Tetrapharmakon : un remède épicurien

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un matin épicurien

De tous les concepts issus de la philosophie antique, le terme épicurien est sans doute celui qui a été le plus déformé au fil du temps et est aujourd’hui le moins bien compris. Considéré de nos jours comme un synonyme de l’hédonisme, l’épicurisme est couramment évoqué dans les petites annonces échangistes, ou pour qualifier un mode de vie tourné exclusivement vers le plaisir personnel. Ce qui est un contre-sens quasiment intégral.

 

Qui était Épicure ?

Philosophe grec du quatrième siècle avant notre ère, Épicure a été célébré de son vivant, mais également dans les siècles qui ont suivi sa mort : il est sans conteste l’un des penseurs les plus influents des derniers siècles de l’Antiquité méditerranéenne et sa popularité, à l’époque, le place sur un pied d’égalité avec les plus grands. Disciple de Démocrite dans sa conception de la physique, il défend l’idée d’un monde rationnel, composé d’atomes et issu non pas de la volonté divine mais d’une sorte d’accident cosmique origine, appelé clinamen : le monde n’est donc le fruit que du hasard et de la nécessité. On distingue les particules matérielles (atomes), qui composent les corps, des particules subtiles (simulacres), qui composent les perceptions, les idées, les rêves, les concepts. On est ici très proche de la pensée stoïcienne et de son idée d’existant et de subsistant.

De son vivant, il a tenu une académie dans un jardin à Athènes, a eu des milliers de disciples (parmi lesquels, chose assez peu commune pour être notée, un certain nombre de femmes et d’esclaves, car contrairement à Platon, il ne considérait pas son enseignement comme aristocratique et élitiste), a correspondu avec des dizaines de philosophes et d’élèves, et on lui attribue la paternité de près de quatre-vingt livres. De tout cela, il nous reste en tout et pour tout trois lettres (la Lettre à Hérodote, la Lettre à Pythoclès et la Lettre à Ménécée), un De la nature incomplet et quelques fragments de maximes. Autant dire que ce qu’on sait de sa philosophie, on le sait un peu par ses écrits, et beaucoup par ceux des autres : ses disciples comme ses détracteurs ont beaucoup écrit sur lui et après lui, que ce soit pour répandre sa pensée, la poursuivre ou la critiquer.

Ce que l’épicurisme n’est pas

On confond souvent l’épicurisme avec l’hédonisme, et en particulier l’hédonisme débridé d’Aristippe de Cyrène (cyrénaïsme). Pour les cyrénaïques, en effet, et pour ceux que l’on appelle à tort épicuriens aujourd’hui, le plaisir est le but de l’existence humaine et le souverain bien. Contrairement à la hiérarchie grecque classique, cette école de pensée place les plaisirs du corps au-dessus des plaisirs de l’âme, ces derniers n’étant bien souvent qu’un palliatif quand le corps fait défaut. Mais pour un épicurien véritable, cela n’a que peu de sens : en effet, contrairement à ce que l’on croit souvent, l’épicurisme est une philosophie de la modération.

simplicité épicurienne

Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’épicurisme est une école de simplicité et de modération

Épicurisme : penser le bonheur

Pour faire simple : Épicure considère que la douleur est dans l’essence-même de l’existence et qu’il y a un malheur dans le seul fait d’être au monde. Le modèle philosophique épicurien encourage certes à rechercher les quelques plaisirs que l’on peut trouver dans sa vie, mais jamais quand on doit les payer par la suite d’un déplaisir ou d’un malheur. Dans l’esprit d’un épicurisme bien compris, on recherchera donc plus couramment la fin de la douleur que le plaisir en lui-même, le but de cette philosophie étant d’atteindre un état de bonheur particulier appelé l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de troubles. Comme le dit le personnage de Belmondo dans Itinéraire d’un enfant gâté : « Le bonheur, c’est quand les emmerdes se reposent. »

Ce qui est recherché n’est donc pas le plaisir (hédonisme) mais le bonheur (eudémonisme), ce qui n’est pas du tout la même chose. Et ce bonheur n’est pas un sentiment abstrait et impulsif, qui serait opposé à la logique rationnelle, mais bien le résultat de l’application de celle-ci dans sa vie de tous les jours. La raison sert, en effet, à pratiquer une forme d’arithmétique des plaisirs et des déplaisirs, et à juger de ce qui, au-delà de la joie immédiate, est bon pour l’individu sur le long terme. Un vrai épicurien se doit donc d’être modéré : préférer une bonne bouteille dégustée de temps en temps à une cuite hebdomadaire au gros rouge, des repas simples et sains au plaisir grossier et dangereux d’un fast food, une sexualité qualitative avec des partenaires choisies plutôt qu’une course hypogame après tout ce qui porte jupon, et ainsi de suite.

On notera d’ailleurs que si Épicure exalte l’amitié sincère, il ne parle en revanche qu’assez peu de l’amour. Et pour cause : si la sexualité n’a pour lui rien de répréhensible, et qu’une amitié sensuelle peut très bien être conçue comme favorable au bonheur des individus, l’amour-passion, en revanche, en tant que dérèglement des sens et de la raison, est contraire à l’ataraxie, et peut à bon droit être considéré comme un sentiment néfaste.

Cette arithmétique des plaisirs appelle une éthique en conséquence : payer un plaisir personnel du déplaisir d’autrui n’est pas acceptable. Il ne s’agit donc pas d’aller vers un hédonisme solipsiste : l’épicurien est un être sociable et responsable, qui a conscience de ne pas être seul au monde et que ses actes ont des conséquences pour autrui.

Le Quadruple Remède

Le Tetrapharmakon (Quadruple Remède) est un condensé de la pensée d’Épicure, que l’on découvre dans la Lettre à Ménécée. Il s’agit de quatre principes qui, pour les épicuriens, apportent des réponses à la douleur et à l’angoisse de l’existence :

  • Tu n’as pas à craindre les dieux
  • Tu n’as pas à craindre la mort
  • Le bonheur est accessible
  • La souffrance est supportable

Principe 1 : Tu n’as pas à craindre les dieux

Pour Épicure, si les hommes craignent les dieux, c’est parce qu’ils s’en font des opinions fausses. S’il ne nie pas l’existence des divinités, le philosophe en fait des êtres immortels et bienheureux, tellement différents des hommes qu’ils ne se soucient pas d’eux. Il est donc tout à fait possible de s’inspirer de leur exemple (il n’est pas interdit, si on est un soldat, de souhaiter imiter Arès, ou si on est un artisan de s’inspirer d’Hephaïstos) mais il est absurde de croire qu’ils s’occupent des affaires des simples mortels. Aucun dieu ne viendra jamais se pencher sur votre assiette pour savoir si vous mangez hallal ou kasher ; aucun ne perdra jamais son temps à se demander si vous avez bien fait vos prières aujourd’hui ou si vous n’avez pas eu de pensées sales : les dieux n’ont rien contre les humains mais ils appartiennent à un autre niveau de réalité et se désintéressent totalement de leur sort. Ce qui advient en ce monde n’est pas de leur fait direct : il s’agit simplement d’un jeu de causes et d’effets qui, depuis le début des temps, s’enchaîne à l’infini. Un peu de la même manière que dans le stoïcisme, si la spiritualité est possible, le dogmatisme, en revanche, est évacué.

Principe 2 : Tu n’as pas à craindre la mort

La mort n’est pas une chose à craindre en elle-même. En effet, elle ne peut signifier que deux choses : soit une plongée dans le néant, soit l’entrée dans un monde meilleur (dans la pensée épicurienne, il n’y a pas de châtiment post-mortem, puisque, comme stipulé dans le Principe 1, les dieux sont indifférents au sort des hommes). Dans tous les cas, c’est la fin des ennuis, donc, d’une certaine manière, la suprême ataraxie.

De toute façon, notre propre mort ne nous concerne que très peu, et pendant très peu de temps : tant que nous sommes là, c’est qu’elle n’y est pas ; dès qu’elle est là, c’est que nous n’y sommes plus. Les morts qui peuvent être douloureuses pour nous, ce sont surtout celles des autres, celles des gens à qui nous tenons : elles constituent des souffrances (voir Principe 4).

Principe 3 : Le bonheur est accessible

Le bonheur, au sens d’ataraxie, est possible. Mais pas comme un panard permanent et inconditionnel : plutôt sous la forme de petites touches, de petits instants qu’il faut savoir saisir. La vie étant, par essence, souffrance, les moments de bonheur sont des exceptions, des pépites, qu’il faut être capable de provoquer quand on le peut, de savourer quand elles adviennent. Et le meilleur moyen de les savourer, c’est d’avoir l’esprit en paix à ce moment-là : savoir remiser ses soucis pour jouir pleinement du bref instant de joie qui nous est offert. Et ça n’est pas à la portée du premier venu : être capable de réellement profiter de l’instant, sans pour autant perdre sa raison et en demeurant maître de soi-même est un art, et qui doit s’apprendre.

Pour être un bonheur réel, l’instant de plaisir, doit, en outre, ne s’associer à aucun déplaisir à venir, ni pour soi, ni pour les autres. Le bonheur qui est donc valorisé ici est celui des choses simples : le plaisir d’un rayon de soleil sur une peau nue, d’un fruit frais, d’un verre de bon vin, de la fréquentation d’un ami, d’un bain dans une rivière, etc.

Principe 4 : la souffrance est supportable

Puisque le vrai bonheur, c’est l’absence de trouble, toute souffrance empêche le bonheur. Pourtant, on rencontrera de la souffrance tout au long de son existence, que cette souffrance soit physique, morale, spirituelle ou autre. Et le message d’Épicure à cet égard est très simple : il faut faire avec, et ça va passer. Car face à la souffrance, il n’y a que deux issues possibles : soit elle est trop importante et elle nous emporte (ce qui nous ramène au Principe 2, la mort étant alors une bénédiction, puisqu’elle met fin au malheur), soit elle ne va pas nous tuer, et il faudra bien que nous continuions à traîner notre carcasse. Dans les deux cas, se plaindre est inutile, car souffrir n’est pas un scandale, ni une injustice : c’est l’essence et la nature de l’expérience de la vie. C’est le prix que l’on paie pour pouvoir, par ailleurs, goûter quelques rares et fugaces instants de bonheur.

Bonheur contemplatif epicurien

Le bonheur épicurien est une chose simple, que l’on trouve avant tout en soi-même, dès lors que l’on parvient à trouver de la beauté dans le monde.

Épicure aujourd’hui

Comme on peut le voir, la morale épicurienne réelle est très loin du cliché qu’on en a bien souvent. Philosophie de la modération et du courage face à la douleur, de l’acceptation de la souffrance et même, à certains égards, austère et frugale, elle se distingue certes du stoïcisme (avec lequel elle a été en concurrence) mais le retrouve sur bien des points. Sénèque considérait d’ailleurs l’épicurisme comme une pensée vertueuse et robuste, et encourageait ses camarades stoïciens à l’explorer, certain qu’il était de pouvoir y trouver des idées intéressantes. Comparé à la pensée stoïcienne, l’idéal épicurien est certainement moins intransigeant et exige moins de l’individu. Il faut dire que la société qu’il promeut, assemblée d’égaux vivant en communauté dans un jardin partagé, est à cent lieues de la hiérarchie impériale et du culte de la volonté et de la maîtrise de soi des stoïciens. Pour tout dire, ça fait facilement un peu hippie.

On aurait cependant tort de considérer la pensée d’Épicure comme molle : c’est au contraire une philosophie construite et cohérente, et appelant, elle aussi, l’être humain à se réformer pour accepter le monde tel qu’il est. Et à bien des égards, entretenir l’idée que le monde n’est pas un paradis, mais qu’au contraire la souffrance et le mal sont au cœur même de l’existence humaine n’est pas sans évoquer certains principes que l’on retrouvera, plus tard, chez Nietzsche ou Schopenhauer, mais également chez Rabelais, avec son abbaye de Thélème, qui à bien des égards peut se rapprocher du Jardin épicurien.

Quant au Tetrapharmakon, il présente l’avantage d’être une formule pratique, facile à retenir, et immédiatement utilisable par tout un chacun, sans aucun autre bagage philosophique ou culturel. Pour qui débute en philosophie, ou même, simplement, se sent un peu perdu dans sa vie, il peut fournir une base de réflexion, quelques axes et piliers auxquels se raccrocher. Ce qui peut déjà être beaucoup.

Être épicurien aujourd’hui, ce n’est, bien entendu, pas prétendre penser comme Épicure : ça n’aurait aucun sens. Un épicurien moderne est quelqu’un qui pense après Épicure, et à partir de lui, ce qui n’est pas du tout la même chose. Et cette pensée reste vivace : de l’arithmétique des plaisirs et des déplaisirs, de la responsabilité vis-à-vis des autres, de la promotion de l’amitié sincère, de la nécessaire modération, de l’acceptation de la douleur, de la délivrance de la peur de la mort, on peut sans trop de peine tirer une morale, certes relativement simple et qu’un stoïcien jugerait naïve, mais efficace, pratique, fondamentalement saine et même plutôt virile. 

 

Pour aller plus loin

Toute l’oeuvre d’Épicure qui nous soit parvenue est là. Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, de Diogène Laerce, contient la biographie d’Épicure généralement considérée comme la plus précise et la plus fiable.

Illustrations : JESHOOTS.COM Roberta Sorge Warren Wong

Julien
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