Prostitution : le fiasco bien-pensant

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la prostitution en france

En avril 2016, l’État français adoptait un loi “visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées”. Cette loi tenait en quatre points essentiels : un blocage des sites Internet hébergés à l’étranger et proposant des services de prostitution (mesure qui n’a finalement pas été adoptée, devant l’impossibilité technique de la faire appliquer), la mise en place d’un parcours de sortie de la prostitution (qui définissait systématiquement et en tous lieux la personne prostituée comme une victime), la mise en place de services de prévention et enfin et surtout la responsabilisation des clients (en termes clairs : la mise en place d’une amende pouvant aller jusqu’à 3750 euros pour les clients de prostituées). Par cette loi, la France se plaçait donc, vis-à-vis de la prostitution, dans une position singulière et délicate : il est légal de se prostituer mais pas d’acheter les services d’une personne prostituée. Un peu comme si un produit était vendu en grande surface mais que la police fouillait les sacs à la sortie du magasin pour s’assurer que personne ne l’achète. Tout cela, bien entendu, au nom de la protection des personnes qui se prostituent. Les associations et fondations abolitionnistes s’en félicitaient alors. 

Déjà à l’époque, le STRASS (syndicat du travail sexuel : l’unique syndicat représentatif des personnes prostituées) s’était opposé à ces mesures, annonçant que non seulement elles ne mettraient pas fin au phénomène, mais qu’en plus elles allaient aggraver les conditions de travail. Mais leurs observations ont été ignorées : les abolitionnistes, qui rêvaient d’une société sans prostitution, se sont moqués des avis des premiers concernés. Après tout, quand on légifère sur un champ professionnel spécifique, pourquoi demander l’opinion des personnes qui y travaillent ? C’est bien connu : dans les Ministères et à l’Assemblée, on sait, mieux et plus que quiconque, ce qui est bon pour tout le monde, quoi qu’en pensent les gens sur le terrain.

Bien entendu, il s’agit toujours, officiellement, de protéger les personnes prostituées. Y compris malgré elles et à l’encontre de leurs intérêts.

Deux ans plus tard : le fiasco

En avril 2018, un rapport très complet, réalisé par Hélène Le Bail et élaboré à la suite de plus de 700 entretiens avec des personnes prostituées, partout en France, tire les conclusions de deux ans d’application de cette loi. Et c’est catastrophique. Le rapport, intégralement disponible en ligne, montre en effet à quel point les prédictions du STRASS se sont réalisées. En effet :

  • Près de 90% (88% pour être précis) des personnes qui se prostituent estiment aujourd’hui que la loi est néfaste. 78% estiment que leurs revenus ont baissé. 63% déclarent que leur qualité de vie s’est détériorée. La plupart ont eu à augmenter leur durée de travail, afin de compenser en partie la perte de revenus mais cela ne suffit généralement pas et la majorité des prostituées gagnent aujourd’hui moins bien leur vie qu’il y a deux ans.
  • Seules 7% des 700 personnes prostituées interrogées se sont déclarées favorables à l’abolition pure et simple de la prostitution. Ce qui signifie que 93% y sont opposées. Alors que dans la logique bien-pensante elles devraient toutes être des victimes d’un système oppressif.
  • Au cours des deux dernières années, les prostituées ont été obligées de se déplacer vers des lieux moins visibles afin de préserver leur clientèle, ce qui a eu pour effet immédiat de réduire leur sécurité. En effet, exercer plus loin des regards a augmenté le nombre des agressions, des vols, etc.
  • La peur de l’amende a été efficace en cela qu’elle a fait baisser le nombre des clients. Mathématiquement, par une simple loi d’offre et de demande, les prostituées ont été obligées de réduire le prix de leurs prestations pour pouvoir rester compétitives; elles se sont également mises à accepter des clients qu’elles refusaient auparavant, d’où des dangers supplémentaires.
  • Comme ils prennent le risque d’être verbalisés, de nombreux clients se permettent désormais de négocier les prix, ce qui était moins le cas auparavant. Baisse des revenus, donc, pour les personnes prostituées.
  • D’autres négocient des prestations plus dangereuses, comme des rapports sans protection. D’autres encore, même avec préservatif, acceptent désormais des choses qu’elles refusaient auparavant.
  • Le rapport des personnes prostituées à la police s’est également dégradé : elles tentent de protéger leurs clients mais en cas d’arrestation, les forces de l’ordre leur mettent souvent la pression, les retenant plusieurs heures en garde à vue, cherchant à les faire témoigner contre leur propre client. Bien qu’elles ne puissent pas être pénalisées pour leur refus, elles peuvent être retenues au poste plusieurs heures : pour une prostituée, se faire arrêter par la police, c’est donc potentiellement perdre le client, plus une soirée entière de travail. Beaucoup fuient donc les contrôles.
  • Le repli de nombreux professionnels du sexe sur Internet n’a pas entièrement assuré leur sécurité : ainsi, beaucoup de celles et ceux qui annoncent sur des sites spécialisés reçoivent chez eux ou dans un appartement loué pour l’occasion. Plusieurs parlent de braquages à domicile : de faux clients se font ouvrir la porte puis, sous la menace, volent tout. Et les prostituées en situation irrégulière ne vont pas porter plainte, de crainte d’être coffrées.
  • Le rôle des intermédiaires (proxénètes, mamas, etc.) n’a pas été affecté par la loi et demeure aussi important qu’auparavant, surtout dans le cas des prostituées nigérianes.
  • La problématique des intermédiaires est également vraie sur Internet : les sites d’escort sont chers, ceux de petites annonces aussi. Là encore, transfert d’argent des prostituées vers les intermédiaires et appauvrissement des travailleurs du sexe.
  • Dans les zones frontalières, de nombreuses prostituées ont tout simplement traversé la frontière, continuant la même activité, mais en Espagne, en Belgique, au Luxembourg ou en Suisse. Le cas de l’Espagne, où les prostituées travaillent en club et doivent donc verser un pourcentage aux patrons de ces clubs, est particulièrement emblématique : au nom d’une soi-disant lutte pour la protection des personnes prostituées, la loi a donc, en pratique, poussé les travailleuses du sexe dans les mains de proxénètes.
  • Toujours en ce qui concerne les zones frontalières : les clients ne prennent plus le risque d’aller en France, puisqu’en quelques minutes ou heures de voiture ils peuvent se retrouver dans des zones où l’activité est légale. Ainsi, à La Jonquera, à la frontière franco-espagnole, ce sont, en deux ans, plus de 400 filles qui ont été embauchées, et pas toujours dans des conditions claires et à la légalité impeccable.
  • Les clients qui se sont faits les plus rares sont également ceux qui étaient les plus souhaitables pour les prostituées : les hommes mariés, pères de famille, relativement peinards, avec de bons moyens, sont ceux qui ont le plus à craindre (y compris pour leur couple) d’une contravention. Or ce sont également, en règle générale, les clients les moins problématiques : ceux qui paient le prix sans discuter, n’ont pas envie de faire d’esclandre, etc.
  • Plus généralement, la négociation se fait désormais plus vite, le client ne souhaitant pas rester trop longtemps stationné dans une position visible. Cette rapidité nuit aux intérêts de la personne prostituée, puisqu’elle ne peut plus prendre quelques minutes pour jauger le client potentiel : elle doit, en quelques secondes, décider si elle accepte sa proposition ou la refuse. Donc si elle prend un risque physique ou un risque financier.
  • On pourrait croire que le travail sur Internet rend les choses moins risquées; c’est vrai en partie. Mais en revanche, il isole également davantage les prostituées : plus de collègue dans les environs pour rassurer ou assurer le client que quelqu’un a vu la transaction, par exemple. L’anonymat absolu n’est pas un gage de sécurité pour les travailleurs du sexe.
  • Pour ceux qui travaillent dans la rue, la raréfaction de la clientèle a également entraîné davantage de violence entre travailleurs du sexe, du fait de la compétition accrue.
  • Toujours dans la rue, le nombre de personnes prostituées n’a pas baissé. Au contraire. Les réseaux d’exploitation de prostituées issues d’Afrique ou d’Europe de l’Est, qui sont de véritables systèmes esclavagistes, continuent à très bien se porter. Ces réseaux contribuent, eux aussi, à drainer un marché déjà en lambeaux vers des prestations low cost, effectuées par des prostituées ne parlant que mal le français, comprenant peu les implications légales réelles et incapables de se défendre face aux proxénètes. Comme elles risquent l’expulsion si elles se font arrêter, ces prostituées évitent plus encore la police que les autres. Elles appauvrissent donc les autres travailleurs du sexe par leur concurrence, tout en étant elles-mêmes des victimes.
  • Dans l’ensemble, ce sont les prostituées les plus pauvres et les plus vulnérables qui ont été impactées par la loi : la prostitution de luxe, elle, se porte plutôt bien et n’a été que peu affectée par ces dispositifs.
  • En ce qui concerne le “parcours de sortie de la prostitution”, ses effets sont négligeables. Il n’est attractif que pour certaines personnes (il propose par exemple un titre de séjour temporaire), ne verse qu’un revenu compensatoire ridicule (330 euros par mois environ) et est dans l’ensemble peu connu, y compris des travailleurs sociaux. En fait, il ne s’adresse qu’à des migrantes en état de grande précarité, souhaitant (et pouvant) trouver un travail régulier par ailleurs. Ce qui est bien une partie de la population concernée, mais une partie seulement. En outre, le “parcours” exige un arrêt immédiat de l’activité prostitutionnelle, qui est bien souvent l’unique source de revenus des personnes concernées. Il faut donc arrêter de travailler immédiatement, pour peut-être, recevoir des aides et des papiers plus tard. Quand l’enjeu est de se nourrir au quotidien, une telle demande est irréaliste.
La pénalisation des clients impacte les plus pauvres des prostituées

Ce ne sont pas les prostituées de luxe qui ont été impactées, mais bien les plus pauvres et les plus précaires.

Au final, donc, loin d’avoir rempli ses objectifs déclarés, la loi de 2016 a contribué à enfoncer plus encore les prostituées dans la clandestinité et la prise de risque, la mise à l’écart sociale. Le bilan est sans appel : c’est un fiasco. Et un fiasco pour tout le monde : pour les prostituées, pour les clients et pour la société en général. Pour la société, car cette loi, calquée sur le modèle abolitionniste suédois, n’a aucune raison de produire des effets différents de ceux de sa grande sœur, adoptée une quinzaine d’années plus tôt. Or on le sait : si en Suède le nombre de personnes prostituées a été divisé par deux en presque vingt ans, les violences sexuelles, elles, ont explosé. Quant au quotidien des travailleurs du sexe encore présents dans le pays, il est devenu infernal : l’accès aux droits est désormais problématique, le logement est devenu inaccessible aux prostituées. La moraline a frappé, et les premières victimes sont les prostituées. Quant aux clients, ceux qui en ont les moyens vont tout simplement consommer à l’étranger, et notamment en Russie. Le modèle suédois est un échec absolu et il l’était déjà en 2016. On a donc fait fi du réel, en toute connaissance de cause.

A l’inverse, il a été observé que dans les zones des États-Unis où la prostitution a été décriminalisée (autorisée en intérieur, dans le cadre de salons spécifiques, comme à Rhode Island), les effets se sont faits sentir sur le long terme (Cunningham & Shah, 2017) : baisse du nombre d’agressions sexuelles en général, mais également amélioration considérable de la vie des prostituées, mesurable, par exemple, à la baisse de fréquence de certaines MST. Ainsi, à Rhode Island, en vingt ans de légalisation de la prostitution, le nombre de viols a été réduit de 30% et le nombre de travailleurs du sexe atteints de MST, de 40%.

Il est à noter, et ce n’est sans doute pas un hasard, que le sujet de la prostitution est l’un de ceux sur lesquels la “pollution universitaire” par des chercheuses féministes, c’est-à-dire la production d’articles purement moralisateurs ou engagés, et dénués de tout pragmatisme, est la plus forte. Il semble y avoir un vrai enjeu à nier le réel, au profit de la fiction et de l’idéologie.

On le sait pourtant depuis plusieurs années (Kendall, 2006) : la frustration sexuelle masculine peut trouver des dérivatifs. Ainsi, la diffusion de la pornographie par le biais d’Internet, si elle a considérablement affecté l’éducation sexuelle et l’idée que la jeunesse se fait du sexe en général, a également, contrairement à ce qui est souvent entendu, réduit le nombre de viols perpétrés par des adolescents (15-19 ans). C’est compréhensible : le violeur adolescent potentiel trouvera dans la pornographie une manière d’exprimer ses pulsions de façon rapide, facile et gratuite, et surtout bien moins risquée pour lui que ne l’est le fait de commettre un viol. Cela ne le rend certainement pas plus moral, et ses pulsions restent problématiques pour lui comme pour les autres mais la société et ses camarades de classe sont gagnantes. Le violeur potentiel qui préfère une branlette devant Youporn à la séquestration de sa voisine n’est pas un danger pour la société.

De la même manière, le recours à la prostitution peut offrir à certains hommes un dérivatif leur permettant de calmer leurs pulsions et leurs frustrations sans pour autant causer de tort, ni à des personnes, ni à la société. Encore faudrait-il que les personnes prostituées puissent bosser dans des conditions acceptables.

Il ne s’agit pas de protéger les personnes prostituées, mais bien de criminaliser la sexualité des plus pauvres.

Nier le réel, encore et toujours

J’apprends que le gouvernement estime que le peuple à trahi la confiance du régime et devra travailler dur pour regagner la confiance des autorités. A ce stade, ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ?
B. Brecht

Le STRASS réclame depuis deux ans l’abrogation de la loi de 2016 et demande pour les personnes prostituées la possibilité de pouvoir exercer leur activité dans de bonnes conditions. On pourrait s’attendre à ce que ses représentants, en tant que porte-paroles de la profession, soient écoutés par le législateur. Ah bien non. On ne va tout de même pas prendre en compte l’avis des principaux intéressés sur un sujet qui les concerne : ce serait trop facile. On préfère donc les “protéger” contre eux-mêmes, contre leurs propres choix de vie et choix professionnels. On préfère les laisser se mettre en danger, se faire tabasser, voler, violer. On préfère les voir crever, plutôt que de se rendre à l’évidence. La bien-pensance et le politiquement correct, qui guident ce genre de législation, ne sont pas des idéologies humanistes, soucieuses de l’autre et ouvertes. Ce sont des cancers sociaux et moraux, qui préfèrent, en tous lieux, la théorie à la pratique, l’idée au réel et les bons sentiments personnels à la vie des autres. Des idéologies totalitaires. Il ne s’agit pas de protéger, mais d’obliger. Il ne s’agit pas de préserver, mais de contraindre. Il s’agit d’imposer une nouvelle forme d’ordre moral. Un ordre moral souriant, soi-disant compatissant, bienveillant. Mais un ordre moral fondamentalement inhumain, qui ignore la réalité des pulsions sexuelles autant qu’il broie les personnes dont le métier est d’y répondre. Un ordre qui se contrefout, au fond, de ce que pensent, vivent et souffrent les personnes prostituées, parce que leur soi-disant protection n’est qu’un prétexte et que son objectif n’est pas là : il est dans la pénalisation de la sexualité masculine et du désir, et dans l’ingénierie sociale de la frustration. 

Sexualiser tout ce qui peut l’être mais s’offusquer que les gens y réagissent : telle est la logique de notre époque

Et si on foutait la paix aux prostituées ?

L’abolitionnisme est, en matière de prostitution, une absolue illusion. Le plus vieux métier du monde ne disparaîtra jamais, en grande partie parce qu’il constitue, fondamentalement, un rapport relationnel et sexuel réduit à sa plus simple expression mais reflétant la réalité des rapports entre hommes et femmes : les hommes paient pour avoir accès au corps des femmes. Un rapport sexuel est toujours une forme de transaction. Certaines personnes, plus réaliste ou plus honnêtes que d’autre, l’admettent, et parfois en font un métier. C’est un métier difficile, souvent pénible, mais un métier tout de même, c’est à dire une activité qui a une utilité sociale et pour laquelle on est rémunéré.

Il est bien entendu souhaitable et même essentiel de lutter contre le trafic d’êtres humains et le travail forcé. Mais prétendre interdire la prostitution au nom de ces abus revient à vouloir interdire la restauration au motif que le Code du Travail n’est pas respecté dans certains restaurants, ou encore vouloir fermer les autoroutes parce qu’elles peuvent servir à faire du trafic de drogues. Dans le même ordre d’idée, on pourrait décider d’arrêter et de mettre en prison tous les possesseurs d’Iphone, au motif que les conditions de production de leur jouet préféré sont peu humaines et que les travailleurs chinois qui les construisent sont exploités.

Quiconque veut réellement et sans hypocrisie le bien des travailleurs du sexe veut la décriminalisation de leur travail, la dépénalisation de leurs clients et la possibilité, pour cette profession, d’exercer dans de bonnes conditions. En leur permettant, par exemple, de s’associer en SCOP, de louer des locaux dans des conditions décentes, voire d’être considérés comme des auto-entrepreneurs ou des professions libérales comme les autres. En les protégeant des prédateurs, surtout, et en leur foutant la paix par ailleurs.

L’effet réel des lois de pénalisation des clients comme des prostituées, c’est la criminalisation de la sexualité des moins riches, qu’il s’agisse des clients ou des prestataires. Sucez un homme pour quelques dizaines d’euros et vous êtes une pute, et lui un délinquant. Sucez-le pour un rôle dans une grande production hollywoodienne et vous êtes une starlette, et lui un producteur. Sucez-le pour hériter de l’ensemble de sa fortune et vous devenez une people, et lui un artiste à succès. Tout est question de degrés : aux yeux de notre société, ça n’est sale que quand le client est pauvre. 

Illustrations : Matthew Kane MAX LIBERTINE Vidar Nordli-Mathisen Joshua Rawson-Harris

Martial
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