Totalitarisme : Arendt, Friedrich, Brzezinski … et nous ?

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Le féminisme est un totalitarisme

Le totalitarisme est un mode de fonctionnement politique que l’on croit, souvent à tort, appartenir au passé. Bien que l’Allemagne hitlérienne ou l’Union Soviétique stalinienne aient bel et bien disparu (et c’est tant mieux), il n’en demeure pas moins, dans nos sociétés, de puissants relents totalitaires. Et pas toujours là où on s’y attend le plus.

Définir le totalitarisme

La définition précise du totalitarisme n’est pas évidente. En réalité, plusieurs définitions, toutes incomplètes, se croisent et s’entrecroisent. Essayons néanmoins d’en examiner au moins deux principales : la vision d’Hannah Arendt d’une part et celle de  Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski d’autre part.

Le totalitarisme selon Hannah Arendt

Hannah Arendt est la référence majeure quand il s’agit de penser le totalitarisme. Son livre Les Origines du totalitarisme est une réflexion exceptionnellement lucide et intelligente sur le phénomène. Pour Arendt, le totalitarisme n’est pas forcément un régime politique défini : il s’agit plutôt d’une tendance, d’une dynamique, d’une certaine manière de faire et de contrôler la société.

Pour elle, le totalitarisme vise au contrôle total d’une société (et plus généralement du monde : elle le définit comme international dans son organisation, universel dans sa visée idéologique, planétaire dans ses aspirations politiques), et pour cela s’emploie à détruire méthodiquement toutes les fondations de ce qu’il a précédé : ainsi, les associations de jeunesse communistes ou les Jeunesses Hitlériennes ont contribué à affaiblir la famille et l’autorité des parents sur les enfants ; le contrôle sur la production intellectuelle et artistique a contribué à détruire la culture ; la censure de toutes les informations n’allant pas dans le sens de la ligne du Parti a contribué à détruire l’esprit critique. Et ainsi de suite.

Le totalitarisme promet en général l’accession à un paradis futur : celui de la société sans classes ou celui de la société racialement pure, par exemple. Pour que ce paradis devienne une réalité, il convient de changer l’Homme. Par l’entraînement, par l’éducation, par la propagande, l’être humain doit apprendre à devenir autre que ce qu’il est, à se réformer, à se fondre dans le moule d’une identité fixe, figée, unique, décidée une bonne fois pour toute par le Parti. Ce à quoi vise un mouvement totalitaire, c’est donc à la fois la fin de l’Histoire et la création d’un Homme nouveau.

Le féminisme et le politiquement correct sont des totalitarismes

Le totalitarisme n’est pas forcément brutal : la violence y est souvent présente mais celle-ci peut aussi être symbolique.

Une autre des caractéristiques essentielles du totalitarisme, c’est que l’idéologie y prime toujours sur le réel, ou même sur le simple pragmatisme. Ainsi, durant les dernières années du Troisième Reich, les convois à destination des camps d’enfermement ou d’extermination avaient-ils la priorité sur les convois de ravitaillement militaires, qui auraient pourtant pu permettre de secourir les troupes allemandes sur le front. Dans le même ordre d’idée, l’Union Soviétique, malgré la course scientifique qui l’opposait aux États-Unis, a pris un retard considérable dans le domaine de la biologie, en décidant que la théorie de l’évolution était une théorie bourgeoise et impérialiste, et qu’elle ne saurait faire l’objet de recherches dans le monde socialiste.

L’avènement de l’Homme nouveau, comme celui du paradis sur Terre, s’avère cependant difficile dans les faits. Non par le fait du réel (le totalitarisme se moque du réel) mais bien par la faute de certaines personnes, qu’il conviendra d’éliminer au plus vite et de la façon la plus efficace possible : Juifs, franc-maçons, intellectuels, opposants de droite comme de gauche, petits-bourgeois, communistes révisionnistes, renégats titistes, et ainsi de suite. Le propre du système totalitaire est de ne jamais manquer de bouc-émissaires. Ceux-ci sont indispensables : ils permettent d’éviter de remettre en cause la sacro-sainte idéologie. D’une certaine manière, les systèmes totalitaires sont des Phèdres rendues toutes-puissantes.

Dans un monde totalitaire, faire taire les dissidents est toujours plus important que de rechercher la vérité ou l’efficacité : quand le réel est en désaccord avec la ligne du Parti, c’est le réel qui a tort. Et ceux qui disent le réel sont des criminels. Cette négation du réel se manifeste également par la tentative d’effacer, de supprimer physiquement et si possible définitivement tout ce qui ne cadre pas avec la ligne. On ne tue pas toujours des hommes, pour cela. Mais on réécrit leur histoire, on nie leur passé, on en détruit les vestiges, on dynamite des statues.

Le fait de préférer l’idéal au vrai et donc la théorie à la pratique amène généralement un système totalitaire à s’organiser sans se soucier de la base. Il multiplie par exemple les échelons bureaucratiques sans que ceux-ci soient nécessaires ni fonctionnels. Car il ne s’agit pas de mieux administrer l’État, mais uniquement de placer des membres du Parti dans des emplois protégés, de justifier des dépenses de fonctionnement, ou encore, tout simplement, d’occuper une partie de la population.

Le totalitarisme selon Friedrich et Brzezinski

Durant la Guerre Froide, les politologues Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski ont formulé une définition plus complète du totalitarisme. Pour eux, celui-ci se manifeste par le biais de six avatars :

  • L’élaboration d’une idéologie unique, qui guide toutes les actions
  • L’existence d’un mouvement politique de masse, organisé ou non sous la forme d’un parti unique, qui définit, diffuse et soutient cette idéologie.
  • Un système de terreur, basé entre autres sur l’existence d’une police secrète, sur la torture et sur la disparition physique ou l’humiliation publique des opposants
  • Un monopole sur les armes et la violence, avec une surveillance étroite des citoyens pour les empêcher de s’armer ou de se défendre eux-mêmes. La violence est en revanche acceptée, et même encouragée, à l’égard des ennemis idéologiques du régime, que ce soit la violence légale (police, menottes, prison) ou illégale (manifestations, nervis, caillassages, lynchages, hystérie collective…).
  • Un monopole sur les médias, avec le contrôle exclusif de ceux-ci par des membres du parti, du mouvement, ou des sympathisants.
  • Une direction centrale de l’économie ou une intervention importante de l’État à ce niveau. Cette intervention peut viser à contrôler l’économie, mais également à en détourner une partie au profit des structures du Parti, de l’appareil de propagande, etc.

Bien qu’on puisse reprocher à cette approche d’être une définition ad hoc permettant de qualifier l’Union Soviétique de totalitaire, elle n’en reste pas moins intéressante, et surtout plus facile à employer que celle d’Arendt, plus profonde dans sa réflexion mais plus floue dans ses délimitations.

Le politiquement correct est un totalitarisme

On peut reprocher bien des choses à l’Union Soviétique. Mais au moins, les uniformes avaient une certaine classe.

Vivons-nous en régime totalitaire ?

Il ne faut pas exagérer : le monde occidental d’aujourd’hui n’est, sur bien des points, pas comparable au Troisième Reich, ni à l’Union Soviétique. Notre vie est bien plus tranquille et bien plus confortable. Il n’en demeure pas moins que si on applique les grilles de lecture d’Arendt comme celles de Friedrich et Brzezinski, d’étranges échos se font entendre. Si on ne peut parler de totalitarisme stricto sensu, l’idéologie post-moderne (égalitarisme, politiquement correct, féminisme de troisième vague, idéologie du genre…) est mue par une tentation totalitaire qui peut considérablement inquiéter. Ainsi…

  • La promesse d’un futur radieux, une fois la société débarrassée de ses éléments impurs (réactionnaires, mâles Blancs cisgenres, machistes, sexistes, fascistes … la liste est longue), est bel et bien présente.
  • Des mouvements politiques qui sont effectivement internationaux dans leur organisation, universels dans leurs visées et planétaires dans leurs aspirations politiques : c’est le cas par exemple d’un grand nombre d’ONG, mais également de mouvements comme les Femen.
  • La mainmise sur l’éducation, chargée non d’apprendre à lire, écrire et penser, mais bien de faire adhérer à l’idéologie souhaitée, est présente également.
  • La tentative de censure sur la production culturelle et artistique, par le biais de groupes de pression divers, se plaignant, par exemple, du rôle des femmes dans tel film, de l’absence de transgenres dans tel autres, de l’horrible machisme de telle pièce de théâtre, de l’absence de Noirs dans un film consacré à la Scandinavie antique, etc.
  • La primauté de l’idéologie sur le réel : tentatives de réécriture ou d’effacement de l’Histoire, volonté de destruction d’archives ou de vestiges, refus du débat au profit de l’émotion immédiate, répétition de slogans sans chercher à en comprendre le fond ni les implications. Promotion de valeurs et d’idées improuvées mais correspondant à la ligne du Parti.
  • La diffusion d’une idéologie unique et unifiée, dont la plupart des partis ou des mouvances politiques ne sont que des nuances ou des tendances variables, sans qu’existe de différence radicale quant à l’essentiel du propos : ainsi, quelles que soient leurs différences cosmétiques, tous les partis, tous les médias, défendent la démocratie de marché et d’opinion, le féminisme, l’égalitarisme, la liberté d’entreprendre, l’ouverture des frontières, les valeurs de la République (jamais définies plus précisément, ce qui permet d’y fourrer tout et n’importe quoi), les droits des homosexuels (comme si dans un pays non dictatorial, on pouvait réclamer quelque autre droit sexuel que le fait que l’État et la société se désintéressent de vos pratiques personnelles, du moment qu’elles ont lieu entre adultes consentants), l’antiracisme, et ainsi de suite. On a pourtant ici une singularité, par rapport aux véritables régimes totalitaires : dans ces régimes, l’idéologie mise en avant est forte, positive (en cela qu’elle propose des actions immédiates), déterminée, radicale et implique une vision du monde globale. L’idéologie unique contemporaine, à l’inverse, est molle, veule et ne s’intéresse qu’à de petits détails du monde et de la société en général. C’est une somme de virtue signalings qui, même mis à la queue leu-leu, ne suffisent pas à construire une vision globale du réel.
  • L’idéologie n’est pas portée par un parti unique. Mais elle est portée par une classe mediatico-politique unique : un groupe de personnes qui certes, n’est pas structurée en organisation officielle, mais fréquente les mêmes écoles et les mêmes restaurants, pratique l’entre-soi, lit les mêmes auteurs, va aux mêmes manifestations et se soucie des mêmes problématiques. Autour de ce groupe mou, gravitent quantité d’associations, lobbies et groupes d’influence variés, aux intérêts particuliers et contradictoires, mais qui tous ont en commun de souhaiter s’intégrer au groupe central. Quant au monopole de l’idéologie dominante sur les médias, il n’est certes pas possible sur Internet. Mais il est évident sur les chaînes de télévision ou dans la presse papier subventionnée.
  • Les opposants ne sont pas envoyés en camps. Mais ils sont cloués au pilori, désignés à la vindicte populaire par un tribunal médiatique autodésigné, humiliés, dénoncés. Les médias sociaux servent d’arène où sont balancés des condamnés sans procès. A terme, ce n’est certes pas la mise à mort physique. Mais c’est le harcèlement, la possible mort sociale, etc.
  • La violence est bel et bien interdite, et fortement réprimée. Sauf quand il s’agit, pour des Femen, de saccager des églises ou de taper sur des manifestants catholiques. Sauf également quand il s’agit, pour des Antifas, d’aller péter la gueule à des opposants divers (qu’il suffit de qualifier une fois de fascistes, avec ou sans argumentation à la clef, pour condamner à la vindicte des boutonneux encagoulés).
  • Enfin, si l’idéologie ne contrôle pas la totalité du champ économique, elle en détourne bel et bien une part conséquente à son profit : ainsi, des subventions de grande ampleur nourrissent les mouvements féministes, les associations de lutte contre tel ou tel scandale, les comités ceci, les groupes cela, bref tout le biotope organisationnel de la bien-pensance organisée. Ne vous marrez pas, c’est avec votre pognon.

Comme on peut le voir, ce tableau n’est pas tout à fait celui d’un système totalitaire. On n’est pas dans le décalque d’un régime stalinien : plutôt dans une sorte de tableau impressionniste. Petites touches, évocations, suggestions. Ce n’est pas exactement cela mais ça pourrait commencer à y ressembler. A tout le moins, les parallèles sont troublants.

Ne nous y trompons pas : je ne suis pas en train de dire que nous allons vers un régime policier et totalitaire à l’ancienne. Ces régimes de surveillance panoptique appartiennent au passé. Nous sommes bien plutôt entrés dans une sorte de totalitarisme doux, confortable et cotonneux. Pourquoi dresser des fiches sur chaque suspect, alors que Facebook fait déjà cela pour vous ? Pourquoi brûler les livres des opposants alors qu’il suffit de ne pas les inviter à la télévision pour avoir l’impression qu’on les fait taire ? Pourquoi les balancer dans des trains blindés alors qu’il suffit de la moindre plainte, même farfelue, pour les condamner à des années de procès et d’emmerdes judiciaires ? Pourquoi se salir les mains à les bâillonner, alors qu’il suffit d’attendre qu’ils tiennent le moindre propos tant soit peu polémique et que le premier imbécile venu s’estime insulté et porte plainte ?

En conclusion

Si notre régime n’est pas encore réellement totalitaire, il commence cependant à en prendre certaines couleurs. Se prémunir du totalitarisme, même à titre purement personnel, n’est pas facile : cela exige, en effet, la pratique d’une stricte hygiène intellectuelle. On a beau se croire exempté des tares de la masse, on y est soumis, au moins en partie, et on n’est jamais à l’abri de ses propres erreurs ni de ses propres lâchetés. Il existe cependant un certain nombre d’exercices intellectuels auxquels on peut se soumettre et qui garantissent un minimum de libre-arbitre et de clarté d’esprit :

  • Préférer la logique à l’émotion, le savoir à la croyance, les faits à la théorie, la raison à l’hystérie. Et ce, même si ces faits ou ce savoir vont à l’encontre de ce qu’il nous est plus confortable de penser.
  • Rejeter toute forme d’explication mono-causale et accepter la complexité du monde : il est extrêmement rare que les événements ne soient produits que par un seul fait, qui en expliquerait la totalité. La réel est touffu, compliqué, et il n’est pas rare qu’on puisse trouver plusieurs explications à un même fait.
  • Accepter l’idée qu’on n’est que très rarement entièrement innocent de ce qui nous arrive. Oui, on peut être victime. Mais même une victime porte sa part de responsabilité, ne serait-ce que par imprudence, bêtise ou naïveté. Cette part peut être minime. Mais pour un adulte, il est exceptionnel qu’elle soit entièrement nulle.
  • Considérer comme dangereuse et potentiellement mortifère toute idéologie prétendant embrasser la totalité du réel et établir des règles absolues, valables pour tous les Hommes, en tous temps et en tous lieux. Oui, cela veut dire que l’idéologie des Droits de l’Homme tombe dans cette catégorie.
  • Se méfier des meutes et refuser, autant que faire se peut, de hurler avec les loups.

Rien n’est perdu : de l’avenir, on peut tout attendre, et même parfois le meilleur. De ce totalitarisme mou né de la lâcheté, de la paresse et de la dévirilisation des Hommes, peut naître le pire. Mais de ce cloaque, peut aussi émerger une Renaissance. Cela ne se fera pas en un jour. Cela ne se fera pas sans heurts ni sans fracas. Mais la bonne nouvelle, c’est que vous y pouvez quelque chose. Nous y pouvons tous quelque chose. Se prémunir du totalitarisme, cela commence par des choses simples. Cela commence dès l’instant où vous éteignez votre poste de télévision et attrapez un bouquin d’Epictète. Cela commence le jour où vous décidez d’apprendre des bases de logique formelle. Cela commence dès l’instant où vous commencez à exercer votre esprit critique. Cela commence ici, maintenant, tout de suite, chez vous. Bien entendu, rien de tout cela ne vous garantit qu’un totalitarisme plus musclé n’adviendra pas. Mais cela vous garantit que vous n’en aurez pas été le complice.

Julien
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