Non sequitur

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non sequitur

De tous les sophismes, c’est sans doute le plus grossier et le plus bourrin, mais pas forcément toujours le plus facile à repérer. On le trouve partout, en tous lieux. L’avantage, c’est qu’une fois qu’on l’a repéré, il est facile à dénoncer.

Définition de base du non sequitur

Non sequitur signifie en latin : ce qui ne suit pas. On parle d’argument non sequitur quand la conclusion n’a aucun lien logique avec les prémisses. Dans un raisonnement logique (syllogisme), on part en effet de faits distincts (appelés prémisses), que l’on relie pour en tirer une conclusion. Par exemple, pour reprendre le plus célèbre et le plus classique des syllogismes :

  • Prémisse 1 : Tous les hommes sont mortels
  • Prémisse 2 : Socrate est un homme
  • Conclusion : Donc Socrate est mortel

Jusqu’ici tout va bien. Si les prémisses sont vraies et que le lien logique entre prémisses et conclusion est clair, le syllogisme est dit valide. Ce n’est pas pour autant que la conclusion est nécessairement vraie, mais, au moins, le raisonnement se tient.

Le raisonnement non sequitur est un raisonnement dans lequel on établit bien des prémisses (et ces deux prémisses peuvent parfaitement être vraies) mais sans qu’un lien logique soit établi entre elles. Et on en tire une conclusion qui, du coup, est forcément erronée. Plus exactement : la conclusion peut parfaitement être vraie, mais si elle l’est, c’est accidentellement, et pas pour les raisons présentées.

non sequitur

Cette illustration est non sequitur : elle n’a aucun rapport avec le reste de l’article.

Quelques exemples de raisonnements non sequitur

Le non sequitur peut être grossier. Par exemple : Si tu aimes bien les zèbres, c’est que tu es un salaud ! : il n’y a bien ici aucun lien logique entre les deux affirmations.

Mais d’autres usages peuvent être plus subtils. Par exemple : L’enquête patine. On a tout essayé et impossible de mettre la main sur le suspect. Le commissaire s’est donc résolu à consulter une voyante. Il s’agit bien d’un non sequitur. Car le fait que les policiers n’ont pas obtenu de résultat n’a aucun lien logique avec l’idée de faire appel à une voyante : ce n’est pas parce que des méthodes habituellement fiables n’ont pas marché qu’il faut pour autant faire confiance à une méthode non fiable, et surtout inapte à produire des preuves recevables devant un tribunal. On peut se rendre compte de l’absurdité du raisonnement de manière plus forte encore si on remplace la voyance par une autre méthode non fiable :  L’enquête patine. On a tout essayé et impossible de mettre la main sur le suspect. Le commissaire s’est donc résolu à prendre un nom au hasard dans le bottin et à interroger cette personne.

Un autre exemple de non sequitur, très courant, est celui qui fut en son temps parfaitement illustré par le président Mao : Si notre politique a échoué jusqu’ici, c’est parce que nous ne sommes pas allés assez loin dans le socialisme : nous devons donc faire un grand bond en avant. En d’autres termes : puisque notre méthode a échoué jusqu’ici, il faut faire encore plus et encore plus fort de la même chose, en espérant que cela donne des résultats différents. En logique Shadok, cela s’exprime comme suit : si on n’a qu’une chance sur 1000 de réussir, il faut se dépêcher d’échouer 999 fois, comme ça, la fois suivante, on est certain que ça va marcher.

Encore un autre exemple : l’argument souvent entendu pour soutenir les thèses de l’intelligent design, et qui se résume comme suit : Puisque nous ne connaissons pas tous les détails de l’évolution de notre espèce et puisque certains de ses aspects nous échappent (encore ?), c’est bien la preuve qu’il existe un créateur intelligent. Cet argument est non sequitur, en cela que l’ignorance des humains ne prouve en aucune manière l’existence d’un créateur : elle prouve seulement l’ignorance humaine.

Une anecdote personnelle à titre d’exemple supplémentaire

J’avais une vingtaine d’années et me trouvais, allongé sur le capot de ma voiture, à regarder le ciel nocturne en fumant des pétards avec ma copine du moment, après avoir fait ce que deux jeunes de cet âge, de sexe complémentaire et consentants, font dans une voiture arrêtée, sur une route de campagne, en pleine nuit. Nous regardions les étoiles, quand, tout à coup, nous avons aperçu une lumière bizarre dans le ciel. C’était lointain, vaguement triangulaire, et ça se déplaçait à grande vitesse, en faisant des zig-zags, ni comme un avion, ni comme un ULM, ni comme un hélico. Nous avons observé le phénomène une dizaine de minutes, puis la lumière étrange a brusquement disparu.

Le lendemain, nous avons appelé la gendarmerie pour signaler la chose, et on nous a répondu qu’effectivement, d’autres avaient déjà indiqué avoir fait la même observation cette nuit-là.

Depuis ce jour, je me souviens d’avoir observé une lumière dans le ciel, et j’ignore, encore aujourd’hui, de quoi il s’agissait. Mais ma copine de l’époque, elle, est persuadée d’avoir observé un vaisseau extraterrestre. C’est là un bel exemple de non sequitur puisqu’elle a sauté aux conclusions à partir d’une observation unique, potentiellement biaisée (nous avions fumé des joints), et faisant appel non pas à la réalité de nos observations, mais à ce qu’elle imagine que nos observations devraient signifier (parce qu’elle a toujours rêvé de participer à une rencontre du premier type et aussi, sans doute, parce que c’était l’époque où X-Files faisait un carton à la télé). Parce qu’elle n’a qu’un sens de la logique limité, elle n’a jamais vraiment compris pourquoi, pour ma part, je réservais mon jugement et me contentais de dire : « J’ai effectivement observé un OVNI : un objet volant que je n’ai pas réussi à identifier. Et je n’en tire aucune conclusion, ni dans un sens ni dans un autre, n’étant de toute manière pas capable d’identifier tout ce que j’aperçois dans le ciel. Je sais que nous n’avons sans doute pas déliré, malgré la drogue, puisque d’autres personnes ont rapporté les mêmes observations. Mais c’est ma seule certitude. »

Mais ma copine n’a pas été capable d’entendre ce raisonnement : pour elle, la notion d’incertitude ou de suspension du jugement n’était pas concevable. Il lui fallait une explication définitive, et qui semble acceptable à ses yeux. Elle a donc décidé qu’elle avait vu un vaisseau spatial, et raconte désormais l’événement comme cela.

Quelques non sequitur de plus

Une petite série d’exemples pour la route, plus ou moins grossiers, plus ou moins absurdes :

  • Les nanas bronzent souvent seins nus sur la plage. Si je répands du sable sur le sol de mon salon, j’ai des chances pour que mes visiteuses se mettent topless.
  • Les meubles sont pour l’essentiel composés de bois. C’est pourquoi il ne faut pas couper d’arbres : si on coupe les arbres, on n’aura plus de bois.
  • Durant des millénaires, nous avons vécu dans une société patriarcale. Même si ça n’est plus le cas aujourd’hui toi, jeune mâle, tu restes un oppresseur.
  • Puisque la société est essentiellement dominée par une poignée d’hommes très puissants, cela signifie que les hommes oppressent les femmes.

Le non sequitur ne signifie pas toujours que la personne qui l’exprime a un sens de la logique défaillant. Il peut également signifier qu’elle saute d’une prémisse à des conclusions lointaines sans expliciter les différentes étapes de son raisonnement, parce qu’elle considère que celles-ci vont de soi, ou que son interlocuteur les connaît déjà. C’est en particulier le cas dans toutes les publications spécialisées, s’adressant à un public de connaisseurs, et où les raisonnements peuvent sembler non sequitur pour le non-initié. Le plus souvent, cependant, le non sequitur indique tout simplement une faille dans le raisonnement et un manque de logique de la part de celui qui l’émet.

Non sequitur

Cette illustration non plus, d’ailleurs, n’a rien à voir avec le reste. C’est donc aussi un non sequitur.

Le non sequitur est partout

Reste une catégorie plus subtile et plus perverse de non sequitur : celui qui est volontaire. Il consiste à mettre plusieurs faits l’un à côté de l’autre d’un air assuré, puis de mentir effrontément en prétendant que les prémisses confirment la conclusion. Exemple : Puisque je viens de prouver que vous avez tort (prémisses), c’est que mon hypothèse est la bonne (conclusion) ! En réalité, le fait que l’adversaire se trompe ne prouve pas que vous avez raison : vous pourriez très bien vous tromper tous les deux. Beaucoup de créationnistes, par exemple, s’imaginent que s’ils parviennent à prouver que Darwin a tort, ils auront réussi à prouver que c’est la Bible qui a raison. En réalité, même en admettant qu’ils parviennent à établir que la théorie de l’évolution est fausse, ils auront juste prouvé que cette théorie est fausse, et pas que la leur est exacte.

Plus généralement, la plupart des raisonnements de type Hamster, et beaucoup des causes défendues par les SJW tombent dans la catégorie non sequitur. Par exemple :

  • Il n’y a pas de toilettes réservées aux pansexuels agenre dans cet établissement. C’est bien qu’il est oppressif ! Non, c’est seulement qu’il n’a pas jugé utile de consacrer une pièce séparée pour chaque lubie ou chaque « genre » imaginaire. Le fait qu’une autre personne ou une organisation ne s’intéresse pas au sujet qui me passionne ne signifie pas qu’il m’opprime, ni qu’il me hait. Non sequitur.
  • Il n’y a que 5% de femmes parmi les élèves de cette école d’ingénieur. Il faut faire en sorte qu’il y en ait 50% ! Non. Tant que l’admission n’est pas interdite aux femmes et qu’elle se fait sur les mêmes critères de niveau pour les deux sexes, il n’y a là aucune injustice. Et le fait que les étudiants soient majoritairement des hommes ne signifie pas qu’il y a discrimination à l’entrée. Non sequitur.
  • L’épreuve d’admission au sein de ces forces spéciales comprend une course d’obstacles avec un poids de plus de 50 kilos sur le dos. Cela exclue d’emblée la plupart des femmes : c’est sexiste. Il faut donc que pour les candidates, l’épreuve soit modifiée pour être adaptée à leur musculature. L’épreuve en question étant destinée à sélectionner des candidats aptes à répondre aux exigences physiques des forces spéciales, introduire la notion de sexisme est non sequitur, puisque le but de cette sélection est d’avoir des soldats capables, pas une représentation équilibrée de la démographie générale. En outre, si cette logique était recevable pour les femmes en raison de leur faiblesse physique relative, pourquoi ne pas l’étendre aussi à d’autres catégories démographiques ? Par exemple, on pourrait exiger qu’il y ait un pourcentage minimum d’handicapés physiques. Ou encore de personnes souffrant de troubles psychiatriques, pourquoi pas ? Après tout, ces catégories aussi sont sous-représentées dans certains corps de métier.
  • C’est quand même dégueulasse ! J’ai un Bac+5 (en sociologie avec une spécialisation en études de genre) et je ne trouve pas de boulot ! Je suis sûr que c’est à cause de mon poids, et bien la preuve que les employeurs sont grossophobes !
    Il est en effet possible que ce soit à cause du poids : les magasins de sport, par exemple, emploient rarement du personnel qui ne semble pas (assez) sportif, cela fait partie de leur image de marque. Mais une personne qui a un Bac+5 cherche rarement un boulot de vendeur. Le raisonnement est ici non sequitur parce qu’il part du principe qu’un Bac+5 en études de genre vaut quoi que ce soit sur le marché de l’emploi, alors que c’est un diplôme qui ne prouve la possession d’aucune compétence à valeur marchande précise.
  • Un RSA à 550 euros par mois ne permet pas de sortir de la pauvreté. Il faut donc le supprimer. (Marlène Schiappa) Là encore, aucun rapport entre les prémisses et la conclusion. On peut trouver de bonnes raisons de s’opposer au RSA, comme de bonnes raisons de souhaiter le conserver. Mais l’argument selon lequel puisque ce verre n’est pas assez grand pour contenir toute l’eau qu’on veut y mettre, il faut le casser est parfaitement stupide. De plus, personne n’a jamais prétendu que le RSA avait pour mission de faire sortir de la pauvreté : il est seulement destiné à assurer des revenus minimaux, pas à enrichir; l’argument de Madame Schiappa consiste donc à reprocher à un système de ne pas faire ce pour quoi il n’est pas fait. Selon la même logique, puisque votre voiture flotte mal et ne vole pas, vous devriez l’envoyer à la casse. Non sequitur. 

Le non sequitur est donc très courant. On le trouve absolument partout, et, dès qu’on commence à s’habituer à le repérer, il saute aux yeux quasi-immédiatement. Bien que nous ayons tous tendance à tomber dedans un jour ou l’autre (il convient donc de se montrer indulgent quand sa présence est limitée), l’abondance et la fréquence de l’usage du non sequitur reste un bon moyen de repérer les crétins comme les manipulateurs. Pour le repérer, il suffit de s’habituer à une petite gymnastique intellectuelle : se demander en quoi les prémisses ont un rapport logique avec la conclusion. Le whataboutismedont nous avons déjà parlé par ailleurs, est une des formes du non sequitur. 

 

Illustrations : Martin Sanchez Audrey Fretz rawpixel

Martial
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