Nature et conséquence : deux arguments fallacieux

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La nature est souvent cruelle

Poursuivons notre petit catalogue des sophismes et des arguments fallacieux les plus courants, avec, cette fois-ci, l’appel à nature et l’argument par la conséquence, deux ruses assez largement utilisées.

 

Appel à la nature

Un argument d’appel à la nature consiste à supposer qu’une chose est nécessairement bonne quand elle est naturelle, et nécessairement mauvaise quand elle n’est pas naturelle. C’est généralement un très mauvais argument, pour plusieurs raisons :

  • La différence entre ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas n’est pas toujours évidente. Par exemple, être opposé à l’homosexualité au motif qu’elle serait contre-nature est inapproprié : ce comportement est observé au sein de nombreuses espèces, et fait donc partie de la Nature.
  • Beaucoup de choses auxquelles nous tenons ne sont pas naturelles du tout. Par exemple, si vous rejetez le mariage homosexuel au nom de l’argument de nature, attendez-vous à ce qu’on vous réponde : Mais le mariage hétérosexuel non plus n’est pas naturel ! Les animaux ne se marient pas !
  • On n’est pas certain qu’il existe une « nature » humaine totalement dénuée de culture. On n’a jamais observé d’humain sans culture, à l’exception des enfants sauvages type Victor de l’Aveyron, et ça n’est pas très joli à voir. L’humain est un être de culture.
  • Ce n’est pas parce qu’une chose est naturelle qu’elle est bonne : une amanite phalloïde peut bien être 100% bio, elle vous tuera quand même si vous la mangez. Le venin des serpents et celui des scorpions est naturel. La plupart des maladies sont naturelles : c’est le fait de les traiter qui est contre-nature.
  • Ce n’est pas non plus parce qu’une chose n’est pas naturelle qu’elle est mauvaise : la notion de loi, de crime et de châtiment, ou tout simplement de droit, n’a rien de naturel ; au contraire, c’est une construction intellectuelle et sociale, propre aux humains et inconnue dans les autres espèces. Dans la nature, le seul droit, c’est celui pour le lapin d’essayer de courir plus vite que le loup.

L’appel à la nature fait donc partie des arguments fallacieux, en cela qu’il semble fort mais est en réalité très faible, et il convient de le rejeter la plupart du temps. Cela ne veut cependant pas dire qu’il n’est jamais pertinent. Mais il l’est bien moins souvent qu’on ne le pense en général.

Attention : il existe également un argument fallacieux inverse, qu’on pourrait appeler appel à la culture : cet argument consiste à prétendre que puisqu’une chose n’est pas naturelle, c’est qu’elle est culturelle; et puisqu’elle est culturelle, alors elle ne compte pas et on peut en faire ce qu’on veut. C’est ce qu’assurent par exemple un grand nombre de tenants de la théorie du genre, qui considèrent que puisque les genres sont des constructions culturelles, on peut faire ce qu’on veut avec, en changer, en inventer de nouveaux. C’est absolument FAUX : la culture n’est pas plus plastique que la nature et on ne peut pas la changer d’un claquement de doigt, ni prétendre qu’on peut l’ignorer.

Pour résumer : l’homme de bon sens sait qu’il y a de la nature ET de la culture et que les deux se marient et s’interpénètrent et qu’il est souvent difficile de différencier l’un de l’autre. En aucun cas il ne prétend que la nature est tout, ni qu’elle n’est rien, pas plus qu’il ne prétend que la culture est tout ou n’est rien.

L'argument de nature est le plus souvent fallacieux

Si tout ce qui est naturel est bon, alors il est bon qu’un loup veuille vous bouffer : ne vous en faites pas, ses crocs sont bio.  

Argument par la conséquence

C’est un cas assez vicieux de raisonnement tordu : il consiste à valider une conclusion en prenant comme argument le fait que croire en cette conclusion a des effets positifs, ou, au contraire, que de ne pas y croire a des effets négatifs. Ou inversement.

Exemples :

  • Dieu doit forcément exister : si ça n’était pas le cas, alors des millions de croyants prieraient en vain.
  • Nous allons réussir ! Après tous les efforts et tous les sacrifices consentis, ce serait vraiment trop injuste si nous échouions si près du but.
  • Le marché de l’immobilier devrait continuer à monter cette année car les propriétaires aiment voir grimper la valeur de leur bien.
  • La théorie de l’évolution est forcément fausse : si elle était vraie, ça voudrait dire que les humains ne sont pas meilleurs que les animaux.

Comme on le voit, l’argument par la conséquence fait clairement partie des arguments fallacieux, puisqu’il consiste tout simplement à prendre ses désirs (ou ses craintes) pour la réalité. Or ce n’est pas parce qu’une chose est souhaitable qu’elle est forcément vraie, ni parce qu’une chose est à craindre qu’elle est forcément fausse. Pour reprendre les quatre exemples :

  • Il est en effet possible que des millions de croyants prient pour rien. C’est désolant mais pas impossible du tout.
  • Eh non. On peut très bien échouer tout près du but, même si on a fait beaucoup d’efforts pour arriver là.
  • C’est parce que le marché monte que la valeur des biens monte, pas l’inverse.
  • Même chose que pour Dieu : il est en effet très possible que les humains ne soient pas meilleurs que des animaux. Le fait qu’il soit plus confortable de penser le contraire ne veut pas dire que ce contraire est vrai.

Le meilleur moyen de répondre à un argument par la conséquence est généralement de le désigner directement, par exemple en se contentant de dire quelque chose du genre : Je comprends qu’il est plus confortable pour vous de penser cela; mais ce n’est pas parce que c’est confortable que c’est vrai. Ce que vous me dites là, en substance, c’est que vous devez avoir raison parce que vous avez peur d’avoir tort. Comprenez que je ne trouve pas cela très convaincant.  

 

Comme d’habitude, attention : ce n’est pas parce qu’un interlocuteur utilise des arguments fallacieux qu’il a forcément tort. Cela veut juste dire qu’il ne défend pas sa position pour de bonnes raisons. Si vous repérez trop d’arguments fallacieux dans son discours, cependant, vous pouvez légitimement considérer qu’il se moque de vous. 

Julien
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