Modernité et antiquité : des arguments généralement fallacieux

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Argument de modernité : un sophisme fallacieux

Un argument de modernité (argumentum ad novitatem) consiste à considérer qu’une chose est bonne parce qu’elle est nouvelle. A l’inverse, un argument d’antiquité (argumentum ad antiquitatem) part du principe qu’une chose est respectable, bonne et souhaitable parce qu’elle est ancienne. L’un comme l’autre sont des sophismes, dont il convient de se méfier.

L’argument de modernité

L’argument de modernité, ou argument de nouveauté, est fort courant dans le discours idéologique contemporain. On peut le trouver sous plusieurs formes différentes :

  • Dans la pub et le marketing, il apparaît généralement sous la forme d’un « Nouveau ! ». Dans le cadre d’une société capitaliste libérale dont l’industrie repose en grande partie sur l’obsolescence programmée des équipements, cet argument permet de devancer encore cette obsolescence : il vous faut le nouvel Iphone ou le dernier gadget à la mode ; non parce que vous en avez besoin, non parce que votre ancien ne marche plus, mais bien et uniquement parce qu’il est nouveau. Il ne s’agit pas pour vous de faire une dépense utile, ni même rationnelle, mais uniquement d’acheter l’impression que vous surfez sur la crète de la vague, que vous êtes moderne et en avance sur votre temps, et en plus que vos collègues vont être jaloux (ce qui va être vrai, mais seulement pour les plus crétins d’entre eux).
  • Dans le monde politique, l’argument de modernité peut apparaître sous la forme d’une promesse de renouvellement : Vous allez voir, on va tout changer ! Le contenu de ce renouvellement, et ce qu’il apporte précisément, n’est en revanche que rarement évoqué. Le changement (c’est maintenant) semble, ici, se suffire à lui-même, comme si échanger une situation pour une autre garantissait que la deuxième soit meilleure. C’est un argument qui marche étonnamment bien, et permet de gagner pas mal d’élections. Pourtant, l’homme rationnel et raisonnable sait que quand on lui dit Je vous garantis qu’il va y avoir du changement, on ne lui a rien dit du changement qu’on lui promet, et il n’a donc aucune raison de le souhaiter en particulier. Mais la pub a tellement habitué les citoyens les plus idiots à ce que la nouveauté doive toujours être considérée comme bonne que ça fonctionne malgré tout.
  • Enfin, dans le débat idéologique, l’argument de modernité apparaît généralement sous une forme négative : C’est tout de même incroyable qu’en [insérer ici la date courante] on pense encore que/on ne soit pas encore arrivé à/il y ait encore ceci/il n’y ait pas encore cela. Cette forme d’argument de modernité est assez insidieuse et finalement plutôt perverse : elle suppose en effet qu’il est connu de tous que l’Histoire a un sens précis, et nous amène inéluctablement vers un but. Dès lors, le fait que nous ne soyons pas encore arrivés à ce but indiquerait que nous sommes en retard. C’est le même genre de stupidité qui fait appeler pays en voie de développement les pays qui n’ont pas choisi la même voie historique que la nôtre, comme si le destin du monde entier était, à terme, de ressembler à l’Occident.

La faiblesse de l’argument de modernité est évidente : ce n’est pas parce qu’une chose est nouvelle qu’elle est bonne, tout simplement. Si l’argument de modernité était vrai, il faudrait systématiquement considérer Justin Bieber comme meilleur que Beethoven, Bernard-Henri Lévy comme supérieur à Montaigne, ou Emmanuel Macron comme plus grand que De Gaulle et Napoléon réunis. Bien entendu, c’est absurde. L’Histoire n’a ni sens ni direction et elle n’amène pas nécessairement à un but glorieux déterminé à l’avance. Le fait d’être né à une époque donnée n’est ni une vertu ni un vice : c’est un simple fait.

L’argument d’antiquité

Inverse du précédent, l’argument d’antiquité, également nommé appel à la tradition, réside, en gros, dans l’idée qu’il faudrait systématiquement voir considérée comme bonne et souhaitable une chose du fait de son ancienneté. En d’autres termes : puisqu’on a toujours fait ainsi, il n’y a pas de raison de changer. En réalité, il s’agit souvent d’un appel à la paresse intellectuelle et à l’immobilisme.

Pourtant, l’argument d’antiquité présente au moins un avantage sur celui de modernité : les solutions qu’il propose ont le mérite d’avoir déjà été testées et d’avoir passé l’épreuve du temps. Ce qui n’est déjà pas si mal. En revanche, il est faux de considérer que les réponses d’hier sont toujours adaptées et appropriées aux questions d’aujourd’hui.

Les limites de la fausseté de l’argument

Ni l’argument de modernité ni l’argument d’antiquité ne sont systématiquement fallacieux : il existe des cas où ils sont acceptables. Plus précisément, l’aspect fallacieux ne réside pas tellement dans ce que l’on avance mais dans le fait de s’arrêter à l’argument d’âge et de ne pas développer le discours plus loin. Ainsi, Vous devriez prendre ce médicament-là : il est plus récent est bien un argument fallacieux. En revanche, Vous devriez prendre ce médicament-là : il est plus récent et sa formule a été corrigée par rapport à sa version antérieure pour ne plus provoquer autant d’effets indésirables est un argument tout à fait correct et recevable. De même, Nous avons toujours observé cette règle, aucune raison d’en changer est un argument fallacieux s’il s’arrête là. En revanche Nous avons toujours observé cette règle, aucune raison d’en changer, sachant que les conditions générales n’ont pas changé, qu’elle n’a jamais provoqué de problème et que jusqu’à présent elle a toujours rendu de bons et loyaux services est un argument recevable : il n’est en effet pas nécessaire de réparer ni de changer ce qui n’est pas cassé.

Julien
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