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La conscience de sa propre finitude est l’un des éléments essentiels définissant l’homme sage. Seul le fou, ou, en ce qui concerne le champ de connaissance qui nous intéresse ici, la Jeune Fille, oublie que son temps sur Terre est limité et que chaque jour vécu est, potentiellement, le dernier. A la différence de Dieu (et c’est en cela que l’inconscience de notre propre mort peut être considérée comme un péché d’hubris), nous sommes mortels et notre existence touchera, tôt ou tard, à sa fin. Et nous ne savons, ni ne saurons jamais, avant qu’il ne soit trop tard, quand viendra cette fin. Pour certains, elle viendra dans le sommeil, comme un doux glissement du rêve aux ténèbres. Pour d’autres, elle sera soudaine, violente ou douloureuse, et ne laissera même pas le temps de dire adieu à ceux qui nous sont chers.

Pour autant, à moins que nous n’exercions un métier dans lequel la mort est omniprésente (qu’il s’agisse des métiers de la police, des secours, ou encore des métiers du soin et de l’urgence), il est rare, au cours de nos journées, que nous soyons confrontés à l’idée de notre propre date d’expiration. Bien souvent, nous vivons notre quotidien comme si celui-ci était infini. Et, comme l’écrivait le stoïcien Sénèque (Lettre sur la brièveté de l’existence), nous laissons les corbeaux dévorer les lambeaux de nos jours. Sans doute, également, évitons-nous de trop y penser : après tout, la plupart d’entre nous, s’ils prenaient conscience que chacun de leurs jours pourrait bien être le dernier, en deviendraient incapables de continuer à vivre comme ils le font. L’absurdité de leur existence leur sauterait au visage. Car la silhouette de la Faucheuse, qui plane au-dessus de nous, appelle également à la reddition des comptes. Et à la question lancinante : quand la Mort viendra, qu’aurai-je fait de mon existence qui me permette de l’accueillir en paix ? Qui me permette de me dire que ma vie a valu la peine d’être vécue ?

L’heure du bilan

Quand viendra l’heure des comptes, quel résumé ferai-je de ma vie ? Aurai-je laissé derrière moi une œuvre ? Une famille ? Un patrimoine ? Un témoin de mon passage sur Terre ? Aurai-je participé, à un degré ou à un autre, à la grande aventure humaine ? Mon existence influencera-t-elle, même à un degré minime, le reste de l’histoire de notre espèce ? Ou ne serai-je qu’un anonyme parmi d’autres, un lambda parmi les milliards de lambdas ? Un être dont toute l’existence aura tourné autour de l’oubli de soi, de la jouissance immédiate, du caprice ? Que restera-t-il de moi ? Un souvenir ? Un livre ? Ou seulement un abonnement Xhamster premium, quelques personnages sur un jeu en ligne et un compte Facebook qui me survivra des années durant ?

Autant de questions qu’il n’est pas toujours facile, ni confortable, de se poser, tant il est vrai que la majorité des hommes vivent, aujourd’hui, des vies absurdes, sans but ni sens, sans direction ni signification.

mort cimetiere

Que nous le voulions ou pas, il est inévitable qu’un jour ou l’autre, nous rejoignions nos pères.

Les vertus d’aujourd’hui

Parce que nous avons le sentiment, faux mais bien ancré en nous, qu’il y aura toujours un « demain », nous tendons à repousser à ce jour hypothétique bien des devoirs, mais aussi bien des plaisirs : je remplirai ma déclaration d’impôts demain ; mais j’appellerai également mon père demain.

Ce n’est que lorsque nous perdons un être cher que nous prenons conscience que « demain » n’existera pas toujours, ou en tout cas, pas pour tout le monde. Et que nombre des promesses remises à « demain » ne seront jamais tenues. Pourtant, quelques jours après les obsèques, ou quelques semaines au mieux, tout tend à revenir à la normale : « demain » réapparaît dans nos pensées, comme s’il n’en était jamais parti.

La prise de conscience de notre propre finitude et de notre inévitable trépas doit nous encourager à nous opposer à cette tendance. Nous pousser à penser à aujourd’hui, qu’il s’agisse de nos devoirs ou de nos joies. Cela ne veut pas dire qu’il faille oublier la notion de gratification différée, ni éviter les plans de long terme. Cela veut, en revanche, dire que nous devons apprendre à dresser nos désirs afin que notre paresse ou notre lâcheté naturelles ne nous empêche pas d’agir aujourd’hui. Sans quoi nous risquons bien de passer notre vie à attendre Godot.

vie mort demain

Demain n’est pas la répétition d’aujourd’hui.

Bonheur de ce qui est

La comparaison avec les autres, et en particulier, par le biais d’Internet, avec tous ceux qui sont plus, qui ont plus, qui font plus que nous-même, n’est pas toujours une bonne chose. Comme le rappelle Jordan Peterson dans Douze leçons pour une vie, ce n’est pas à un autre qu’il faut nous comparer, mais bien à nous-même, hier, la semaine dernière, le mois dernier, l’an dernier.

Cette comparaison a deux vertus : d’une part, elle nous empêche de tomber dans l’autocomplaisance. Oui, d’accord, ce que j’ai réalisé jusqu’ici n’est pas terrible, mais c’est déjà mieux que ce gros con de Machin est une pensée mortifère : elle nous enferme dans le présent et nous compare à pire que nous (et pire uniquement selon des critères arbitraires, que nous décidons, et donc qui nous arrangent), plutôt que de nous amener à nous questionner sur le sens de notre propre existence. D’autre part, éviter de se comparer aux autres permet de se satisfaire de ce que l’on a accompli par et pour soi-même : après tout, que savons-nous au juste de l’idiosyncrasie d’un autre ? Nous ne la connaissons que superficiellement et sommes incapables de mesurer précisément le prix qu’il a eu à payer pour obtenir ce qu’il a. Peut-être ce prix était-il terrible, et bien plus élevé que nous ne serions prêts à payer. Ou peut-être était-il ridicule, et a-t-il gagné ce qu’il a dans une pochette surprise. Mais dans tous les cas, nous ne saurons jamais avec certitude quels sont ses efforts, ni quels sont ses mérites. Aussi est-il vain de jouer au concours de quéquette.

En revanche, nous connaissons le prix subjectif de nos propres réalisations. Nous savons bien, au fond de nous, ce que nous devons à nos efforts, ce qui nous est arrivé par chance et ce dont nous avons usurpé le mérite. Et c’est de nous-mêmes que nous nous devons d’être le juge.

Un juge sévère mais conciliant, strict mais pas inhumain. Et un juge qui doit réussir à se souvenir qu’on n’est que rarement à la hauteur de ses propres principes ni de ses propres ambitions. Un juge, donc, qui doit porter un regard sans concession mais non sans tendresse ni sans empathie sur nos manquements, nos erreurs, nos fautes, et parvenir à trouver, dans tout cela, matière à tout de même nous satisfaire de nos réalisations.

Il ne s’agit aucunement ici de cesser de chercher à améliorer sa vie. Il s’agit de prendre conscience du chemin déjà parcouru, du fait que la vie a des hauts et des bas, et que l’existence de « bas » ne signifie pas que l’on soit incapable, même dans ces moments, de trouver quelque étincelle de joie ou de satisfaction. Conscience, enfin, que quels que soient les objectifs que nous nous fixons, il est probable que nous ne les réaliserons pas tous. Et que ce n’est pas forcément grave. Cela peut l’être si cette non-réalisation provient d’un renoncement, d’une chute dans la médiocrité ou le nihilisme ; mais pas si elle vient du fait que nous avons changé de route, que la vie nous a apporté son lot de surprises et que nous nous y sommes adapté.

Vita brevis

La brièveté même de l’existence, d’ailleurs, entraîne un certain principe de réalité, avec lequel il convient de faire la paix : nous ne réaliserons pas, en une seule vie, l’ensemble de nos rêves. Il y a trop de livre à lire, trop de lieux à visiter, trop de musiques à écouter, trop de femmes à aimer, trop de mets à déguster, trop de choses à découvrir, à conquérir, à explorer, à apprendre … le monde est trop vaste pour qu’une seule existence étanche en nous la soif de vivre ; la mort s’invite toujours à la fête trop tôt; et si cette soif de vivre s’étanche, c’est que nous sommes dans les ténèbres et la dépression la plus noire.

Chaque instant qui passe représente donc un choix, et un choix par élimination : tout ce que nous ne faisons pas à l’instant T, nous perdons, à jamais, la possibilité de l’avoir fait à ce moment-là de notre existence. Et rien ne nous dit que d’autres instants viendront. Même la plus banale et la plus routinière des tâches est concernée : l’entraînement que je rate aujourd’hui ne sera jamais rattrapé ; le rendez-vous que je n’honore pas disparaît dans le néant ; la soirée à laquelle je ne participe pas, parce que j’en préfère une autre, n’existera plus jamais. Choisir, c’est renoncer.

Vie mort choix direction chemin

Nos choix et nos renoncements nous forgent et nous font, au moins autant que nous les faisons.

Et c’est ce renoncement qui nous forge et forge notre existence. Nous ne sommes pas tant celui que nous croyons être que celui que nous forgeons au quotidien, par nos choix, par nos non-choix, par nos renoncements. Hier, peut-être ai-je été un homme qui renonce à écrire un chapitre du livre qu’il projette pour trouver le temps de soulever de la fonte. Et si hier avait été mon dernier jour, si j’étais mort ce jour-là, je serais, pour l’éternité, resté cet homme-là. Et même si hier n’est pas mon dernier jour : je garde hier en moi, et le garderai pour tout le restant de mon existence, et pour tout le restant de mon existence je demeurerai un homme qui a préféré, un jour au moins, la musculation à l’écriture. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Ni l’un ni l’autre. Mais ce choix a contribué à me définir. Celui que je suis aujourd’hui découle de ce choix. Celui que je serai demain découlera du choix que je ferai aujourd’hui. Mais en aucun cas, les mille-et-uns petits actes et petits renoncements qui parsèment nos jours et tissent la trame de notre existence ne peuvent être considérés comme anodins. Tout prend sens, dès lors qu’on a conscience que le moindre de nos choix contribue à la définition de notre être. Et que nous ne disposons, pour formuler cette définition, que d’un temps limité : la mort tient le chronomètre et il est déjà bien plus tard que nous ne le pensons.

Ne pas craindre la mort

Comme l’expliquait Epicure en son temps, la mort elle-même (ou en tout cas notre propre décès) n’est pas à craindre, et cette absence de crainte est l’une des clefs d’une vie heureuse. En effet, ce qui nous pose réellement un problème, c’est la mort des autres, bien plus que la nôtre. La nôtre, en définitive, nous concerne très peu, et pendant très peu de temps : tant que nous sommes là, c’est qu’elle n’est pas encore arrivée. Dès qu’elle arrive, c’est que nous ne sommes plus là. La seule chose à craindre est une éventuelle douleur au moment du passage d’un état à l’autre.

Et une fois passé … c’est question de foi. Mais soit on tombe dans le néant (et on ne sera plus jamais capable de s’en rendre compte, donc ça n’a plus aucune importance pour nous), soit on accède à un Au-Delà qui, à moins que nous ne nous soyons comporté en infâme ordure, devrait être heureux. Dans les deux cas, c’est la fin des emmerdements. Et si vous pensez avoir mérité l’Enfer, raison de plus pour agir, aujourd’hui, maintenant, afin de parvenir à une forme de rédemption.

Ne pas craindre la Faucheuse, c’est aussi considérer que la mort est dans la nature de l’existence. Tout ce qui existe, du cafard aux galaxies, a un cycle de vie : formation, maturité, dévolution, disparition. Les fantasmes transhumanistes ne sont rien d’autre qu’une réédition modernisée du mythe de la Pierre Philosophale ; mais en définitive, il est inutile de regretter ce qui est inévitable. Et c’est parce que notre trépas est inévitable qu’il contribue à donner du sens à notre existence.

Car s’il y avait toujours un « demain », s’il y avait toujours un « après », alors aucun de nos choix ni de nos renoncements ne serait irrémédiable. Il n’y aurait pas de signification à chercher à sa vie, puisque toutes les options seraient possibles, à un moment ou à un autre. Il n’y aurait pas d’enjeu, puisque tout serait réalisable, à condition d’en prendre le temps. Il n’y aurait même peut-être pas d’identité propre, puisque nous pourrions, tour à tour, tout être et tout devenir. La Mort n’est donc pas à craindre : elle est à accepter. Et elle est même, à un certain degré, à apprécier, tant elle contribue à nous donner un sens. C’est parce qu’elle est éphémère que la vie est précieuse.

sens vie

S’il n’y avait pas de mort au bout du chemin, la direction choisie n’aurait aucune importance, puisqu’il serait toujours possible de revenir et de faire un nouveau choix.

Écrire un testament

Tout le monde n’a pas un patrimoine important à transmettre. Mais tout le monde a quelque chose à transmettre : quelques phrases, des vœux, des conseils, un livre, une pensée… Écrire son testament, ou, en tout cas, une longue lettre destinée aux personnes qui comptent à nos yeux, constitue un examen de conscience passionnant. Il permet de prendre le temps, ce temps qu’habituellement on ne prend jamais, pour parler seul à seul avec chacun de ceux qui comptent pour nous. N’hésitez pas, dans la rédaction, à aller très au-delà de ce que la loi autorise. Il ne vous est par exemple pas possible, légalement parlant, de « léguer » votre autorité parentale à un ami sûr. Mais si vous le pouviez, le feriez-vous ? à qui transmettriez-vous ainsi votre tutelle sur vos enfants ? Qui aimeriez-vous voir présent dans leur éducation ? Si vous disparaissiez demain, quel message, quelle leçon, lègueriez-vous à votre enfant, en sachant que ces ultimes paroles résonneront longtemps dans son existence. Plus généralement : qui aimeriez-vous voir hériter de vos biens, pour le cas où vous n’auriez pas de descendants ?

La rédaction du testament appelle aussi d’autres questions : où aimerais-je reposer ? et comment ? Cérémonie religieuse ou non ? Quelle musique pour l’office funéraire ?

L’exercice est difficile mais fascinant et on se surprend souvent, après rédaction, à lire et relire l’ensemble et à y découvrir des éléments que l’on ne soupçonnait pas. On s’y surprend à faire amende honorable, à demander pardon, à regretter certaines choses. Autant d’éléments qui doivent nous encourager non à laisser ces mots sur le papier, mais bien à les dire, à les exprimer, à les vivre tant qu’il est encore temps.

Illustrations : Kristopher Roller William Daigneault Moritz Schumacher Bangkit Prayogi

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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