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Il est fréquent de prétendre que les comportements, notamment de séduction, des hommes et des femmes n’ont rien de « naturel » et sont entièrement dictés par la culture patriarcale. Une part non négligeable de l’idéologie post-moderne consiste d’ailleurs à estimer que l’Homme n’a que très peu de nature, et énormément de culture, malléable à l’infini. Une telle affirmation est pourtant totalement gratuite, et improuvée : il est en effet impossible d’observer des êtres humains dépourvus de culture. Dès lors, différencier ce qui relève de la nature de ce qui relève de la culture, chez l’Homme, n’est pas toujours évident. Surtout quand il s’agit de comportements aussi anciennement ancrés et aussi pulsionnels que ceux en rapport avec la séduction. En revanche, on peut observer ce qui se rapproche le plus d’un humain dénué de culture humaine : nos proches cousins, les singes.

Le chercheur Keith Chen, de l’université de Yale, a longuement observé les singes capucins. Ces petits primates, originaires d’Amérique du Sud, sont séparés des Homo Sapiens par environ 35 millions d’années d’évolution. Ce qui signifie que si nous trouvons, entre eux et nous, des comportements en communs, nous pouvons assez raisonnablement en déduire qu’ils ne relèvent pas d’une quelconque culture, mais qu’ils étaient bien présents, déjà, parmi les comportements de nos lointains ancêtres communs.

Singes et contrat social implicite

Les tout premiers travaux de Chen avaient porté sur la coopération entre les singes : il avait placé deux sujets dans des cages face à face. Chaque cage disposait d’un levier ; si le singe tirait le levier, celui situé dans l’autre cage recevait de la nourriture. Chen voulait savoir s’ils allaient, ou non, se mettre à coopérer et à se nourrir l’un l’autre. Et dans un premier temps, il observa que les singes se rendaient la pareille dans environ un cas sur deux.

Au bout d’un moment, il remarqua que certains individus tiraient systématiquement le levier et que d’autres ne le tiraient jamais, et il observa les réactions des autres singes, face à cette générosité absolue ou à cette avarice complète.

Une fois que les autres singes avaient compris que leur interlocuteur avait un comportement systématique, leur comportement changeait : ainsi, face à l’individu généreux, ils ne reproduisaient le geste et ne lui rendaient la pareille que dans un cas sur trois environ, conscients du fait que leur altruisme ne changerait rien à la donne finale. Face à l’avare, ils se mettaient en colère, balançaient leurs excréments dans la direction du singe non coopératif et boudaient.

singe entraide

L’entraide, y compris désintéressée, n’est pas le propre de l’Homme.

Ainsi, les singes comprennent instinctivement l’existence d’une forme de contrat social implicite entre les individus. S’ils tendent à exploiter à leur avantage ceux qui vont au-delà de ce contrat et donnent davantage qu’il n’est nécessaire, ils tendent aussi à punir ceux qui ne méritent pas la confiance qu’on leur accorde.

Mais cette expérience est loin d’être la plus célèbre de Chen. C’est celle intitulée Monkey business qui lui a valu le plus grand retentissement.

Les singes et l’argent

Lors de cette longue expérience, Chen s’est intéressé aux relations économiques entre les singes capucins : leurs échanges, leurs modes de partage des ressources, et ainsi de suite. Il a d’abord, pendant de longues semaines, appris aux capucins l’usage de la monnaie. Pour ce faire, il a introduit, au sein d’une colonie de singes, de petits disques de métal, semblables à des pièces. Les singes ont rapidement compris que, s’ils plaçaient les disques dans la fente d’une machine mise à leur disposition, ils pouvaient recevoir en contrepartie des aliments.

Une fois ce premier concept assimilé, Chen introduisit des différences de prix : le singé préfèrerait-il de la pomme bon marché ou de la pastèque, plus chère ? Il constata que, chaque fois que les prix variaient, les singes avaient tendance à se comporter comme le trader moyen : ils achetaient de grandes quantités des produits les moins chers, attendant que ceux jugés hors de prix baissent pour y revenir.

Il mit également en place un système de paris : dans un cas, le singe recevait une grappe de raisin, et avait une chance sur deux d’en recevoir une seconde. Dans un autre cas, le singe recevait deux grappes et avait une chance sur deux d’en perdre une. Il s’agissait en réalité de la même chose : statistiquement parlant, le singe recevait, dans les deux cas, une grappe et demi en moyenne. Mais, comme les humains en pareil cas, les singes observés par Chen avaient tendance à préférer le premier pari, perçu comme une chance de gain, au détriment du second, perçu comme un risque de perte.

Très vite, Chen et ses assistants virent également émerger la fausse monnaie (des singes tentant d’utiliser d’autres petits disques que ceux en métal, notamment des morceaux de bois ou de concombres), ainsi que le vol entre singes.

singe prostitution

La prostitution n’est pas non plus le propre de l’Homme.

L’observation sans doute la plus intéressante de Chen concernant Monkey Business réside cependant ailleurs. Il observa que certains singes mâles approchaient des femelles et leur remettaient des pièces en échange de faveurs sexuelles. Il est très courant, chez les primates, que le don de nourriture aux femelles fasse partie de la parade amoureuse des mâles et des préliminaires d’accouplement. Ainsi, dès que les singes, qui savaient déjà que nourriture = sexe, comprirent qu’argent = nourriture, ils firent la connexion et décidèrent qu’argent = sexe. Les femelles concernées, d’ailleurs, ne s’y trompaient pas : sitôt l’acte sexuel accompli, elles allaient échanger les pièces ainsi récoltées contre de la nourriture.

Ce que tout cela montre

Les leçons de l’expérience Monkey Business sont nombreuses. Tout d’abord, elle montre que certains de nos biais psychologiques (comme celui qui consiste à préférer une chance de gain à un risque de perte, même si le résultat final est le même) sont sans doute très anciens, et implantés au sein de notre espèce depuis des temps immémoriaux.

Mais cette expérience montre aussi que certains rapports entre les deux sexes sont si anciens et si profondément ancrés en nous qu’il ne saurait être question de les qualifier de culturels. Le lien entre le sexe et les ressources (qu’il s’agisse d’argent, de nourriture, ou autres) et la nature au moins en partie transactionnelle de toute relation sexuelle semblent inscrits au plus profond de la programmation comportementale des primates. Cela ne signifie pas qu’en tant qu’être humains, nous ne soyons que cela. Mais cela signifie en revanche que prétendre remédier intégralement à des traits de comportements aussi ataviques relève au mieux de l’utopie, et au pire de la folie furieuse.

Illustrations : Tj Kolesnik Akshay Paatil Joy Ernst

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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