Male disposability : la vie d’un homme ne vaut rien

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male disposability : on sacrifie toujours les hommes

On appelle male disposability la tendance, commune à la très grande majorité des cultures humaines, à considérer que la vie d’un homme vaut moins que celle d’une femme : de l’adage Les femmes et les enfants d’abord ! aux rites chevaleresques, les exemples ne manquent pas du sacrifice, volontaire ou subi, d’hommes au bénéfice exclusif de femmes. Si des contre-exemples existent (type Choix de Sophie, par exemple), comme existent des contre-exemples à toutes les grandes règles ou tendances, le sens général va, bel et bien, dans celui du sacrifice des mâles. 

Male disposability : un processus sélectionné

La male disposability n’est pas jaillie du néant. Elle est le résultat de notre histoire évolutive et fait partie, au même titre que l’hypergamie féminine ou l’hypogamie masculine, des comportements qui ont été sélectionnés au fil du temps, car, pour désavantageux qu’ils puissent être pour un individu, ils favorisent la survie du groupe, et de l’espèce au sens large.

En effet, en cas de désastre au sein d’un groupe humain (guerre, famine, etc.), il est préférable, compte tenu du fait qu’il y a en général à peu près autant de naissances de garçons que de filles, que ce soient majoritairement des hommes qui meurent. Les quelques survivants suffiront à engrosser les femmes qui restent et ne se disputeront pas pour l’accès à celles-ci, de sorte qu’en l’espace d’une génération, la démographie de la tribu aura effacé le désastre ; si, à l’inverse, ce sont surtout des femmes qui meurent, alors non seulement le groupe mettra plus longtemps à guérir de la catastrophe, mais en plus les hommes risquent fort de s’entretuer pour la possession des quelques femmes survivantes, ce qui va mettre le clan encore plus en danger.

De plus, il convient de se souvenir que les hommes sont hypogames, ce qui signifie qu’ils ont tendance à espérer pouvoir avoir accès au plus grand nombre de femmes possible, au détriment de la qualité des partenaires. En pratique, réduire le nombre de concurrents masculins potentiels augmente donc les chances d’un individu mâle survivant d’avoir accès à davantage de femelles. De même, l’hypergamie féminine (la tendance à vouloir un partenaire de la meilleure qualité possible, quitte à partager un homme de haute valeur avec une autre, plutôt que d’avoir l’exclusivité d’un loser) se satisfait très bien de la male disposability : qu’ils soient plus chanceux, plus puissants, plus rusés ou naturellement immunisés à la catastrophe qui vient de s’abattre sur la tribu, les mâles survivants prouvent, du seul fait de leur survie, leur qualité supérieure.

On pourrait objecter qu’il ne s’agit là que de théorie et de spéculation. Et on l’objecterait à tort, car la male disposability a été observée et mesurée.

male disposability et guerre

Ce sont les hommes qui meurent à la guerre : un des aspects les plus évidents de la male disposability

En ville, à la campagne ou dans l’espace…

L’étude Intrasexual Competition Shapes Men’s Anti-Utilitarian Moral Decisionsde Bastien Trémolière, Gwenaël Kaminski et Jean-François Bonnefon, parue en 2015, a mis en scène plusieurs situations de dilemme moral pour tenter de mesurer à quel point des sujets des deux sexes y répondaient. Dans tous les cas, il s’agissait d’une forme de scénario-catastrophe, comparable au dilemme du trolleybus (un wagon lancé à grande vitesse, et qui ne peut pas être arrêté, doit être orienté sur une voie de chemin de fer spécifique ; si on le fait, une personne, qui se trouve sur la voie à ce moment, sera tuée, mais les trois personnes dans le wagon survivront … que faites-vous ?) ou celui du canot de sauvetage (le canot de sauvetage du Titanic ne peut accueillir que trois personnes, vous en avez cinq à charger : qui sacrifiez-vous ?).

La réponse utilitariste classique au dilemme est que, trois vies valant mieux qu’un et toutes les vies se valant, il serait préférable de sacrifier une seule personne. C’est en tout cas le choix moral le plus couramment accepté. Des variantes peuvent éventuellement exister (un enfant ou trois vieillards ?) mais, dans l’ensemble, si les personnes ne sont pas sexuées, la plupart des gens ont tendance à choisir cette option. Mais était-ce également le cas quand l’histoire présente des situations où le sexe des personnes hypothétiques est connu ? Les participants devaient répondre au dilemme en indiquant s’ils sacrifieraient ou non trois personnes de leur propre sexe ou une personne du sexe opposé. Les cobayes étaient également interrogés sur leur orientation sexuelle, afin de déterminer si celle-ci influençait ou non leurs réponses. Des variantes de l’expérience ont aussi permis de tester l’hypothèse de l’âge : les sujets étaient-ils plus susceptibles de sacrifier des personnes jeunes ou des personnes âgées ?

Afin de faire varier les situations en fonction de la rareté de partenaires sexuels de remplacement potentiels, les scénarii étaient décrits comme ayant lieu dans une grande ville (beaucoup de partenaires de remplacement), dans un village (moins de partenaires de remplacement) ou dans une station spatiale (aucun partenaire de remplacement).

Et le résultat a été sans appel : les hommes étaient, bien plus que les femmes, susceptibles de faire un choix non-utilitariste, en sacrifiant trois hommes pour sauver une seule femme. Et cette proportion augmentait considérablement (50 à 75% des hommes, selon les cas contre 18% à 30% des femmes acceptant de sacrifier trois femmes pour sauver un homme) dans le cas du scénario de la station spatiale.

male disposability

La male disposability en chiffres

Cette proportion baissait significativement parmi les hommes homosexuels, qui n’étaient que 20% environ à choisir le scénario non-utilitariste, alors que les femmes homosexuelles ne présentaient pas de différence d’avec le reste des cobayes féminins.

Le critère de l’âge des victimes était également révélateur : si les femmes potentiellement sacrifiées sont en âge d’avoir des enfants, les hommes sont bien plus susceptibles de tenter de les sauver que si elles sont décrites comme ayant plus de 50 ans (et donc ménopausées). En revanche, le critère de l’âge des victimes masculines ne modifiait pas de manière significative les choix des femmes.

Male Disposability : un altruisme qui coûte cher

 

En 2016, les chercheurs Oriel Feldman Hall, Tim Dalgleishy et Davy Evans publièrent dans la revue Social Psychology and Personality Science un article intitulé Gender and Harm Sensitivity Predict Costly Altruism, et lui aussi consacré à la tendance à la male disposability. Ils avaient mené plusieurs séries d’expériences.

Dans la première série, le dilemme du wagon était, comme précédemment, présenté. Il y avait trois personnes non décrites dans le wagon, une personne sur les rails. Si la personne sur les rails n’était pas décrite, ou si elle était décrite comme un homme, les participants avaient tendance à la sacrifier. Si, en revanche, elle était décrite comme une femme (sans autre précision), ils avaient davantage tendance à la protéger, au détriment des trois inconnus du wagon. Quand les participants choisissaient le sacrifice de la personne seule, la victime était un homme ou non décrite dans 88% des cas. Dans l’ensemble, les femmes, si elles choisissaient en majorité le scénario utilitariste, le faisaient cependant moins que les hommes.  

La deuxième série d’expériences était une variante de l’expérience de Milgram. Les sujets recevaient chacun une petite somme (20 livres sterling) au début de la séance. On leur expliquait que, quelle que soit la somme dont ils disposeraient à la fin de la séance, celle-ci serait multipliée par 10 : ils pouvaient donc repartir avec 200 livres (pas loin de 230 euros). Il leur suffisait pour cela de ne pas dépenser la somme. Bien entendu, il y avait un piège : pour garder la somme, il fallait être témoin de l’électrocution (non mortelle mais très douloureuse) d’une tierce personne. En renonçant à une partie de la somme, on pouvait limiter la puissance de l’électrocution. En renonçant à toute la somme, on pouvait l’éviter entièrement.

Bien entendu, certains participants gardèrent tout, d’autres dépensèrent tout, d’autres encore choisirent de garder une partie et de dépenser l’autre. Mais ce qui est intéressant ici, c’est de constater la différence dans la perception de la douleur d’autrui, selon que cet autrui soit un homme ou une femme. Or, en moyenne, les participants ont gardé près de 13 £ pour eux quand le cobaye était un homme, contre 4 £ quand le cobaye était une femme. Et tous sexes de cobayes confondus, les femmes participantes ont fini l’expérience avec, en moyenne, 10 £ en main, contre 7 £ pour les participants hommes. C’est ce que les chercheurs ont appelé un altruisme coûteux.

Male disposability

Leur altruisme coûte cher aux hommes, tant en termes de souffrance que d’argent.

Une troisième expérience a été menée sur les mêmes sujets que les deux premières. Il s’agissait surtout de comprendre, par le biais d’entretiens et de longs questionnaires, comment et pourquoi ils avaient fait leur choix précédemment. Les réponses des hommes et des femmes ont été ici assez homogènes : dans l’ensemble, ils estimaient que c’était normal, considéraient que les femmes étaient plus sensibles que les hommes à la douleur et plus fragiles, qu’il convenait de les protéger et que leur faire du mal pour parvenir à un gain monétaire personnel était moins moralement acceptable que de faire du mal à un homme. Même lorsque les personnes étaient confrontées à l’immoralité de leur choix, elles tendaient à rationaliser leur comportement et à prétendre qu’il était, en réalité, moral, ou à tout le moins légitime. Certains minimisaient également le sort de l’homme choisi comme victime, estimant soit que ce qu’il souffrait n’était pas si grave, soit encore qu’il parviendrait bien à s’en sortir tout seul.

Ce que tout cela nous apprend

Ces études sont riches d’enseignements : au même titre que celles sur l’effet Women are wonderful, elles révèlent en effet bien des biais et exposent les ressorts des systèmes gynocentrés contemporains. Et parmi ces enseignements, on peut retenir, entre autres, les faits suivants :

  • La male disposability existe : à l’inverse d’un concept aussi nébuleux que celui de Patriarcat, qui veut tout et rien dire et n’a pas de définition précise ni admise par tous, la male disposability se constate et se mesure.
  • Quelle que soit la circonstance, et quel que soit le sexe de votre interlocuteur, en tant qu’homme, on s’attendra toujours davantage à ce que vous vous sacrifiez qu’une femme dans la même situation.
  • La galanterie n’est pas seulement une habitude culturelle : il s’agit d’une forme d’enrobage, de packaging culturellement acceptable, de tendances profondément ancrées en nous.
  • Bien qu’il y ait des individus empathiques et des individus sans scrupule dans les deux sexes, le sexe le plus empathique et protecteur en moyenne n’est pas celui que l’on croit généralement : les hommes sont, bien plus que les femmes, susceptibles de faire preuve de compréhension envers la souffrance d’autrui ou de sacrifier leurs ressources pour éviter un inconfort, même à un inconnu.
  • Une femme aura souvent, bien plus qu’un homme, tendance à accepter de blesser l’autre en échange d’un bénéfice matériel. En revanche, hommes comme femmes trouveront immoral qu’un homme agisse de la même manière.
  • Les féministes qui usent du slogan Men are trash ne croient pas si bien dire : les hommes ont toujours été considérés comme des choses dont on peut librement se débarrasser, quand cela arrange le groupe. Et dans un système gynocentré, ce qui arrange le groupe, c’est ce que l’on croit arranger les femmes.

La male disposability n’est pas simplement une mauvaise habitude de pensée, que l’on pourrait éliminer en un clin d’oeil, voire à l’aide d’une loi. Il s’agit d’une tendance de fond de l’être humain, forgée par des milliers de générations de pression évolutive. Prétendre s’en débarrasser est aussi futile que de prétendre changer radicalement la nature humaine. Ce fait est là, il est présent, il est en nous, et nous n’y pouvons rien. On peut, en revanche, en prendre conscience, et s’armer de cette connaissance pour réexaminer le monde avec des yeux plus justes. 

Illustrations : Edu LautonHugues de BUYER-MIMEURE

Martial
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