Manon Lescaut, ou l’itinéraire d’une jeune fille moderne

Share:

Certains d’entre vous ont peut-être étudié Manon Lescaut (Abbé Prévost, 1731), ou au moins des extraits, lors de la préparation du Bac de français. Du point de vue « académique », c’est un roman qui est souvent pris pour illustrer une certaine morale de l’époque dite « classique », où le but de l’écrivain était d’instruire, de pousser les lecteurs à rechercher la vertu et à se détourner du vice sous toutes ses formes. D’où, dans les œuvres de cette période, une forme de fin heureuse souvent convenue où les personnages ayant fait preuve de vice subissent de cinglants revers et ceux ayant fait preuve de vertu sont au contraire récompensés. Nous ne rentrerons pas ici dans ce type de lecture mais plutôt dans une interprétation par le truchement des principes Pilule Rouge.

Un bref rappel de l’histoire

L’auteur, qui se présente comme un « homme de qualité » (comprenez : appartenant à la noblesse), rapporte l’histoire d’un jeune homme qu’il a rencontré, le chevalier Des Grieux. Ce dernier, fils de bonne famille, a subi les pires déshonneurs pour l’amour d’une femme du peuple, nommée Manon Lescaut.

Qui est cette femme ? Tout d’abord, une jeune femme d’une beauté remarquable. L’auteur évoque « une dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en tout autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang ». Bien plus tard dans le récit, il est question de « ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint de la composition de l’amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes que la nature avait prodigués » à Manon Lescaut. Mais ce qui frappe chez elle, c’est avant tout sa frivolité et son instabilité, qui sont l’un des principaux ressorts de l’action. Car la jeune femme va très vite trahir son amant pour des biens matériels. Et c’est ce qui constituera la trame de ce récit : les mille et une manières dont le chevalier Des Grieux, fou amoureux de la jeune femme, va obtenir l’aisance financière et gagner les faveurs de sa belle, pour ensuite tout perdre et voir sa maîtresse le quitter pour un autre.

Voyons déjà le premier contact entre les deux amants. Alors que le jeune Des Grieux n’a aucune expérience des femmes, il a le coup de foudre pour Manon et trouve le courage d’aller l’aborder. Il est précisé qu’elle « reçut [ses] politesses sans paraître embarrassée », plus loin : « elle était bien plus expérimentée que moi ». La jeune fille doit être envoyée au couvent « pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà déclaré ». Des Grieux est âgé de dix-sept ans au moment de la rencontre, et Manon Lescaut « encore moins âgée », soit au mieux 16 ans. Dès le départ, la caractéristique principale du personnage est posée : c’est une jouisseuse, habituée aux relations avec les hommes, et manipulatrice experte.

Malgré cela, Des Grieux propose de l’enlever et de partir vivre avec lui. Elle accepte, et lorsque le jeune homme lui révèle son origine, « cette connaissance augmenta son affection, parce qu’étant d’une naissance commune, elle se trouva flattée d’avoir fait la conquête d’un amant tel que moi ». Si vous avez un peu d’expérience, vous aurez identifié un trait féminin classique : l’hypergamie. L’intérêt de Manon pour le chevalier augmente tout d’un coup parce qu’elle se rend compte qu’il est noble, et qu’au XVIIIème siècle, être noble signifie avoir de l’argent. Pour faire un parallèle, c’est comme dire aujourd’hui à une fille que vous êtes chirurgien ou chef d’entreprise. Notez bien que la réaction de Manon est vue à travers les yeux du chevalier. Celui-ci parle d’affection, mais à ce stade du récit, rien ne permet de dire que le coup de foudre qu’il a eu pour Manon est partagé. Cette jeune femme doit rentrer au couvent, et elle rencontre un homme qui lui propose de l’enlever, donc de lui donner la liberté : c’est pour elle tout bénéfice que d’accepter une telle offre. Comme en plus il est noble, elle a tout intérêt à lui rester attaché. C’est pourquoi le témoignage de son « affection » est suspect. Il peut tout aussi bien s’agir d’une tentative de manipulation de sa part pour que le chevalier soit convaincu qu’elle l’aime.

Des Grieux pour Manon

Portrait du chevalier Des Grieux, par Manon Lescaut (allégorie)

Avançons un peu dans le récit. Desgrieux désobéit à son père, enlève Manon et part s’installer avec elle à Paris. Le texte mentionne « auprès de la maison de M. de B., célèbre fermier général » et précise qu’ils ont « consommé leur amour » avant le mariage. Comprenez qu’ils ont eu une relation sexuelle le soir même de leur arrivée à Paris. Mais au bout de trois semaines, le jeune homme souhaite se rapprocher de son père; d’une part afin de régulariser sa situation envers Manon et l’épouser, et surtout parce que l’argent commence à leur manquer. La jeune femme refuse. Or « peu après », et alors que le chevalier a laissé les cordons de la bourse à Manon, il note une « augmentation apparente de notre opulence ».

Vous aurez peut-être deviné : Manon a commencé à entretenir une liaison avec M. de B., qui est très riche. Cet épisode est une illustration du principe de Briffault : puisque le chevalier a cessé de lui être utile, Manon n’a aucun scrupule à lui être infidèle. Quelques jours plus tard, le chevalier Desgrieux a la désagréable surprise de se voir emmené de force par son propre frère. La suite du récit permet de comprendre que le père du jeune homme a été alerté par M. de B.

Une fois revenu au domicile familial, le chevalier reprend le cours de son existence et embrasse la carrière ecclésiastique pendant près d’un an et demi. Alors qu’il termine ses études de théologie, Manon Lescaut vient le voir. Elle lui explique combien elle regrette ce qu’elle a fait. Un très bel exemple de Hamster auquel malheureusement notre chevalier se laisse prendre. Il abandonne tout pour aller habiter avec elle à Chaillot. Mais la jeune femme étant très dépensière, l’argent vient de nouveau à leur manquer. Le chevalier en emprunte à un ami, Tiberge, puis se lance dans le jeu avec succès. Les commentaires concernant Manon sont explicites : « Jamais fille n’eut moins d’attachement qu’elle pour l’argent, mais elle ne pouvait être tranquille un moment, avec la crainte d’en manquer. C’était du plaisir et des passe-temps qu’il lui fallait ». Si l’on reconnaît bien là une des caractéristiques principales de la Jeune Fille, c’est également un bel exemple de Hamster au masculin. Le chevalier réinterprète la réalité de la manière qui l’arrange. On ne peut en effet à la fois affirmer n’accorder aucune importance à l’argent et avoir peur d’en manquer.

Suite à un cambriolage, le chevalier perd tout son argent. C’est en son absence que le frère de Manon parle à cette dernière de M. de G… M…, riche vieillard, qui saurait l’entretenir en échange de ses faveurs. La jeune femme abandonne une nouvelle fois le chevalier. Elle laisse une lettre où elle explique qu’elle ne saurait vivre sans argent mais qu’elle ne l’abandonne pas : elle « travaille pour rendre (son] chevalier riche et heureux ». Le chevalier trouve alors le moyen de s’introduire chez ce M. de G… M… pour y retrouver sa maîtresse. Toutefois, le vieil homme évente leurs plans et les amants se retrouvent en prison. Desgrieux parvient à s’évader mais doit tuer un de ses geôliers pour cela. Il s’arrange ensuite pour aller délivrer Manon de sa prison. Différentes circonstances font que le chevalier n’a pas à redouter la justice. Il s’installe donc ailleurs et recommence à jouer pour entretenir sa maîtresse.

Malheureusement, de riches et puissants personnages continuent à s’intéresser à Manon. Cette dernière pousse son amant à tenter de les escroquer pour gagner de l’argent, mais leur chance finit par tourner. A la suite d’une nouvelle rencontre avec M. de G… M…, Manon abandonne encore une fois le chevalier. De fil en aiguille, la jeune femme se retrouve emprisonnée. Desgrieux fait l’impossible pour sauver sa maîtresse, va jusqu’à provoquer son père, qui le renie. Il tente de délivrer sa belle alors que celle-ci est en route pour être déportée en Amérique. L’attaque échoue et le chevalier suit sa belle jusqu’à son port d’embarquement, où il rencontre « l’homme de qualité » qui fait le récit de ces aventures. Manon et Desgrieux arrivent tous deux en Amérique où ils se font une petite situation grâce à un travail honnête. A cette occasion, Manon se montre irréprochable. Mais alors que Desgrieux souhaite régulariser leur situation et l’épouser, il doit se battre en duel et tue un prétendant de Manon. Les amants s’enfuient dans la forêt et Manon meurt d’épuisement.

enterrement de manon lescaut

L’enterrement de Manon Lescaut (dans l’opéra de Puccini)

Manon Lescaut : une tragédie de la faiblesse … et de Briffault

A la lecture du récit, on s’aperçoit que les ennuis du chevalier viennent de sa faiblesse. Il est en effet incapable de dominer sa passion pour sa maîtresse et sacrifie tout, carrière et famille, pour être avec elle. Or Manon Lescaut ne semble rien posséder en dehors de son extraordinaire beauté. Le chevalier évoque plusieurs fois au fil de l’histoire la tendresse, le charme et la gentillesse de sa maîtresse, mais il semble que l’on puisse ramener cela au talent de manipulatrice de Manon et à l’une de ses armes favorites : les pleurs. Ce personnage remarquable illustre, comme nous l’avons dit, le caractère hypergamique de la femme : dès qu’elle a l’occasion de trouver un partenaire plus riche que le chevalier, elle abandonne Des Grieux. Nous voyons aussi plusieurs applications du principe de Briffault : en tant qu’homme, dès qu’il n’apporte plus de valeur à sa compagne, le chevalier est remplacé. Je vous renvoie à la première péripétie avec M. de B. : c’est au moment où le chevalier n’a plus d’argent que Manon commence à le tromper avec le fermier général. De plus, dans ses relations avec le chevalier aussi bien qu’avec ses amants, Manon est fidèle à un dernier principe : « tout arrangement par lequel le mâle procure un bénéfice immédiat en échange d’une association future avec la femelle est nul et non avenu dès lors que la femelle a reçu l’intégralité du bénéfice ». Ainsi, dès lors qu’un amant lui promet de l’argent, Manon n’hésite pas à encaisser le produit puis à disparaître. C’est ainsi qu’elle espérait tromper M. de G… M… et qu’elle se retrouve en prison.

Manon Lescaut aujourd'hui

Ne croyez surtout pas que Manon Lescaut soit morte au XVIIIème siècle : elle est encore bien vivante et on la rencontre à tous les coins de rue.

Une lecture sous Pilule Rouge

Une lecture Pilule Rouge de ce roman vous permet de comprendre la raison pour laquelle il reste intéressant de lire des récits vieux de 200 ans. La nature humaine ne change pas, et ce qu’un auteur vous expose au XVIIIème siècle reste très largement valable en 2018. En lisant Manon Lescaut, on ne peut qu’être frappé par la justesse avec laquelle l’abbé Prévost décrit la nature humaine. Ce récit de formation est à mon sens un excellent moyen pour les jeunes hommes de 2018 de réfléchir à leur propre perception des relations hommes-femmes et à se situer dans cette jungle.

Je terminerai par un extrait de ce livre, car ces mots me paraissent extrêmement justes et résumer la leçon de vie qu’il y a à tirer de ce livre : « l’amour est plus fort que l’abondance, plus fort que les trésors et les richesses, mais il a besoin de leurs secours ; et rien n’est plus désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses ».

 

Illustrations : kevin laminto, Mirza Babic Wikicommons

Dominique
Share: