Repérer un individu toxique

274
0
Share:
individu toxique

Notre société produit de nombreux types d’individus différents ; parmi les modèles les plus courants, ceux produits en quantités industrielles et qui inondent quotidiennement nos villes et nos campagnes, on compte en particulier les imbéciles, les fragiles, les dingues, les nombrilistes et les emmerdeuses (qui, bien souvent, se conjuguent et s’unissent dans les mêmes individus) : bref, l’individu toxique. Bien entendu, certaines personnes échappent à cette épidémie sociale : les gens honnêtes, compétents, sérieux, loyaux et rationnels, ça existe encore. Et cela se rassemble souvent en petites communautés, formelles ou informelles, la force du nombre aidant à lutter contre les déchaînements furieux des tempêtes d’idiotie. Mais ces îlots de raison, s’ils peuvent souvent résister aux assauts frontaux, sont bien faibles face à l’infiltration. Or, tels des body snatchers, les toxiques nous entourent ; ils sont parmi nous. Et il n’est pas toujours facile de les repérer avant qu’ils ne causent des dommages irréversibles.

Pas besoin d’un diagnostic précis pour repérer un être toxique

Vous n’avez pas besoin de savoir précisément ce qui cloche chez quelqu’un pour établir un diagnostic de toxicité. Nul besoin de remonter au plus loin de son enfance, de connaître ses traumas ou autres. Le simple fait de constater que la personne est toxique est suffisant pour vous encourager à vous en éloigner, à l’écarter de votre cercle ou à dresser autour d’elle une saine barrière de sécurité. Les cités grecques de l’Antiquité pratiquaient fréquemment l’ostracisme : la condamnation à l’exil (extérieur ou intérieur), qui correspondait à une défiance de la communauté à l’égard d’une personne. Le citoyen ainsi ostracisé pouvait très bien n’avoir rien fait de mal à titre personnel. Il était seulement jugé toxique pour la cité.

Vous pouvez, quand il s’agit de juger de l’influence des autres sur votre vie et votre groupe, partir du même principe : un individu peut fort bien être innocent de tout acte répréhensible (y compris à l’égard du nomos du groupe) et être dangereux tout de même, donc devoir être écarté. A l’inverse, certains peuvent régulièrement ruer dans les brancards, mettre le doigt là où ça fait mal et enfreindre des règles mineures mais demeurer néanmoins des piliers de la communauté. Il ne s’agit pas, ici, de rendre une sentence judiciaire, mais bien d’estimer ce qui est bon pour vous et bon pour le groupe.

Ordre des priorités

L’une des caractéristiques principales de la personne toxique réside dans sa difficulté à jauger de ce qui est prioritaire et de ce qui ne l’est pas. C’est un signe certain d’immaturité et cette immaturité peut, facilement, être retournée contre les autres. L’exemple typique est celui de l’ancien taulard, qui en sortant de prison commet immédiatement le même crime ou délit pour lequel il a déjà été condamné par le passé. De toute évidence, on a affaire à quelqu’un qui a la comprenette quelque peu lambine, qui est persuadé que ses actes n’ont que peu ou pas de conséquences, ou qui est enfermé dans une boucle logicielle dont il ne peut sortir. La raison pour laquelle il fait cela n’a aucune importance : le fait est qu’il est toxique.

Mais on n’a pas besoin d’aller jusqu’à la case prison pour se comporter de la sorte : une personne qui, déjà endettée, se surendette pour un caprice (remplacer une baignoire qui fonctionne très bien par un jacuzzi, par exemple) est exactement dans le même cas. Idem pour un étudiant qui laisse tomber la fac à quelques semaines des examens, parce qu’il trouve que fumer de l’herbe avec ses potes est plus enrichissant que d’obtenir son diplôme. On peut aussi penser à l’habituée des sites de rencontres qui collectionne les échecs et va de déconvenue en déconvenue, sans jamais réaliser que le problème, ce sont ses critères de sélection, et non les gens qu’elle rencontre. Ou encore celle qui, parvenue à 40 ans et au sommet de sa carrière, s’étonne que les hommes, ignorés, rabaissés ou éloignés par elle durant les quinze dernières années ne s’intéressent plus à elle, alors même qu’elle affiche désormais tous les signes extérieurs de qualité qu’elle attend d’un partenaire masculin (argent, carrière, statut…), sans jamais s’être demandé si ledit partenaire, lui, identifierait les mêmes choses qu’elle comme des signes de qualité; lorsqu’elle se rend compte que ça n’est pas le cas, elle se lamente sur la disparition des mecs bien.

prince toxique

Petit roi de son monde, le toxique estime en général qu’il a droit à tout.

J’y ai droit !

La personne toxique développe fréquemment le sentiment qu’elle a bien le droit de voir ses caprices se réaliser. Qu’il lui est légitime d’agir ainsi, de posséder cela, d’obtenir ceci, simplement parce qu’elle le désire et que merde, c’est son choix ! Qui sommes-nous pour la juger ? Et de quel droit le réel lui refuserait-il l’objet de son désir ? Il s’agit, à bien des égards, d’un syndrome similaire à celui de l’ordre des priorités : un manque de compréhension des rapports entre causes et conséquences. De plus, la personne toxique ajoute à ce manque de compréhension un jugement moral définitif : si les choses ne tournent pas comme elle le souhaite, c’est dégueulasse/inhumain/oppressif et il devrait y avoir une loi contre ça !

Il faut dire que, effet Dunning-Kruger aidant, le toxique est bien souvent incapable de percevoir ses propres limitations. Si une chose lui manque, ce n’est pas parce qu’il ne la mérite pas ou n’a pas fait ce qu’il fallait pour l’obtenir : c’est parce qu’on l’en prive de manière illégitime. Ainsi, la gold digger qui estime qu’elle mérite le meilleur, alors même qu’elle n’apporte pas davantage au couple qu’une escort bon marché ; l’Incel qui s’imagine que, parce qu’il est gentil et attentionné, la plus belle fille du lycée doit nécessairement lui tomber dans les bras et feint d’ignorer que le désir ne se négocie pas ; celui qui se plaint de la friendzone tout en s’y complaisant. Mais également tous ceux qui se plaignent de grossophobie, de slut shaming, d’être mal vus en raison de leurs tatouages ou de leur coupe de cheveux, et ainsi de suite : tous ces éléments relèvent, au moins en partie, de choix personnels, et ne peuvent donc en aucun cas être assimilés à de la discrimination sexiste ou raciste. Pourtant, le toxique ne voit pas différence.

Le toxique peut se réfugier dans une vie rêvée, dans laquelle il est un grand génie incompris (sans pour autant produire quoi que ce soit). Il peut se dire que les boulots ordinaires sont indignes de lui et qu’il attend la bonne occasion de briller enfin (sans avoir fait ses preuves plus bas dans l’échelle hiérarchique, bien entendu). Au fond de lui, le toxique croit que le monde lui doit quelque chose, qu’il s’agisse d’argent, de succès auprès de l’autre sexe, de reconnaissance, etc. Et quand il se rend compte que le monde manque à ses devoirs, il en conçoit du ressentiment.

Dans l’ensemble, il refuse le fait que le réel n’est pas un conte de fée, et que Walt Disney n’est pas le scénariste de nos existences. Accepter cette idée est au-dessus des forces du toxique. Il se veut plus grand, plus beau, plus respectable, plus vertueux que la moyenne (et se sait être plus brillant) mais il n’est pas prêt à fournir les efforts nécessaires pour obtenir ce qu’il souhaite. Et pourquoi, d’ailleurs, les fournirait-il, puisqu’il y a droit ?

Et s’il y a droit et qu’il ne l’obtient pas, c’est qu’il souffre d’une injustice caractérisée, d’une odieuse oppression, ou plus simplement d’une forme de malchance chronique. Cela n’a bien entendu rien à voir avec ses propres choix, ni la manière dont il mène son existence. Une telle certitude tend à le rendre amer, et contribue à l’amener sur la voie de la Tarentule.

Et pour quelques indices de plus

Bien qu’aucun indice de toxicité ne soit aussi probant ni aussi absolu qu’une incapacité à mettre en ordre ses priorités et une tendance à croire qu’on mérite tout ce qu’on n’a pas encore, d’autres éléments peuvent entrer en ligne de compte. Il ne s’agit pas nécessairement de garanties que la personne est toxique mais devraient vous mettre la puce à l’oreille, surtout si plusieurs critères sont réunis.

  • Une excuse pour tout : chaque échec ou erreur est expliqué par un facteur extérieur. Le toxique n’avoue jamais qu’il a merdé, qu’il s’est trompé, qu’il a manqué de jugement, de bon sens ou de morale.
  • Refus de la critique : vous ne pouvez rien dire au toxique, parce que vous n’êtes pas dans sa peau, et lui seul sait ce qu’il traverse, ce qu’il endure, ce qu’il vit. Les avis extérieurs n’ont aucune valeur s’ils ne sont pas positifs : le toxique ne recherche pas le conseil ; il veut qu’on l’admire, qu’on le plaigne ou qu’on se rallie à lui, sans discuter.
  • Un passé chaotique : le toxique joue décidément de malchance, dans un ou plusieurs domaines de sa vie. Tous ses anciens patrons étaient des enfoirés, sans exception. Toutes ses ex-compagnes étaient des salopes, sans exception. Et bien entendu, il n’y est pour rien.
  • Manque d’enthousiasme : non, il n’essaie plus, il ne tente même plus le coup, parce que ça n’est pas la peine, ça va foirer de toute façon. Si vous lui proposez une solution ou un plan pour se sortir de sa situation, il trouvera toujours quelque chose à y redire, un problème, une embûche, qui justifiera d’abandonner le plan. Sans en trouver un autre à la place, bien entendu.
  • Pas besoin de s’améliorer : confronté au risque de sortir de sa zone de confort et d’auto-atermoiement, le toxique se trouve les meilleures excuses du monde pour ne pas le faire. Ce boulot qu’il pourrait avoir nuirait à son CV futur ; faire du sport est un truc de gros macho ; se soumettre aux standards d’apparence communément admis, c’est se soumettre au Grand Méchant Patriarcat ; mon corps mon choix : mon médecin n’a pas à me dire de perdre du poids. Et ainsi de suite. Tout, plutôt que de remettre en question ses choix.
princesse toxique

Les princesses à sauver sont bien souvent des individus hautement toxiques.

Une fois le toxique identifié

Quand le toxique a été identifié comme tel, plusieurs actions sont possibles. Vous pouvez totalement l’écarter de votre existence ou de votre cercle, et c’est souvent la solution la plus simple et la plus efficace. Mais ça n’est pas toujours possible, ni souhaitable : le toxique peut être un ami, un membre de la famille, un collègue que vous êtes obligé de fréquenter quoi qu’il arrive.

Il convient donc, en premier lieu, d’établir des limites et de décider du point jusqu’auquel vous n’irez pas. Bien sûr, un minimum d’entraide est une bonne et saine chose. A condition que cette entraide soit ponctuelle et potentiellement réciproque, et pas qu’il vous incombe de soutenir à bouts de bras une personne qui, fondamentalement, ne vous est rien. Il n’y a que deux catégories de personnes qui doivent pouvoir espérer de votre part une aide et un soutien inconditionnels et permanents : vos descendants et vos ascendants. Pour toute autre personne, considérez une tentative de pousser l’avantage au-delà des limites fixées par vos soins comme une forme d’agression douce. Ne cédez surtout pas, surtout si votre refus provoque colère ou hauts cris. Repoussez l’agression sans violence mais avec fermeté, et considérez l’événement comme un premier avertissement. Au bout de trois agressions d’affilée, n’hésitez pas à prendre des mesures plus dures.

Toxique ou maléfique

Le toxique n’est pas forcément maléfique : il veut seulement que d’autres assument ses choix à sa place.

Rien ne vous oblige à faire des efforts pour une personne qui pourrait les faire elle-même. Rien ne vous oblige à être le distributeur de billets de quelqu’un à qui, par ailleurs, vous ne devez rien. Un être toxique tel que décrit plus haut n’honorera jamais ses dettes. Il préfèrera renoncer à votre fréquentation plutôt que de tenir sa parole et trouvera toujours d’excellentes raisons pour le faire en gardant l’impression qu’il est celui des deux qui reste dans le Camp du Bien.

Limiter les dégâts

Le toxique est un être fondamentalement ruiné par son Hamster. Il lui est toujours possible de s’en sortir, bien entendu, mais un tel travail sera long, fastidieux, et l’énergie nécessaire pour le réaliser ne pourra venir que de lui. Vous ne pouvez pas soigner un toxique. Ce serait certes un service à rendre à l’humanité dans son ensemble, mais ça n’est pas en votre pouvoir. La majorité de ses problèmes proviennent de lui-même et lui seul peut décider de les résoudre. Même un professionnel de la psychiatrie, ne peut jamais être le thérapeute de ses proches.

Le meilleur moyen de gérer un être toxique est de le faire sans faire entrer en ligne de compte la morale, ni les sentiments. Agir non pour être considéré comme gentil, généreux ou tolérant, mais bel et bien pour protéger sa propre existence et celle du groupe, maintenir un cercle relationnel sain et tenir des menaces potentielles à distance. Vous n’avez pas besoin de l’approbation du toxique. Vous n’avez pas besoin de lui expliquer pourquoi vous faites cela. Vous n’avez pas besoin de le caresser dans le sens du poil. Vous devez seulement limiter les dégâts qu’il pourrait causer.

 

Illustrations : Kylli Kittus Leximphoto Andalucía Andaluía Liliia Beda

NeoMasculin
Share: