Le mythe de l’âme-soeur

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Le mythe de l'âme-soeur

Vous n’avez pas d’âme-sœur. C’est une légende romantique, un mythe. L’âme-sœur, au sens amoureux du terme, a été inventée dans les romans de la Table Ronde. Et elle n’a pas plus de réalité que les dragons et les ogres qu’on y rencontre également. Ce qui ne veut pas dire qu’il est impossible de bien s’entendre, voire d’être heureux, dans un couple composé avec la complicité d’un membre du sexe opposé. Il y a des couples sains, il y a des couples malsains, il y a des conjointes agréables et il y en a qu’on ne peut, ni ne devrait, supporter bien longtemps. Mais il n’y a pas d’âme-soeur. Cette Femme unique et merveilleuse, que vous rencontrez une fois et une seule et sans laquelle vous serez à jamais perdu pour l’amour n’existe pas. Quiconque prétend le contraire est en train d’essayer de vous vendre quelque chose (une méthode ou un site payant pour, justement, trouver l’âme-soeur, sans doute). Des filles spéciales, « pas comme les autres » (elles le sont toutes), « faites pour vous » (ou que vous pouvez croire telles tant que vous les désirez encore), il en existe par milliers.  

L’âme-soeur : une dangereuse légende

Si les gens sont si prompts à croire au mythe de l’âme-sœur, c’est que cette illusion les flatte, à bien des égards. Elle les flatte, tout d’abord, dans leur paresse, en leur faisant croire que ça y est, ils ont trouvé ; ça y est, leur vie est arrivée à un point essentiel, à un point important ; ça y est, leur quête est achevée, puisqu’ils ont trouvé Celle qui leur était destinée. Elle les flatte ensuite dans leur orgueil, en leur laissant croire qu’il existe, quelque part, un Dieu ou un Destin qui ait quoi que ce soit à foutre de leur minable existence de grand singe moyen et leur a préparé un cadeau, un bonus caché juste pour eux, quelque part au long de leur parcours. Elle les flatte, enfin, dans leur bêtise, leur laissant à penser que leur vie est une comédie romantique, qu’il y a un scénario, que ça se finit bien à la fin. Car ces imbéciles ignorent qu’une vie normale est un drame, une vie réussie une tragédie, et que dans tous les cas, l’instant où les deux protagonistes s’embrassent au clair de lune, ça n’est pas la fin des emmerdes, mais leur début.

Le plus étonnant, cependant, est de constater à quel point l’idée est répandue. Surtout au sein des hommes (ce qui est normal à certains égards, eux seuls étant capables d’un véritable amour romantique désintéressé, mais ceci est une autre histoire). Et elle est répandue y compris parmi des hommes par ailleurs relativement rationnels, et pas plus cons que vous et moi. Cette croyance tient à deux racines essentielles : leur peur de la solitude et leur incapacité à se définir en tant qu’individu autonome. Ainsi, s’ils sont seuls, ces hommes se croient incomplets. Et s’ils sont en couple, ils estiment que rien ne serait pire que de perdre celui-ci. Autant de bonnes raisons pour se voiler la face et estimer préférable de croire à la légende de l’âme-sœur.

Le mariage d’amour

Il faut dire que si la légende de l’âme-sœur est si courante et si crue, c’est aussi qu’elle est, en réalité, une partie d’une légende plus vaste et plus largement répandue encore : celle du mariage d’amour. Selon cette légende, on ne se marierait pas pour former une alliance solide entre deux personnes et, à travers elles, deux familles et deux lignées, dans le but de produire une descendance, de l’élever et de lui transmettre notre nom, notre patrimoine et la charge, après notre trépas, de notre mémoire et de celle de nos pères, et des pères de nos pères. Non, pas du tout. On se marierait parce qu’on s’aime. C’est-à-dire parce qu’on obéit au sentiment le plus irrationnel et le plus passager qui soit : l’amour. Si irrationnel et si passager qu’on n’est pas toujours capable de le différencier du désir, de l’amitié, de la possessivité, de la jalousie ou de l’envie. D’après cette légende, donc, on devrait baser le choix de notre conjoint, c’est-à-dire l’un des choix les plus importants de notre existence, au moins pour les temps qui viennent, sur une pure question de sentiments, et non de raison. Le mariage de raison, d’ailleurs, est vivement déconsidéré, et vu, de nos jours, comme une abomination. L’être humain moderne devrait donc passer son existence à la recherche de son grand amour, de son âme sœur, et essayer partenaire après partenaire dans l’espoir de trouver sa moitié perdue. Et lorsqu’il s’aperçoit qu’au sein de son couple, l’amour comme au premier jour n’est plus au rendez-vous, pas question de travailler ensemble à la survie de l’alliance ; si on ne s’aime plus, on doit se quitter : c’est un devoir moral, quasiment un impératif religieux.

Le mythe de l'âme-soeur

Elle est charmante, adorable, spéciale, tellement spéciale, tellement unique … comme des milliers d’autres.

Un mythe dévirilisant

Loin de favoriser la solidité des couples, le mythe de l’âme-sœur les fragilise donc : on part parce qu’on espère trouver, ailleurs, dans d’autres bras, ce double fantasmé, cette moitié rêvée. Mais ce mythe fragilise aussi ceux qui ne sont pas en couple : ceux qui s’imaginent qu’Elle, oui, Elle, la voisine, la collègue, l’amie de toujours, Elle est la seule, la vraie, celle que je veux, la seule qui me convient, celle qui ne me voit pas encore, celle qui n’a pas encore compris, mais qui comprendra un jour que c’est moi, que ça a toujours été moi qui étais fait pour elle. Ainsi se créent et perdurent les Chevaliers Blancs, ces hommes qui gâchent leur vie dans l’ombre de quelques femmes, dont ils ramasseront finalement un jour les morceaux épars, quand elle aura fini de s’amuser, quand elle aura usé jusqu’à la corde toutes ses meilleures opportunités et qu’effectivement, il ne restera plus qu’eux pour faire encore semblant de lui trouver du charme.

Il ne s’agit pas, cependant, de confondre la monogamie fidèle, ou même l’amour, avec l’unicisme et le mythe de l’âme-sœur. On peut parfaitement s’accommoder d’un couple monogame strict et même y être heureux et épanoui, sans pour autant croire que la disparition ou le départ de l’autre mettrait un terme à tout espoir d’autre relation par la suite. Car c’est bien de cela qu’il s’agit quand on parle de mythe de l’âme-sœur.

Au même titre que le mythe du vieillard solitaire, le mythe de l’âme-sœur fait donc partie de ces pensées toxiques, dévirilisantes, que l’homme de raison se doit d’évacuer. Nul besoin de cette illusion pour construire un couple solide. Nul besoin d’elle non plus pour le faire durer. Tout au plus le séducteur machiavélique peut-il, comme Dom Juan, feindre d’y croire, le temps de parvenir à ses fins : cela fait partie des mensonges que l’on raconte aux femmes ; les plus intelligentes, d’ailleurs, ne font, elles aussi, que semblant d’y croire. Mais quand l’homme se met à y croire aussi, et à y croire sincèrement, il se condamne lui-même à l’Enfer. Celui de l’insécurité s’il est seul. Celui de la dépendance affective s’il est un satellite de celle sur laquelle il a jeté son dévolu. Celui de la paralysie et de la peur panique de perdre sa bien-aimée (ou du moins celle sur laquelle il projette sa névrose) s’il a le malheur d’être en couple avec elle.

Illustrations : Brianna Santellan Alejandra Quiroz

Julien
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