mythes

Le héros aux mille et un visages, de Joseph Campbell, est un classique de la mythologie comparée. L’auteur y a rassemblé des mythologies venues des quatre coins du monde, et en a tiré la substantifique moëlle : le Monomythe, voyage archétypal du héros, que l’on retrouve, en filigrane, dans un très grand nombre de récits folkloriques, de contes, de légendes. Comme si, d’un bout à l’autre du temps et de l’espace, les êtres humains ne cessaient de se raconter les mêmes histoires.

Nous avons besoins de mythes. Un mythe, c’est d’abord et avant tout une vérité première (en grec ancien, muthos : suite de paroles qui ont un sens). Une base sur laquelle appuyer une vision du monde. Un mythe charrie des symboles, des métaphores et des allusions psychologiques qui contribuent à forger notre esprit : ils donnent du sens au monde, justifient l’existence, expliquent pourquoi les choses sont comme elles sont. Campbell les considère même comme une force démiurgique : c’est la manière que les humains ont trouvé pour donner une forme au chaos d’énergies issu du cosmos et l’interpréter au sein d’une culture donnée.

Les mythes sont les murmures de nos pères

Connaître, voire étudier, la mythologie (ou plutôt les mythologies) des peuples qui sont venus avant nous est, pour tout homme, d’un intérêt capital. La mythologie désigne les problématiques sur lesquelles nos prédécesseurs se sont penchés ; elle indique les questions qu’ils se posaient et les réponses qu’ils y apportaient. Or la plupart de ces questions sont restées les mêmes : l’être humain d’aujourd’hui ne diffère que très marginalement de son grand-père romain, de son arrière-grand-père grec ou de son trisaïeul chasseur de mammouths. Notre histoire, en tant qu’espèce, est courte, et l’émergence des civilisations, une nouveauté absolue (moins de 8000 ans, alors que le plus vieil homo sapiens découvert a plus de 300 000 ans). Nous n’écrivons que depuis 6000 ans environ. Les mythes, c’est ce qu’il nous reste des temps sans écriture. Ce sont les murmures de nos pères. Les témoignages d’un temps où l’Homme ne croyait pas encore aux paradigmes mécanistes, où la rationalité était toute relative et les préoccupations étaient concrètes. Un temps qui vit encore en nous et, à bien des égards, nous constitue.

Bien entendu, aujourd’hui, les hommes qui croient encore aux esprits de la forêt, aux dieux anciens ou aux manifestations chamaniques sont rares. Et la plupart rejettent les mythes traditionnels, en ne les considérant que comme des contes, des histoires à dormir debout et à endormir les enfants. C’est négliger leur rôle, en tant que guides et en tant qu’inspirations.

Campbell, d’ailleurs, attribue le grand nombre de névroses et de psychoses engendrés par la société contemporaine à son manque de mythes et de spiritualité en général. Et il considère que la tendance moderne à refuser les cycles de la vie en général (refus de grandir, enfance ou adolescence éternelle, refus de la vie de couple et de la procréation, mais également pédophilie, destruction de la nature par la pollution à force de vouloir l’exploiter au-delà de ses possibilités … bref tout ce qui relève, sous le masque d’un excès de la pulsion de vie, d’un culte rendu à Tanathos) peut trouver sa source dans l’absence de grands mythes disant le monde.

Pour Campbell (qui publie son livre en 1949), c’est cet effondrement spirituel et mythologique qui a permis l’émergence à la fois des grands cultes sans dieu (communisme, fascisme, nazisme, qui ne sont pas des anti-humanismes mais bien l’aboutissement pervers de l’humanisme, puisqu’ils placent au sommet de la hiérarchie des valeurs un être humain et non un dieu ou une valeur transcendante et universelle), des nihilismes et du solipsisme.

Mythes et monomythes

Le voyage du héros est toujours un voyage de découverte et d’amélioration de soi.

Le Monomythe

La quête du héros est toujours une quête de réparation ou de régénération. Tout commence par un problème : quelque chose (un seigneur des ténèbres, un dragon, un empire galactique, un mauvais esprit, une malédiction…) menace la société et risque de la plonger dans la destruction et le chaos. Et un homme a la solution à ce problème, ou en tout cas peut la trouver : c’est le héros.

Le héros reçoit un appel à l’aventure, qu’en général il refuse tout d’abord. Il lui faut un événement supplémentaire (intervention d’un mentor, mort des parents, etc.) pour le convaincre qu’il doit se mettre en quête.

L’aventure consiste à abandonner le monde ordinaire pour se rendre dans des contrées dangereuses et inconnues, dans lesquelles le héros, confronté au magique, au spirituel, au divin ou au démonique, subira des épreuves. Il rencontrera des personnes disposées à l’aider, d’autres qui lui mettront des bâtons dans les roues. A la fin, et parfois au terme de sacrifices, il s’emparera de l’Élixir (un des noms que Campbell donne à l’objet de la quête), reviendra chez lui et résoudra le problème initial. Non seulement le héros a guéri le monde, mais il s’est transformé lui-même et a été initié.

Les épreuves initiatiques (celles, donc, qui d’après les anciens forgent un homme véritable) les plus courantes sont les suivantes :

  • Les épreuves : le héros doit se confronter à un certain nombre de péripéties. Les deux plus fréquentes sont le combat contre le frère (ou contre un équivalent de lui-même, une image, un clone, un ancien élève, un ancien maître etc. Bref : quelqu’un avec qui le héros a une affinité particulière) et le combat contre le dragon (ou autre monstre effrayant, qu’il soit surnaturel ou technologique ; l’Étoile de la Mort est un dragon). Chaque épreuve permet au héros de grandir en savoir et en sagesse mais toutes lui coûtent quelque chose : efforts, temps, douleur, renoncement, voire perte physique (Jacob qui devient boiteux suite au combat contre l’ange, Luke qui perd sa main, etc.)
  • Le mariage sacré correspond au moment où le héros est confronté à un élément féminin. Il peut s’agir d’une déesse, d’un monstre ou de ses propres aspects intuitifs, qu’il doit apprendre à maîtriser. Le héros résout cette épreuve en acceptant le fait qu’une approche purement masculine (rationnelle et/ou violente) ne fonctionne pas toujours et qu’il doit laisser parler son cœur de temps à autre.
  • La tentatrice est un piège sur le parcours du héros, dans lequel il peut être amené à préférer un bénéfice immédiat à une réussite de long terme. Il s’agit souvent d’une femme mais pas seulement : l’île des Lotophages, par exemple, est une tentatrice pour les compagnons d’Ulysse, de même que Circé.
  • La paix avec le père est un autre type d’épreuve, souvent intérieure : le héros doit, pour la réussir, parvenir à faire la paix avec une figure paternelle à l’égard de laquelle il nourrit un conflit. Il peut s’agir de retrouver le père disparu, de vaincre le père tyrannique, de ramener hors du Côté Obscur de la Force le père dévoyé (Darth Vador est à la fois une déformation de l’anglais dark father, sombre père, et un jeu de mot avec l’hébreu vador, qui signifie « générations »).

D’une mythologie à une autre, ces éléments se manifestent de manières différentes ; les composantes du Monomythe peuvent être plus ou moins proéminentes, et certaines peuvent même être absentes. Mais la structure globale du mythe, lui, reste la même. Il s’agit toujours de partir en voyage, de rencontrer des épreuves, de conquérir l’Élixir, puis de guérir le monde, après s’être soi-même amélioré. Une fois que l’on a bien compris et identifié le cycle narratif du Monomythe, on en vient à le remarquer dans de nombreux récits, mais aussi dans un grand nombre d’événements qui rythment notre existence. Chaque jour, des gens traversent la frontière entre connu et inconnu et affrontent le dragon pour rechercher l’Élixir. Ne serait-ce que dans leur sommeil, quand ils se confrontent à leur subconscient. De même, le chasseur quitte le village et parcourt les terres sauvages ; s’il revient victorieux, il portera avec lui la viande, c’est-à-dire la vie, et la possibilité pour la tribu de survivre quelques jours de plus. De même, encore, le jeune homme quitte sa famille à la recherche d’une compagne ; celle-ci lui fait passer des épreuves, et il doit apprendre à différencier une simple tentatrice de celle digne d’un mariage sacré ; il doit également faire la paix avec son père en devenant père lui-même. Là encore, s’il réussit, il aura renouvelé le monde, relancé le cycle.

héros et mythe

Il y a toujours une frontière à traverser, un pont à franchir, un dragon à affronter…

Leçons pour le temps présent

De manière plus concrète, la découverte du Monomythe nous permet d’apprécier différemment les contes classiques et les légendes anciennes. Car le Monomythe nous montre ce dont les Hommes ont toujours parlé : la quête, la peur de l’inconnu, l’exaltation de la découverte, la nécessité de traverser des épreuves pour grandir, la tentation des solutions faciles, le prix à payer pour la connaissance. En comprenant que les mythes humains racontent, fondamentalement, toujours la même chose, et traitent toujours de la difficulté d’être au monde, on se relie au temps long, on prend conscience des héritages qui sont les nôtres et on peut caresser l’espoir de sortir de la tyrannie de l’immédiat. Nous pères nous ont laissé, au travers des mythes et des contes, un véritable mode d’emploi du monde. Il faudrait être stupide, comme seul un être à la pointe du modernisme peut l’être, pour, en bon Dernier Homme, cracher sur cet héritage.

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Illustrations : Ricardo Cruz DAVIDCOHEN Javier García

Martial
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