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L’Occident post-moderne est une société qui se veut pacifiée : aussi les opposants et les dissidents ne sont-ils pas exécutés physiquement. En revanche, ils encourent la mort sociale, le discrédit, le rejet, et finalement la relégation hors de leurs cadres sociaux d’origine, s’ils ont le malheur de déplaire à la police de la pensée. Ils peuvent être privés de leur emploi et de leurs revenus, traînés dans la boue par des hordes de furies hystériques et harcelés de bien des manières.

Malgré cela, un grand nombre de personnes continuent à croire que nous vivons dans une société ouverte et tolérante, qui laisse la parole à tous et qui devrait même servir d’exemple au reste du monde en matière. De l’affaire Weinstein à #metoo, en passant par la récente affaire de la Ligue du LOL, notre police de la pensée a toutefois pris des habitudes qui ne sont pas sans rappeler celles des pays totalitaires, et en particulier de l’Union Soviétique d’autrefois. Comparaison, bien entendu, n’est pas raison, mais certains parallèles restent troublants…

police de la pensée

Il n’y a vraiment que des Jeunes Filles ou des Derniers Hommes pour trouver cool de porter le nom d’un régime dictatorial et fou.

Raisonnements circulaires

Le socialisme soviétique était supposé être un régime scientifiquement étudié pour garantir à chacun un bonheur matériel optimal. Quand on s’apercevait que les objectifs déclarés n’étaient pas atteints, il était hors de question de s’en prendre au régime : cela ne pouvait être que de la faute de traitres, de saboteurs, d’agents de l’étranger. Puisque le système était parfait, seuls des gens mal intentionnés pouvaient être la cause des dysfonctionnements. Le fait que des saboteurs existent prouvait d’ailleurs la perfection du système, puisque l’Occident décadent, jaloux de l’Union Soviétique et craignant que son exemple ne ruine définitivement le règne du Capital, stipendiait ces saboteurs afin de fragiliser le système.

En d’autres termes : puisque ça ne fonctionne pas dans la pratique comme ça fonctionne dans la théorie, ce n’est pas que notre théorie est fausse, c’est qu’il y a un complot qui l’empêche de se réaliser.

Nous retrouverons exactement le même raisonnement chez nombre de courants féministes contemporains : leur théorie prévoie en effet qu’hommes et femmes, égaux et équivalents en tout, devraient obtenir des résultats équivalents en tout. Quand cela ne se produit pas, ce n’est pas parce que la théorie est fausse, mais bien parce qu’un complot (le Patriarcat) l’empêche.

Culte de l’Homme Nouveau

Les régimes totalitaires rouges comme bruns ont cela de commun qu’ils prêchent l’avènement d’un être humain d’un nouveau type. Constatant que l’être humain tel qu’il est ne permet pas de maintenir le système sur le long terme, car il manque des qualités indispensables pour cela, on n’en déduit pas que le système est inadapté aux êtres humains : on décide que c’est l’espèce elle-même qui doit changer, pour mieux s’adapter au système.

L’être humain a toujours évolué, comme toutes les espèces. Il a évolué du point de vue biologique, mais aussi du point de vue social, politique, sociétal. Les systèmes totalitaires prétendent non pas prendre acte de cette évolution et accepter l’idée que l’humain est un être en devenir, qui n’est pas aujourd’hui ce qu’il était hier, mais bien décider de la fin de cette histoire : l’évolution de l’Homme doit désormais être dirigée, afin de répondre aux intérêts du Parti.

Cette obsession de l’Homme Nouveau, qui est, à bien des égards, un aveu que le système est impropre à l’humain actuel, n’est pas étrangère à nos SJW contemporains : ainsi faudrait-il que la partie masculine de l’humanité, pour mieux se soumettre à la logique du marché, abandonne la plupart de sa façon d’être au monde. Il faudrait qu’elle adhère spontanément aux idéaux SJW.  Jugées toxiques car contraire aux intérêts mercantiles, la masculinité et la virilité doivent être réformées. Un être humain nouveau, dont les tendances naturelles ne sont pas opposées à la marchandisation généralisée et qui est susceptible, quel que soit son sexe et son âge, d’adhérer au projet de la Jeune Fille, doit advenir.

Toute personne ne correspondant pas à cet objectif, tout être souhaitant être autre chose qu’un nihiliste jouisseur, doit, pour commencer, faire l’objet d’invectives.

police de la pensee : trop masculin

Trop masculin : en taule !

L’invective comme mode d’action

En Union Soviétique, une fois que vous aviez été qualifié de renégat, de titiste, de réactionnaire, de petit-bourgeois, de calomniateur de la Révolution, vous étiez fini. Rien de ce que vous pouviez dire ou faire ne pouvait être entendu ou considéré : rien de ce qu’un ennemi du peuple peut dire ne saurait avoir quelque valeur que ce soit.

Ces insultes et invectives suffisaient, bien souvent, à priver la cible de tout soutien social, amical ou professionnel (pour ne même pas parler de celui qu’auraient pu apporter des camarades au sein du Parti). Et ce même dans les cas où aucun jugement n’était encore prononcé à son égard.

police de la pensee hurlement

Le hurlement tient lieu d’accusation, le lynchage médiatique tient lieu de procès.

Le lynchage médiatique extrajudiciaire est également une pratique courante chez nos SJW d’aujourd’hui. Il s’agit pour eux de s’arroger le monopole de la morale, de la correction et de l’acceptabilité. Tout déviant, tout opposant, peut ainsi être rejeté sans même qu’on ait à justifier exactement de son crime : penser en dehors des clous suffit. De même que, sous Mao, les Gardes Rouges se chargeaient de châtier quiconque déviait de la Ligne Officielle, et ce sans procès, la logique de l’émeute, de l’émotion, du soulèvement (en apparence) spontané prévaut chez les SJW. Comme chez les Gardes Rouges, c’est le sentiment qui domine sur la raison : quiconque a touché à la toile de la Tarentule encourt une morsure.

Crime et police de la pensée

Dans un système totalitaire comme celui de l’Union Soviétique, il n’est en effet pas nécessaire de commettre une infraction réelle pour être sanctionné : le crime de pensée suffit.

Bien entendu, on n’emprisonne pas pour cela. Mais on renvoie, on prive de revenus, on décommande. Ainsi Sergeï Polunin a-t-il été « désinvité » par l’Opéras de Paris non pas pour des manquements professionnels, ni parce que les contenus artistiques qu’il proposait ne convenaient pas : on a décidé de se passer de lui en raison de ce qu’il pensait et de ce qu’il avait dit, le tout sans rapport avec ses qualités de danseur.

De même, nombre de membres de l’ex « Ligue du LOL » se sont retrouvés renvoyés non parce que leurs articles, parus dans la grande presse la mieux pensante du moment, étaient en désaccord avec la ligne éditoriale de leur employeur, mais bien pour des discussions en ligne, survenues il y a plusieurs années, et pour la plupart hors de leur cadre professionnel.

Il faut dire que le crime de pensée se moque de la différence entre vie professionnelle et vie privée. Vous pouvez être renvoyé alors que vous donnez satisfaction par ailleurs, simplement en raison d’engagements ou de convictions privées. Ainsi ne suffit-il pas de se soumettre dans les actes : il faut, de plus, montrer que l’on aime sa soumission, qu’on la chérit, qu’on y adhère.

prison police de la pensee

Il faut plus de coupables. Comment sait-on qu’il y a plus de coupables ? Mystère, mais c’est ce que dit la Ligne du Parti.

Quotas de culpabilité

A l’époque de la grande terreur stalinienne, il fallait des coupables. Il en fallait en nombre défini : si on n’en trouvait pas assez, c’est sans doute qu’on était, soi-même, complice de l’action des saboteurs du système. Aussi a-t-on parfois arrêté des gens au hasard, simplement pour remplir les quotas.

Une même logique anime les SJW qui nous parlent de culture du viol et assurent, par exemple, que seuls 5% des viols font l’objet de plaintes. Comment le sait-on, puisque la plainte est justement ce qui permet de dénombrer ce crime ? Puisque l’enquête, et finalement la condamnation, est ce qui permet de savoir si le crime a vraiment eu lieu ou non. Pourquoi 5% et pas 50%, ou 1% ? Mystère. Mais de la même manière que les quotas de coupables en Union Soviétique, il s’agit de créer le sentiment de l’omniprésence d’un « ennemi de l’intérieur » menaçant, omniprésent, puissant et redoutable.

Depuis plusieurs années, des pays européens travaillent, d’ailleurs, à l’augmentation du nombre des condamnations pour ce genre de cas, estimant que le pourcentage d’affaires se concluant sur la culpabilité de l’accusé était trop faible. A partir de ces mêmes constatations chiffrées, on pouvait aussi bien conclure que le nombre de fausses accusations était trop important, ou encore que la définition légale de l’agression sexuelle avait évolué de manière déraisonnable ces dernières années. Mais on ne discute pas avec l’idéologie : si les condamnations sont en petit nombre, c’est qu’on laisse échapper des coupables. Il faudra donc condamner davantage. Obtenir de meilleurs chiffres. Et ce, alors même que le viol est, parmi les populations occidentales, un crime de moins en moins fréquent. 

Une logique de délation

Les dénonciations fantaisistes et/ou anonymes étaient aussi courantes en Union Soviétique qu’elles le sont aujourd’hui, médias sociaux aidant. L’avantage de telles dénonciations, qui permettent un lynchage populaire sans les nécessités de la rigueur judiciaire, est qu’elles permettent d’agir à l’encontre des opposants éventuels sans pour autant avoir à s’assurer qu’ils ont réellement fait quoi que ce soit. C’est tout l’esprit des tribunaux parallèles qui, non seulement existent aux Etats-Unis au titre de l’usage du Title IX, mais menacent également l’Europe aujourd’hui.

Ces tribunaux parallèles peuvent prononcer des peines considérables quant à leur effet dans la vie de l’accusé, sans pour autant être soumis aux règles habituelles des procès civils. Au nom de la protection des victimes (réelles ou supposées), les accusés peuvent donc être traînés dans la boue sans connaître leurs accusateurs et sans forcément être précisément au courant de ce dont on les accuse. Si vous trouvez que cela fleure bon Kafka, c’est normal.

De la même manière, en 2016, le comédien américain Aaron Glaser a été chassé du théâtre dans lequel il se produisait en improvisation depuis près de dix ans. Son crime : être accusé de viol, par un groupement comparable aux Chiennes de Garde. Le nom de ses accusatrices n’a pas été révélé. Les circonstances, non plus. Glaser a subi une tempête d’insultes sur les médias sociaux, a été empêché de travailler … et n’a jamais été condamné. Et pour cause : les accusatrices en question n’ont jamais porté plainte. Il n’y a donc pas eu de procès, pas eu d’enquête. Seulement un lynchage public. Ses tentatives de porter plainte contre ses accusatrices fantômes n’ont, pour l’instant, pas eu de suites.

Dans le même ordre d’idée, à l’instant où nous écrivons ces lignes, Harvey Weinstein n’a toujours pas été condamné par quelque tribunal que ce soit, son procès étant prévu pour juin 2019. De nombreuses accusatrices ont d’ailleurs retiré leur plainte entre-temps : finalement, il ne sera pas jugé comme le violeur en série qu’on a dépeint mais bien sur l’accusation d’une agression sexuelle datant de 2004 et un viol datant de 2013. Il plaide non coupable pour les deux chefs d’accusation : n’ayant pas encore été jugé, il est supposé être réputé innocent par défaut.

Pourtant, il a tout de même et dores et déjà perdu son travail, son entreprise, et sans doute une véritable fortune. Son nom est à jamais attaché à un scandale sexuel et il est probable qu’il ne retravaillera plus jamais à Hollywood : condamné, il sera écarté du milieu, jugé non coupable, il le sera aussi. Dans le même temps, des étudiants d’Harvard exigent en ce moment le renvoi d’un professeur de droit de leur université, au motif qu’en tant qu’avocat, il a accepté de défendre Weinstein. Ces étudiants si bien-pensants et si progressistes estiment donc sans doute qu’un procès sans avocat ni défense est préférable, dès lors que ce procès concerne un individu que le système a désigné comme un traître.

police de la pensée

Pas besoin de procès, pas besoin d’avocat : l’indignation est suffisante.

Autocritique

Au temps des grandes purges soviétiques, l’un des moyens d’éviter que la police politique vous fasse trop de mal si vous étiez accusé consistait à faire votre autocritique : vous preniez publiquement la parole pour vous accuser vous-même des crimes (bien souvent imaginaires) que l’on vous reprochait, et vous faisiez de cette intervention une sorte de leçon pour les générations futures, un récit de votre itinéraire déviationniste destiné à expliquer tout ce qu’il ne faut pas faire, pas ressentir, pas penser.

Plaider non coupable, défendre votre innocence : autant de bons moyens d’aggraver votre cas. Le système ne pouvait pas se tromper, et si on vous reprochait quelque chose, c’est sans doute que vous l’aviez fait, même si vous n’en étiez pas forcément conscient. Vos accusateurs, eux, savaient sonder les cœurs et les reins, connaissaient vos pulsions et pensées intimes et pouvaient assurer avec fermeté que oui, vous étiez bien coupable.

De même, le système bien-pensant actuel peut, au moins en partie, pardonner à un accusé. Mais pour cela, il faut qu’il fasse son autocritique. Jamais il ne doit se retrancher derrière sa présomption d’innocence. Jamais il ne doit protester contre les sanctions extrajudiciaires dont il fait l’objet. Il lui faut baisser la tête, s’humilier, accepter, battre sa coulpe, et idéalement se joindre à la meute hurlante contre un autre accusé.

C’est ainsi que quelques mois avant son décès en 2018, l’ex-président américain George H. W. Bush, désormais sénile et en fauteuil roulant, a été accusé d’agression sexuelle par des femmes assurant que le vieillard, atteint au dernier degré par la maladie d’Alzheimer, avait les mains baladeuses. L’équipe de communication de l’ex-président a eu à organiser une autocritique durant laquelle le vieil homme, épuisé et bavant, présentait des excuses (sans doute sans vraiment comprendre ce qu’il disait lui-même). On a fait autrefois des procès en sorcellerie à des animaux, voire à des cadavres. De nos jours, on humilie des vieillards séniles. C’est bien certain : l’humanité est en marche vers le Progrès.

Culpabilité par association

A l’instar du système soviétique, qui pouvait vous accuser alors que vous n’aviez rien fait de particulier, mais parce que vous connaissiez ou fréquentiez un accusé, ou encore parce que vous apparteniez à un groupe humain jugé globalement contre-révolutionnaire (koulaks, médecins, Juifs, ou même, dans la version de Pol Pot, porteurs de lunettes), le système SJW peut vous accuser non pour ce que vous avez fait, mais pour ce que vous êtes ou en raison de vos fréquentations. Ainsi reprochera-t-on à tel ou tel d’avoir fréquenté l’accusé, d’avoir dîné avec lui ou autres. Ainsi accuse-t-on en bloc les membres de la Ligue du LOL, considérés comme une seule et même entité, sans distinguer les actes de chacun.

La culpabilité par association présente un autre avantage : elle permet d’étendre à l’infini le nombre des ennemis, l’impureté faisant tache d’huile et pouvant se répandre jusque dans des zones qu’elle épargnait encore jusques là.

police de la pensee

Les procès intentés par la police de la pensée ne se basent que rarement sur des faits rationnels, et bien plus souvent sur la comédie, le mensonge et l’émotion de quelques hystériques surprotégées.

Toujours plus de pureté

Comme le faisait remarquer Radu Stoenescu dans un récent Café des Hommes, l’affaire de la Ligue du LOL s’apparente à une purge au sein du Parti : des individus jusqu’ici considérés comme rigoureusement dans la ligne officielle ont été dénoncés comme de secrets déviationnistes, et limogés sans tarder. Ce n’est pas par hasard que les grandes révolutions ont tendance à dévorer ceux qui les organisent : en créant des concours de pureté, en voulant aller toujours plus loin dans l’idéologie, on en vient toujours, tôt ou tard, à dénoncer comme ennemis les alliés d’hier. Que le système de la bien-pensance organisée en vienne à se dévorer lui-même et à cracher sur ses propres enfants n’a donc rien que de très normal.

C’est même nécessaire : pour se perpétuer, un système de combat a besoin d’ennemis. Faute d’ennemis réels, on en trouve, on en crée, on en imagine. Les anciens membres de la Ligue du LOL disparaîtront donc des photos officielles comme Nikolaï Iejov : ils seront effacés, et bientôt plus personne n’osera dire les avoir fréquentés par le passé.

La découverte d’une impureté au sein des tenants de l’idéologie SJW n’a rien qui doive étonner : à bien des égards, il faut, déjà, être un individu pervers et profondément en désaccord avec le réel pour y adhérer. Rien que de très normal, donc, à ce que l’on découvre chez ses tenants des tendances au harcèlement, au sadisme, à la duplicité : après tout, cela correspond précisément à l’activité quotidienne de ce type de militants, adeptes de la double-pensée, des valeurs à géométrie variable et des concepts les plus fumeux.

Bien entendu, tout cela se limite encore, pour l’instant, à l’échelle sociale. Bien entendu, il n’y a pas encore de goulags, ni de victimes physiques directes. Bien entendu, les appels réellement homicides sont encore rares et jugés extrémistes. Mais ils sont là. Ils existent. La police de la pensée est déjà en place et les structures mentales d’un totalitarisme doux et souriant le sont également.

Illustrations : Kyler Boone Katsiaryna Endruszkiewicz kyryll ushakov Felix Koutchinski Deleece Cook Boba Jovanovic

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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