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En raison de la forte influence culturelle du freudisme à notre époque, nous avons tendance à ne considérer le cycle légendaire grec de la cité de Thèbes que sous l’angle de l’histoire d’Œdipe, et à ne voir Œdipe que comme un personnage incestueux. Œdipe, c’est l’homme qui a tué son père et épousé sa mère, et dont le nom a été emprunté par Freud pour définir son célèbre complexe. Pourtant, il y a bien d’autres choses à tirer de ce cycle légendaire et, à plusieurs égards, l’analyse qu’en donne Freud est un contre-sens, au regard de la pensée grecque antique et de la signification profonde de ce mythe.

Un récit perdu

Le cycle légendaire de la cité de Thèbes est appelé Thébaïde. On sait que cet ouvrage a existé, et il nous en reste quelques rares fragments et citations. On sait aussi qu’il fut d’une grande importance dans l’Antiquité, sans doute au même titre que l’Iliade et l’Odyssée. Certains commentateurs tardifs ont d’ailleurs attribué également la Thébaïde à Homère, encore que cette affirmation soit sujette à cautions.

Bien que le récit originel soit perdu, on connaît avec une certaine précision le contenu de la Thébaïde : de nombreuses pièces de théâtre antiques, qui situent leur action dans son contexte, nous sont parvenues, ainsi que des adaptations latines, des commentaires, des critiques. Bref : on n’a peut-être pas le texte, mais on en a le contenu à grands traits.

Le cycle thébain s’étale sur plusieurs générations, de Cadmos à Antigone, et l’histoire d’Œdipe n’en est qu’un épisode. Ce récit long, complexe, où chacune des générations reçoit son lot de malédictions et commet un certain nombre de fautes, est intéressant à étudier, en cela que chaque époque contient quelques leçons et symboles.

Première époque : Cadmos

Cadmos est le fils d’Agénor, roi de Tyr (en Syrie), lui-même descendant des dieux. Il a deux frères, Cillix et Phoenix, et une sœur, Europe. Alors que, jeune adolescente, Europe joue sur la plage de Tyr avec ses suivantes, un gigantesque taureau blanc sort de la mer et vient se coucher à ses pieds. La jeune fille, fascinée, monte sur le dos de la bête, qui, aussitôt, se redresse et l’emporte dans les flots, accrochée à ses cornes.

Agénor confie à se fils la mission de retrouver leur sœur. Il leur interdit formellement de reparaître devant lui sans que leur quête ait été couronnée de succès. Les trois frères se séparent, chacun partant dans une direction différente. Mais les mois et les années passent, et leur quête reste vaine.

Cadmos finit par consulter l’oracle de Delphes, qui lui révèle que le taureau blanc n’était autre que Zeus : Europe a été enlevée par le roi des dieux, qui en a fait sa maîtresse pour un temps. On ne la reverra jamais. Désespéré, se sachant à jamais exilé de Tyr, Cadmos demande à l’oracle ce qu’il doit faire. Celui-ci lui ordonne de suivre une vache portant le signe de la lune, et de fonder une cité à l’endroit où elle se couchera.

Découvrant une telle vache dans les environs, Cadmos la suit. L’animal finit effectivement par s’écrouler de fatigue près d’une source : c’est là que Cadmos décide de fonder la cité de Thèbes. La source, cependant, est gardée par un dragon, rejeton d’Arès, le dieu de la guerre. Cadmos affronte héroïquement le dragon et parvient à le tuer. Il récupère les dents du monstre et les sème dans la terre. De ces dents, naissent des guerriers monstrueux, qui s’entretuent bientôt. Seuls cinq d’entre eux survivent : ils prêtent allégeance à Cadmos, et seront les premiers habitants de la ville.

Dès le début du cycle, donc, se pose un problème avec la famille : Cadmos, à tort ou à raison, a abandonné la quête de sa sœur. Il a perdu toute sa famille et se retrouve seul, à devoir refonder un foyer, une nation et une lignée. Le combat fratricide des guerriers nés des dents semées laisse également à entendre que la suite de l’histoire sera sanglante, et pleine de conflits intérieurs. On peut aussi noter ici une ressemblance avec le mythe des serpentes et de Mélusine : c’est auprès d’une source, donc d’un lieu de jaillissement des eaux souterraines, de l’inconnu, que Cadmos affronte le dragon. Comme si le mythe nous prévenait qu’il y aura, dans toute la suite du récit, de l’inconscient, du non-dit, un prix à payer pour avoir tué le monstre.

Cadmos dragon

Le dragon, comme souvent, se trouve à proximité d’un lieu de surgissement des eaux souterraines. Comme les serpentes du mythe de Mélusine.

Deuxième époque : Polydoros, Labdacos, Sémélé, Agave et Penthée

Les années passent. Cadmos s’est marié avec Harmonie, elle-même d’ascendance divine. Il a plusieurs enfants, dont, au début, surtout des filles, et en particulier Agave et Sémélé.

Sémélé, comme sa tante Europe avant elle, attire l’attention de Zeus, qui en fait son amante. Mais elle demande au roi des dieux de lui apparaître dans toute sa gloire, et non sous l’apparence d’un simple mortel. Zeus accepte mais cette vision brûle la jeune femme, qui en meurt. Zeus recueille alors l’enfant qu’elle portait dans son ventre et, pour en finir la gestation, l’enferme dans sa propre cuisse. Cet enfant, c’est le futur dieu Dionysos.

Dans une autre version du mythe, c’est Cadmos qui, apprenant que sa fille non mariée est enceinte, décide de la mettre à mort en l’enfermant dans un coffre, qu’il jette à la mer. Le coffre dérive jusqu’aux plages de Laconie (près de Sparte), où elle donne le jour à Dionysos, puis meurt.

La colonie de Cadmos est devenue, entre-temps, une opulente cité. Cadmos, âgé, décide de renoncer au pouvoir et mène désormais, avec sa femme, une vie tranquille. Il laisse le pouvoir à Penthée, le premier fils d’Agave, car son propre fils le plus âgé, Polydoros, est encore trop jeune pour accéder au pouvoir.

Polydoros, cependant, grandit rapidement, et dispute le pouvoir à Penthée. Celui-ci finit par le mettre à mort, n’épargnant que son jeune fils Labdacos, âgé d’un an.

Labdacos grandit à son tour, sous le règne de Penthée. Les deux hommes sont proches, et Penthée voit en Labdacos son successeur naturel. Un fils naît à son tour à Labdacos, appelé Laios.

C’est à ce moment que Dionysos, devenu un dieu, revient à Thèbes. Il y installe un culte orgiaque et violent, dont les femmes de la ville sont les premières converties. Les prêtresses de Dionysos, appelées Bacchantes, se comportent au quotidien tout à fait normalement. Mais certaines nuits, elles sortent de la cité et se rendent dans les bois, où elles se livrent aux mystères de leur culte (les bacchanales). Orgies sexuelles, sacrifices sanglants, beuveries … les Bacchantes courent, nues, hurlantes, hystériques, possédées par l’esprit dionysiaque.  Et la première convertie n’est autre qu’Agave elle-même.

bacchanales

Rite orgiaque et chaotique, la bacchanale fait partie d’un culte à mystères, au sein duquel seuls sont admis les initiés. Une société secrète, sous la férule des Bacchantes.

Penthée et Labdacos décident de mettre bon ordre à cela. Ils se rendent dans les bois, une nuit de bacchanale, pour observer ce qu’il s’y passe. Surpris par les Bacchantes, ils sont cependant déchirés à mains nues par les furies hystériques, et c’est sa propre mère qui, de ses mains, arrache la tête de Penthée, qu’elle prend pour un animal. Elle ramène la tête, fichée au bout de son thyrse (son sceptre sacerdotal), comme un trophée.

Elle se précipite chez son père pour lui conter son exploit, et ce n’est que quand elle se trouve devant Cadmos qu’elle prend conscience de son crime. Épouvantée, elle s’enfuit, n’osant affronter le regard paternel, ni son jugement. Elle va trouver refuge en Illyrie (Albanie actuelle), dont elle séduit le roi Lycothersès, qui l’épouse. Incapable de se remettre de son crime, elle finit par assassiner son mari, dans l’espoir d’offrir le royaume à Cadmos. En vain : Cadmos a quitté Thèbes avec sa femme, et ne sera plus jamais revu, si ce n’est aux Champs Elysées (équivalent grec du Paradis).

Penthée

Penthée a commis le péché ultime : il a vu de la sexualité des femmes ce qu’elles gardent caché aux yeux des hommes. Il est donc mis à mort.

Troisième époque : Laios

Laios, comme son propre père, grandit donc sans père, sous la tutelle de Nyctée, un oncle lointain, dans une cité hantée par les bacchanales.

Nyctée lui-même est le jouet du destin : sa fille Antiope tombant mystérieusement enceinte, il soupçonne un dieu d’être à nouveau à l’origine de cette grossesse, et décide de l’emprisonner, tandis qu’il abandonne dans la nature les deux jumeaux (Amphion et Zéthos) nés de l’union inconnue. Devenus adultes, des jumeaux libèrent leur mère et tuent Nyctée.

Laios, alors devenu adulte, doit quitter Thèbes, les jumeaux prenant le pouvoir. Il se réfugie auprès de Pelops, un roi étranger, auprès de qui il demeure un temps. Mais, pris de passion pour Chrysippos, le jeune fils du roi, il rompt les lois de l’hospitalité en enlevant et en violant l’adolescent. Chassé la cour de Pelops, il profite de la mort d’Amphion et de Zéthos pour revenir à Thèbes et s’y faire reconnaître roi.

Conscient des histoires tragiques qui hantent sa famille, il décide de consulter l’oracle de Delphes pour savoir comment y mettre fin. L’oracle lui révèle qu’il doit renoncer à avoir une descendance, afin de ne pas perpétuer la malédiction : s’il a tout de même un fils, celui-ci le tuera.

Laios se marie néanmoins. Et lorsque sa femme Epicasté lui donne un fils, il décide de l’abandonner dans les bois, à la merci des bêtes sauvages. Il perce les chevilles du nouveau-né, y fait passer une courroie et l’accroche ainsi à un arbre.

Quatrième époque : Œdipe

Ce fils, qui n’a pas reçu de nom, est recueilli par des bergers, puis élevé par le roi de Corinthe Polybos. Celui-ci, en référence à l’enflure qu’a laissé à chacune de ses chevilles la blessure infligée par Laios, le nomme Œdipe (ce qui signifie Pieds enflés).

Œdipe est élevé à la cour de Polybos, dont il pense être le fils. Mais un jour, alors qu’il est jeune adulte, il se dispute avec un courtisan, qui, pour le blesser, lui apprend qu’il n’est pas l’enfant de Polybos. Interrogeant son père adoptif, Œdipe apprend comment il a été trouvé. Il décide de partir à la recherche de ses origines, afin d’apprendre ce qui a pu lui valoir une telle condamnation, en si bas âge. Dans une autre version du mythe, il apprend par l’oracle de Delphes qu’il est destiné à tuer son père et à épouser sa mère et c’est pour cette raison qu’il quitte la cour de Polybos, afin d’épargner des parents qu’il croit encore être les siens.

Dans tous les cas, il erre un temps d’une cité grecque à une autre, puis, sur la route de Thèbes, dans un passage très étroit entre des rochers, et alors qu’il guide un transport de chevaux, il croise Laios sur son char. Le héraut de Laios ordonne à Œdipe de céder le passage mais le jeune homme, arrivé le premier, et que cela obligerait à morceler son troupeau, au risque de perdre des chevaux, entend d’abord terminer le passage de ses bêtes. Le héraut et le roi ne l’entendent pas de cette oreille et, pour le faire obéir, tuent l’un de ses chevaux. Œdipe, en colère, les affronte et les tue tous les deux.

Quand Œdipe parvient à Thèbes, il trouve la ville sous le joug d’un monstre : le sphynx, un être mi-femme mi-lion, vient chaque jour poser aux habitants la même énigme (« Quel est l’animal qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ? »). Et comme ils ne parviennent pas à répondre, il dévore un thébain et promet de revenir le lendemain. Œdipe trouve la réponse (« L’homme ») et chasse le sphynx. Il est alors considéré comme un héros et fait roi de la ville. On lui donne pour épouse la belle Jocaste (la deuxième femme de Laios : ce n’est donc pas sa mère biologique, mais bien sa belle-mère, avec qui il n’a pas de lien de parenté ; dans d’autres versions, plus tardives, Jocaste et Epicasté ne sont qu’un seul et même personnage).

oedipe et le sphynx

Figure fascinante que celle du sphynx : un monstre terrible, à l’apparence d’une femme, que l’on ne peut vaincre qu’en sachant identifier la nature de l’homme…

Devenu roi, Œdipe règne sagement sur Thèbes, avec le soutien de Créon, le frère de Jocaste. Jocaste lui donne quatre enfants : deux garçons (Étéocle et Polynice) et deux filles (Antigone et Ismène).

Mais alors que ses enfants parviennent à l’âge adulte, Œdipe voit une terrible épidémie de peste ravager la ville. Il envoie Créon à Delphes, afin de consulter l’oracle. Celui-ci révèle que la peste cessera quand le meurtre de Laios sera vengé. Œdipe, qui ignore que l’homme qu’il a tué n’était autre que Laios, prononce alors publiquement à l’encontre du meurtrier, qui qu’il soit, une terrible malédiction. Afin de savoir qui est le meurtrier, Œdipe interroge le devin Tirésias. Celui-ci, cependant, esquive ses questions : lui qui sait tout n’ignore rien de la tragédie dont Œdipe a été le jouet, et espère, par son silence, éviter d’autres crises. Mais ce silence le rend suspect aux yeux d’Œdipe, qui se met à le soupçonner, ainsi que Créon, d’être à l’origine de la mort de Laios.

Une querelle l’opposant à Créon, Jocaste intervient pour tenter de calmer son mari et son frère. Elle leur rappelle que devins et oracles n’ont pas toujours raison. La preuve : on avait prédit à Laios qu’il serait tué par son fils. Mais son fils est mort dans la nature, abandonné, tandis que Laios est finalement mort sur un chemin, tué par des brigands. A ces mots, Œdipe est pris de doute. Il se fait décrire avec précision Laios, son char, son héraut. Et prend soudain conscience que c’est lui, le meurtrier que tout le monde recherche. Sa conviction est renforcée quand il reçoit de Corinthe un message lui annonçant la mort naturelle de Polybos. Les pièces de l’énigme se mettent en place : l’enfant abandonné, c’était lui, le père tué, c’était Laios, et Jocaste était bien (légalement parlant et par mariage), sa (belle) mère.

Jocaste s’enfuit jusqu’à ses appartements dans le palais, où elle se suicide. Trouvant son corps, Œdipe se saisit d’une broche qui ornait le vêtement de sa femme, et, de sa pointe, se crève les yeux.

Cinquième époque : Antigone, Étéocle et Polynice

Œdipe renonce au pouvoir. La malédiction qu’il a lui-même jeté contre le meurtrier de Laios pèse sur lui et il sait qu’il mourra bientôt. Conscient qu’il fait désormais l’objet d’une réprobation générale, il choisit de quitter Thèbes, afin de ne pas provoquer plus de chaos et de laisser à ses successeurs la possibilité de redresser la situation. Seul, aveugle, il part comme un mendiant. Rejeté par ses fils et par Ismène, il reçoit cependant le soutien d’Antigone, qui l’accompagne, le tenant par le bras et le guidant sur les chemins de Grèce. Plusieurs mois durant, il cherche, en tâtonnant, le lieu qui sera son tombeau. Et Antigone ne le quitte qu’une fois qu’il a, enfin, trouvé la paix et qu’elle lui a consacré, en Attique, une sépulture.

Quand elle rentre à Thèbes, c’est pour découvrir la cité saccagée par la guerre. Ses deux frères, Étéocle et Polynice, ne parvenant pas à s’entendre, ont choisi de se partager le pouvoir : ils seraient rois un an chacun, à tour de rôle. Mais au terme de la première année, Étéocle a refusé de laisser le pouvoir à son frère. Polynice a alors levé une armée, et, avec l’aide de cités voisines, a fait le siège de Thèbes. A la suite d’une bataille sanglante, la cité a été sauvée, mais les deux frères sont morts au combat.

Créon, désormais roi, a décrété que le corps d’Étéocle recevrait des funérailles grandioses. Mais pas celui de Polynice. Considéré comme traitre à sa patrie, son corps restera à pourrir sans sépulture (ce qui signifie que son âme ne passera pas le Styx, le fleuve des morts : il n’accèdera pas à la vie après la mort et restera un fantôme, une âme tourmentée). Antigone demande que les rites funèbres soient accomplis pour son frère, quoi qu’il ait fait. Créon refuse, et précise que quiconque lui donnera la sépulture (c’est-à-dire prononcera les paroles rituelles et lui mettra dans la bouche la pièce de monnaie destinée à payer le prix du passage sur le Styx) sera mis à mort. Antigone comprend. Elle sait que si elle donne la sépulture au cadavre de son frère, elle mourra. Et elle le fait quand même. Ismène, quant à elle, refuse de l’aider. Elle tient trop au confort de la vie de palais pour risquer de le perdre. Parfaitement consciente des risques, Antigone procure à Polynice les rites funèbres et est arrêtée par les gardes de Créon. Ismène, comprenant qu’elle va se retrouver seule, sans frère ni soeur, tente de partager son sort et demande à Antigone de la dénoncer comme sa complice. Antigone refuse, la condamnant à vivre, tandis qu’elle-même va être exécutée.

Antigone

Face au corps de son frère, Antigone fait ce qui est juste, et non ce que la loi lui ordonne.

Mais ce faisant, en se sacrifiant, elle a mis fin à la malédiction qui pesait sur la maison de Cadmos. Elle clôt le cycle des générations maudites, en faisant enfin non ce qui est pratique, non ce qui est confortable, non ce qui est enviable, mais ce qui est juste.

Œdipe et au-delà : la richesse d’un mythe complexe

Comme on peut le voir, le mythe thébain est loin de se limiter à une histoire d’inceste mère-fils qui, peut-être, n’existe même pas. Ce mythe nous parle de la force du destin, mais aussi de la famille, des hommes, des femmes, du devoir et de la nécessité.

Oedipe et le sphynx

L’histoire du sphynx nous apprend que quand les hommes oublient ce qu’est l’humanité, un monstre à tête de femme surgit et les dévore. Mais qu’on peut le vaincre en rappelant simplement ce qu’est la nature humaine.

A chaque génération, la descendance de Cadmos commet, volontairement ou non, des crimes envers la famille : Cadmos renonce à la quête de sa sœur. Nyctée est mis à mort par ses propres descendants. Penthée tue son jeune oncle. Agave se livre aux bacchanales et tue son fils. Laios tente d’échapper au destin mais n’a pas le courage d’aller jusqu’au bout de son geste : au lieu de tuer son fils, il l’abandonne. Œdipe, finalement, est l’un des personnages les plus purs. Les crimes qu’il commet, il les commet par ignorance ou par erreur. Il parvient à résoudre l’énigme du sphynx, c’est-à-dire à reconnaître la nature humaine dans le cycle de la vie et le passage des générations. Quant à Antigone, qui met fin au cycle des malédictions, elle est la figure absolue de la piété familiale : quoi que son père ait fait, il reste son père ; quoi que ses frères aient fait, ils restent ses frères. Et son devoir est d’être aux côtés de son père jusqu’à sa mort, et de procurer les rites funèbres à ceux qui sont tombés. Elle en meurt, certes, mais sa mort est une forme de rédemption pour l’ensemble de sa famille : elle, au moins, a compris quels étaient ses devoirs, où était sa place. Ce n’est ni une Europe naïve, ni une Sémélé fascinée par la grandeur de son amant, ni une Agave se livrant à la débauche, ni une Jocaste fuyant, dans le suicide, ses parts de responsabilité, ni une Ismene qui cherche, sans avoir rien fait, à partager la gloire du martyr. Elle n’est ni faible, ni folle, ni victime. Elle ne cède ni à la peur, ni à l’hystérie collective. La virilité n’est pas une qualité exclusive aux mâles, mais bien une disposition intellectuelle et morale, poussant l’individu à rester droit, fidèle et conscient de ses devoirs. A ce titre, Antigone est, indubitablement, une figure légendaire d’une grande virilité, et la preuve que, contrairement aux idées reçues, ce n’est pas parce que le mythe dénonce certains travers féminins (ne dénonce-t-il pas aussi de nombreux travers masculins ?) qu’il ne met pas également en valeur de sublimes personnages de femmes.

Agave

L’histoire d’Agave raconte que quand on les laisse seules maîtresses du monde sexuel, les femmes finissent par tuer leurs propres enfants. Si cela vous rappelle quelque chose, c’est normal. Nous étions prévenus.

De tout cela, que conclure ? Bien des choses. Tout d’abord que le prélèvement que Freud fait dans le mythe thébain est partiel et très partial. L’histoire de l’inceste entre Œdipe et Jocaste n’est que l’un des éléments d’une longue malédiction, et, selon les versions, il n’est même pas toujours présent. Ce que raconte le cycle, c’est surtout comment l’oubli des devoirs envers la famille mène au chaos et à la ruine, et comment une faute en entraîne une autre. Comment des garçons dénués de la tutelle de leur père deviennent des meurtriers, des fous ou des victimes. Comment, sans cette présence à la fois rassurante et ferme, la cité (donc la société, le monde) est livrée aux bacchanales, aux excès et à la démesure. Comment les hommes tissent eux-mêmes leur malheur en faisant trop confiance aux oracles. Comment, face au malheur et à la souffrance, certains fuient, d’autres renoncent, mais d’autres encore font leur devoir jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix.

Ne nous leurrons pas : ce n’est pas d’un temps lointain et d’une terre éloignée que l’on parle ici. La Thébaïde, parce qu’elle fait partie des grands récits universels, est de tous les temps. C’est bien de nous que l’on parle ici. 

Illustrations : Gustave Moreau, Nicolas Poussin, William Bouguereau, Hendrik Goltzius, Nikiforos Lytras, Ingres

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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