Nietzsche et la tarentule

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tarentule

La lecture d’Ainsi parlait Zarathoustra (et, si possible, des œuvres complètes de Friedrich Nietzsche) est à recommander à tout homme. Bien que l’androsphère lui préfère parfois Schopenhauer, il n’en demeure pas moins l’un des penseurs les plus sains et les plus virils qui soient. J’avais déjà évoqué comment, avec sa figure quasi-mythologique du Dernier Homme, Nietzsche établit avec précision le portrait-robot du sous-homme contemporain, avachi et satisfait de lui-même, dont l’ensemble de l’existence tourne autour de la contemplation de son nombril et de la satisfaction de ses minables appétits immédiats. Ce Dernier Homme, que l’on peut tout aussi bien nommer Jeune Fille ou Narcisse, est bel et bien advenu. Mais il est une autre figure d’Ainsi parlait Zarathoustra, moins connue mais tout aussi forte, et qui mérite l’intérêt : celle de la Tarentule.

Au moment où Nietzsche écrit, la tarentule en tant qu’animal n’est pas si bien connue que cela en Europe : on sait que c’est une araignée de grande taille, et l’on suppose son poison mortel (ce qu’il n’est pas en réalité). Les personnes piquées par une tarentule sont supposées ne pouvoir échapper à la mort qu’en se livrant à une danse endiablée (la tarentelle).

Voici ce que Nietzsche en dit (ce qui suit est divisé en paragraphes par mes soins; il s’agit en revanche du texte intégral du chapitre, sans coupe) :

Titiller la tarentule

Regarde, voici le repaire de la tarentule ! Veux-tu voir la tarentule ? Voici la toile qu’elle a tissée : touche-la, pour qu’elle se mette à s’agiter. Elle vient sans se faire prier, la voici : sois la bienvenue, tarentule ! Le signe qui est sur ton dos est triangulaire et noir ; et je sais aussi ce qu’il y a dans ton âme. Il y a de la vengeance dans ton âme : partout où tu mords il se forme une croûte noire ; c’est le poison de ta vengeance qui fait tourner l’âme ! C’est ainsi que je vous parle en parabole, vous qui faites tourner l’âme, prédicateurs de l’égalité ! vous êtes pour moi des tarentules avides de vengeances secrètes !

En quatre petits paragraphes, Nietzsche décrit donc, et nous met en garde contre, l’un des aspects les plus essentiels et symptomatiques du SJW moyen. Tout d’abord, afin de le faire venir, d’exciter son agressivité, il vous suffit de toucher sa toile : quiconque touche, même légèrement, au réseau de mensonges, d’approximations et de certitudes toutes faites sur lequel il se meut et qui soutient son existence ne peut être qu’un ennemi ou une proie. Et la tarentule s’en approche volontairement, portant fièrement le symbole/uniforme qui indique son appartenance (car elle est grégaire et conformiste). Et elle se gargarise d’égalité, afin de mieux dissimuler la noirceur de son âme et la petitesse de ses motivations.

La tarentule se bat pour la justice

Mais je finirai par révéler vos cachettes : c’est pourquoi je vous ris au visage, avec mon rire de hauteurs ! C’est pourquoi je déchire votre toile pour que votre colère vous fasse sortir de votre caverne de mensonge, et que votre vengeance jaillisse derrière vos paroles de « justice ». Car il faut que l’homme soit sauvé de la vengeance : ceci est pour moi le pont qui mène aux plus hauts espoirs. C’est un arc-en-ciel après de longs orages. Cependant les tarentules veulent qu’il en soit autrement. « C’est précisément ce que nous appelons justice, quand le monde se remplit des orages de notre vengeance » — ainsi parlent entre elles les tarentules. « Nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas à notre mesure et les couvrir de nos outrages » — c’est ce que jurent en leurs cœurs les tarentules.

A l’instar du SJW contemporain, la tarentule s’arroge le monopole de la justice, et considère que ce qui est juste, c’est ce qui voue aux gémonies ceux qui s’opposent à elle. La tarentule n’a pas besoin de prouver, de démontrer, de convaincre ; il lui suffit de vociférer.

tarentule féministe

Justice, égalité, patriarcat : la tarentule ne se bat pas pour des causes précises et définies : elle manie le concept creux et mou, la révolte contre une injustice ou une inégalité abstraites.

La tarentule se bat pour l’égalité

Et encore : « Volonté d’égalité — c’est ainsi que nous nommerons dorénavant la vertu ; et nous voulons élever nos cris contre tout ce qui est puissant ! » Prêtres de l’égalité, la tyrannique folie de votre impuissance réclame à grands cris l’« égalité » : votre plus secrète concupiscence de tyrans se cache derrière des paroles de vertu ! Vanité aigrie, jalousie contenue, peut-être est-ce la vanité et la jalousie de vos pères, c’est de vous que sortent ces flammes et ces folies de vengeance. Ce que le père a tu, le fils le proclame ; et souvent j’ai trouvé révélé par le fils le secret du père.

Derrière la volonté affichée d’une égalité abstraite et qui, par nature, ne sera jamais atteinte, il y a la volonté réelle de couper toutes les têtes qui dépassent, de soumettre et de se soumettre à la tyrannie. On ne persécute jamais aussi bien ni aussi fort que lorsqu’on se proclame seul dépositaire de la vertu. Les péchés ou les absences d’une figure paternelle qui pouvait, encore, maintenir un semblant de raison et de décence engendrent des fils qui, eux, n’en sont plus capables.

Car il ne faut pas se leurrer : ce n’est pas le concept d’égalité devant la loi que Nietzsche attaque ici. La loi, à bien des égards, il s’en fout : ça n’est pas son propos. Ce qu’il attaque, c’est la volonté d’égalité, celle qui pousse à croire les êtres humains identiques et à rendre leurs aspirations médiocres.

Le visage du bourreau

Ils ressemblent aux enthousiastes ; pourtant ce n’est pas le cœur qui les enflamme, — mais la vengeance. Et s’ils deviennent froids et subtils, ce n’est pas l’esprit, mais l’envie, qui les rend froids et subtils. Leur jalousie les conduit aussi sur le chemin des penseurs ; et ceci est le signe de leur jalousie — ils vont toujours trop loin : si bien que leur fatigue finit par s’endormir dans la neige. Chacune de leurs plaintes a des accents de vengeance et chacune de leurs louanges à l’air de vouloir faire mal ; pouvoir s’ériger en juges leur apparaît comme le comble du bonheur. Voici cependant le conseil que je vous donne, mes amis, méfiez-vous de tous ceux dont l’instinct de punir est puissant ! C’est une mauvaise engeance et une mauvaise race ; ils ont sur leur visage les traits du bourreau et du ratier. Méfiez-vous de tous ceux qui parlent beaucoup de leur justice ! En vérité, ce n’est pas seulement le miel qui manque à leurs âmes. Et s’ils s’appellent eux-mêmes « les bons et les justes », n’oubliez pas qu’il ne leur manque que la puissance pour être des pharisiens !

Là encore, Nietzsche a tout compris. Tout compris de la noirceur, de la petitesse et du manque de hauteur d’âme des tarentules. Tout compris, également, du danger qu’il y a à réclamer une « justice » abstraite en permanence et à prétendre appartenir au camp du Bien. Car quiconque réclame la justice deviendra rapidement un bourreau ou un tyran. Les plus sanglants massacres et les plus infâmes tyrannies naissent toujours des meilleures intentions affichées. Qui elles-mêmes ne recouvrent, le plus souvent, que la jalousie et l’amertume à l’égard de ceux qui ont su se montrer meilleurs.

La caverne de la tarentule

Mes amis, je ne veux pas que l’on me mêle à d’autres et que l’on me confonde avec eux. Il en a qui prêchent ma doctrine de la vie : mais ce sont en même temps des prédicateurs de l’égalité et des tarentules. Elles parlent en faveur de la vie, ces araignées venimeuses : quoiqu’elles soient accroupies dans leurs cavernes et détournées de la vie, car c’est ainsi qu’elles veulent faire mal. Elles veulent faire mal à ceux qui ont maintenant la puissance : car c’est à ceux-là que la prédication de la mort est le plus familière. S’il en était autrement, les tarentules enseigneraient autrement : car c’est elles qui autrefois surent le mieux calomnier le monde et allumer les bûchers.

La puissance dont Nietzsche parle ici n’est pas un concept éloigné de celui de la force de vie propre au vitalisme, dont il est proche. Les tarentules se réclament de la vie mais ne la connaissent pas : en réalité, elles sont les agents des ténèbres et de la mort. Elles s’attaquent à ceux qui ont su rester sains et forts, droits et sensés, à ceux qui ont été capables de demeurer humains. Et cette tendance, on la trouve aujourd’hui encore, chez nos chères tarentules contemporaines : celles-là même qui, face à des problèmes sociétaux complexes, appellent bien souvent à déconstruire ce qui est, comme si changer la nature humaine était la réponse appropriée à un problème humain. En cela, la tarentule se détourne de la vie, c’est-à-dire du réel (elle est d’ailleurs clairement décrite comme dans [sa] caverne, ce qui est une référence platonicienne évidente), et calomnie le monde, auquel elle ne peut pardonner de ne pas être identique à la toile qu’elle tisse (ou aux ombres qu’elle se projette). Elle préfère sa fiction au réel, et prétend se venger du réel quand celui-ci ne confirme pas sa fiction. On pourrait considérer la tarentule comme un philosophe raté : c’est un être qui, à un moment, a eu l’occasion de sortir de la caverne, quand sa toile a été agitée. Mais qui, voyant ce qu’il y a à l’extérieur, décide de rester dans la toile et de mordre quiconque lui apporte des nouvelles de ce qui se passe hors de son safe space.

tarentule NIetzsche

La tarentule vit dans une fiction. Mais mordra quiconque la réveillera de son rêve

Pour Nietzsche, le cœur et l’essence même de la vie est la Volonté de Puissance (Will zur Macht), c’est-à-dire la volonté de vivre, de croître, de perdurer dans son être, que ce soit à l’échelle d’un individu ou d’un groupe. Et une telle volonté amène immanquablement, tôt ou tard, au conflit.

Vertus de l’inégalité

C’est avec ces prédicateurs de l’égalité que je ne veux pas être mêlé et confondu. Car ainsi me parle la justice : « Les hommes ne sont pas égaux. » Il ne faut pas non plus qu’ils le deviennent. Que serait donc mon amour du Surhumain si je parlais autrement ? C’est sur mille ponts et sur mille chemins qu’ils doivent se hâter vers l’avenir, et il faudra mettre entre eux toujours plus de guerres et d’inégalités : c’est ainsi que me fait parler mon grand amour ! Il faut qu’ils deviennent des inventeurs de statues et de fantômes par leurs inimitiés, et, avec leurs statues et leurs fantômes, ils combattront entre eux le plus grand combat ! Bon et mauvais, riche et pauvre, haut et bas et tous les noms de valeurs : autant d’armes et de symboles cliquetants pour indiquer que la vie doit toujours à nouveau se surmonter elle-même ! La vie veut elle-même s’élever dans les hauteurs avec des piliers et des degrés : elle veut scruter les horizons lointains et regarder au delà des beautés bienheureuses, — c’est pourquoi il lui faut des hauteurs ! Et puisqu’il faut des hauteurs, il lui faut des degrés et de l’opposition à ces degrés, l’opposition de ceux qui s’élèvent ! La vie veut s’élever et, en s’élevant, elle veut se surmonter elle-même.

En quelques phrases, Nietzsche démolit le mythe de l’égalité. Car non, en effet, les êtres humains ne sont pas égaux dans les faits. Ils peuvent l’être en droit mais le droit est une forme de fiction : face au réel, ils ne le sont pas. Et c’est tant mieux, car c’est dans la différence, donc l’inégalité, que peuvent s’exprimer les génies de chacun. C’est dans le conflit qu’apparaît la grandeur. L’Homme est un être polémique, qui n’est pas fait pour une utopie irénique. Le conflit, la concurrence, la course, sont dans sa nature profonde et excitent ses appétits de grandeur. C’est dans le combat, contre les autres et contre soi-même que l’on se dépasse : on ne peut écrire une épopée de la paix éternelle.

Une ombre parmi les ruines

Nietzsche tarentule

La tarentule n’est pas forcément repoussante. Elle peut même être très séduisante.

Et voyez donc, mes amis ! voici la caverne de la tarentule, c’est ici que s’élèvent les ruines d’un vieux temple, — regardez donc avec des yeux illuminés ! En vérité Celui qui assembla jadis ses pensées en un édifice de pierre, dressé vers les hauteurs, connaissait le secret de la vie, comme le plus sage d’entre tous ! Il faut que dans la beauté, il y ait encore de la lutte et de l’inégalité et une guerre de puissance et de suprématie, c’est ce qu’Il nous enseigne ici dans le symbole le plus lumineux. Ici les voûtes et les arceaux se brisent divinement dans la lutte : la lumière et l’ombre se combattent en un divin effort. —De même, avec notre certitude et notre beauté, soyons ennemis, nous aussi, mes amis ! Assemblons divinement nos efforts les uns contre les autres ! —

La tarentule a tissé sa toile dans les ruines d’une ancienne et auguste civilisation, dont les fondateurs, jadis, pratiquaient une vie droite, juste et saine. Parasite des décombres, goule se hasardant au milieu des ruines, la tarentule, à l’instar du SJW, du fan d’Usul, de la féministe aux cheveux bleus ou de la lectrice de Madmoizelle, n’est pas un être fondamentalement mauvais : il s’agit, bien plutôt, de ce qui reste et survit, après la mort des grands idéaux et des grands systèmes, de ce qui hante les ruines des cathédrales après la mort de Dieu. Un être certes dangereux à certains égards, mais sans doute plus à plaindre qu’à blâmer, car ignorant la beauté de la lutte, le désir de la grandeur et la splendeur du monde. Et qui condamne au bûcher tout ce qui sort de sa zone de confort. D’une certaine manière, la tarentule n’est rien d’autre qu’un Dernier Homme un peu plus agressif que les autres, un peu plus revendicatif, et surtout incapable d’accepter l’idée que d’autres n’ont pas encore sombré, que des lambeaux de civilisation surnagent, voire que certains pourraient bien réussir là où elle-même a échoué : dans la difficile mission d’être un humain digne de ce nom.

Ne pas se soumettre

Malheur ! voilà que j’ai été moi-même mordu par la tarentule, ma vieille ennemie ! Avec sa certitude et sa beauté divine elle m’a mordu au doigt ! « Il faut que l’on punisse, il faut que justice soit faite — ainsi pense-t-elle : ce n’est pas en vain que tu chantes ici des hymnes en l’honneur de l’inimitié ! » Oui, elle s’est vengée ! Malheur ! elle va me faire tourner l’âme avec de la vengeance ! Mais, afin que je ne me tourne point, mes amis, liez-moi fortement à cette colonne ! J’aime encore mieux être un stylite qu’un tourbillon de vengeance ! En vérité, Zarathoustra n’est pas un tourbillon et une trombe ; et s’il est danseur, ce n’est pas un danseur de tarentelle ! — Ainsi parlait Zarathoustra.

Même dans ces derniers mots du chapitre, Nietzsche continue à nous conseiller très précisément quant à la technique de survie face aux agressions de la tarentule : ne jamais céder. Ne pas danser, car c’est ce qu’elle souhaite. Ne pas baisser la tête. Ne pas répondre à ses insultes par d’autres insultes. Ne surtout pas devenir soi-même une tarentule. Et prendre toutes les mesures, même jusqu’à se lier à une colonne, pour ne pas détourner le regard et continuer à regarder le monstre en face.

Car, comme beaucoup de monstres, ce que craint par-dessus tout la tarentule, c’est le regard, franc et clair. La vérité, simple et juste. Les faits, la Raison, la vertu et le courage. La tarentule craint ceux qui empruntent les voies difficiles ; ceux qui ont regardé dans l’abîme et que l’abîme a regardé en retour. Ceux qui se souviennent du passé et tracent la route de l’avenir. Elle craint ceux qui, exigeants avec les autres comme avec eux-mêmes, se placent sur la voie du Sur-Humain et de l’excellence. A ceux-là, elle ne pardonnera jamais de la renvoyer à sa médiocrité, à sa lâcheté, à sa bassesse, car la tarentule n’adore que les lâches et les fragiles qui font écho à sa propre lâcheté et sa propre fragilité. Tout comme le cuck condamnera toujours l’homme libre, qui a le courage d’aller en des lieux dont lui-même n’oserait jamais rêver, tout comme le lâche condamnera toujours l’homme d’honneur, la tarentule mort et empoisonne celui qui s’avance sur une voie juste et virile. Elle n’est pas mauvaise pour autant. Mais c’est dans sa nature de tarentule.

 

Illustrations : Jonatan Lewczuk Christopher Campbell roya ann miller

Martial
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