ce qu’ils veulent faire, de ce qu’ils pensent à faire, de ce qu’ils rêvent de faire, est une manière de s’exonérer de l’effort et du risque d’avoir à réellement le faire. Aussi connaissons-nous tous des personnes qui, bientôt, c’est promis, vont faire quelque chose. Mais repoussent, de mois en mois, d’année en année, l’échéance. Des personnes qui ne comprennent pas qu’en réalité, ce qui nous définit, ce ne sont pas nos intentions mais bien nos actes. Attendre Godot n’amène nulle part. Mais parler de Godot en l’attendant non plus : cela nous donne seulement l’illusion que nous faisons quelque chose au lieu de nous rouler les pouces. De plus, si vous passez votre temps à être sur le point de faire quelque chose, vous allez, à termes, perdre le respect et la considération de vos interlocuteurs. En dire moins que nécessaire, faire sans avoir trop dit auparavant : tout cela est un moyen, bien plus sûr, d’imposer le respect. Chacun aime parler de soi, mais personne n’aime trop entendre parler les autres. Si vous monopolisez la parole, vous empêchez les autres de s’en emparer, et donc de parler d’eux-mêmes. Ils vous en voudront, parce que vous leur volez leur quart d’heure de lumière et que vous les empêchez de faire exactement ce que vous êtes en train de faire : flatter, dans le regard d’autrui, leur pauvre petit égo.

On le remarque facilement dans le milieu professionnel : ceux qui parlent le plus sont rarement les plus efficaces et l’immense majorité du contenu de leurs conversations est totalement indigne d’intérêt. Ils ne parlent que pour mieux s’entendre parler, pour meubler leurs angoisses et leur vide ontologique.

parole et pouvoir

Le pouvoir est rarement entre les mains de ceux qui monopolisent la parole. Il est bien plus souvent dans le camp de ceux qui savent écouter, rendre leur parole rare et précieuse, et laisser les autres se bercer d’illusions.

Trop parler, trop en dire, trop vouloir démontrer, c’est donc bien souvent renoncer implicitement à l’action, c’est-à-dire à la réalité du pouvoir. Les médias sociaux nous tendent un tel piège tous les jours : nombreux sont ceux qui estiment avoir agi pour une cause qu’ils pensent leur tenir à cœur quand ils ont mis un Like sur un contenu Facebook. Et se dédouanent ainsi de toute action réelle. De telles attitudes existent partout, dans tous les milieux, et l’androsphère n’y fait pas exception : combien, par exemple, se servent de l’argument du gynocentrisme, ou du refus d’un système qu’ils jugent oppressif, pour justifier, y compris à leurs propres yeux, leur inaction, fruit de leur peur ou de leur paresse ?

En dire moins, pour en faire plus. Laisser aux autres les satisfactions immédiates de l’illusion et de l’attention pour se concentrer soi-même sur ses objectifs de long terme. Ne livrer que les batailles dans lesquelles on a quelque chose à gagner. Autant de leçons de cette neuvième Loi du Pouvoir.

Illustrations : rawpixel Lemuel Butler

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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