Tout le monde le fait !

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Tout le monde pense ne pas être comme tout le monde

« Mais papa, tout le monde à l’école a un [insérez le nom d’un gadget à la mode] ! ». Il est très probable que vous soyez en mesure de vous souvenir d’un argument de ce genre adressé à vos parents. Généralement suivi d’une réponse du type : « Si tous tes copains allaient se jeter du haut du pont, est-ce que tu le ferais aussi ? ». Il est très étonnant de constater que, si la plupart des parents connaissent une réponse efficace à l’argumentum ad populum (argument de majorité ou appel à la popularité) quand il leur est exposé par leurs enfants, cet argument continue à fonctionner parfaitement quand une autre personne le leur sert : « Nous devons mener cette réforme ! Tout le monde en Europe s’y est mis, nous sommes le seul pays qui ne l’a pas encore fait ! » est bel et bien le même argument, packagé pour les adultes. Et on l’entend à longueur d’émission politique. Il est pourtant tout aussi fallacieux que celui de l’écolier.

Tout le monde utilise l’argumentum ad populum

L’argumentum ad populum est en réalité une forme particulière de l’argument d’autorité. La seule différence avec celui-ci, c’est qu’au lieu de se baser sur des avis d’experts, il prétend tirer sa légitimité du fait qu’un grand nombre de gens adhèrent (ou sont supposés adhérer) à la thèse de l’orateur. L’argument est souvent d’autant plus utilisé qu’il est invérifiable dans la nombre de cas, ou que l’étude ou le sondage qui a permis de l’établir est pour le moins biaisé. Pour dire les choses plus simplement : en règle générale, non seulement l’argument est fallacieux mais en plus il est mensonger. On peut ranger dans cette catégorie d’argument fallacieux :

  • Tous les produits de l’année, produits préférés des Français, etc.
  • Toutes les personnalités préférées des Français, personnalité préférée, etc.
  • L’argumentum ad Google. « Regardez, tel sujet arrive en première page quand je tape ça sur Google. »
  • L’argumentum ad Google bis : « Regardez, il y a 5 742 457 résultats quand je tape cela sur Google. C’est donc que c’est un sujet important. »
  • Tous les arguments du type : « C’est un grand artiste, il a vendu tant de millions d’albums. Tout le monde l’aime ! »
  • Tous les arguments basés sur des sondages
  • Toutes les réponses du genre : « J’entends votre critique et je comprends la colère de ces gens. Mais notre président a été élu dé-mo-cra-ti-que-ment par une majorité des Français. »
  • Enfin, tous les arguments du type : « 25 autres pays ont déjà pris cette mesure. Pourquoi ne la prenons-nous pas aussi ? »

Comme on le voit, ça fait effectivement pas mal d’arguments très souvent entendus.

L'argumentum ad populum plait à tout le monde

Tout le monde peut être sensible à l’argument de popularité

Tout le monde ne comprend pas l’argumentum ad populum

Le raisonnement qui se cache derrière l’argument de popularité est de type probabiliste : Si je ne connais pas la réponse à une question, mais que je la pose à vingt personnes et que quinze d’entre elles me fournissent la même réponse, alors il est probable que cette réponse soit la bonne.

Or ce raisonnement ne tient pas debout. Et ce pour plusieurs raisons :

  • L’idée même qu’il existerait une bonne réponse à des problèmes complexes est déjà en elle-même fallacieuse. Ainsi, si l’on prend l’exemple des législations nationales : rien ne permet de comparer un pays à un autre, toutes choses égales par ailleurs. Un autre pays a une géographie différente, une histoire différente, une culture différente, une organisation politique différente, une population différente, et ainsi de suite. Rien ne permet d’affirmer que les solutions qu’il adopte chez lui sont toutes exportables ailleurs.
  • Comme le disait Coluche : C’est pas parce qu’ils sont nombreux à se tromper qu’ils ont forcément raison. On peut très bien être très nombreux à divaguer. Le nombre ne prouve pas qu’on a raison. Il ne prouve pas non plus qu’on a tort : pour déterminer la vérité, le nombre est une donnée neutre, qui n’a pas à être prise en compte.
  • Le classement d’un site dans Google ne mesure ni sa pertinence, ni sa réelle popularité, mais plutôt un certain rapport entre son trafic, la qualité de son référencement, et éventuellement le prix payé par le propriétaire à Google pour bien apparaître.
  • Le nombre de résultats dans Google ne prouve pas une préoccupation réelle pour tel ou tel sujet : ce nombre prouve que le sujet est très abordé sur le web. Ainsi, vous trouverez une page Wikipedia complète sur le moindre bled minuscule en Europe, tandis que des régions entières de l’Afrique n’auront que des descriptions succinctes. Cela ne prouve pas que moins de monde est concerné : cela prouve que certains ont plus et mieux accès au web que d’autres.
  • Le problème du quota : quelle majorité faudrait-il pour déterminer qu’une chose est vraie ? La moitié plus un ? 60% ? 90% ? Un consensus global à 100% ? Pourquoi décider que 50% est une majorité significative ?
  • Le problème de la source : comment la soi-disant majorité a-t-elle été établie ? quelle était la question réellement posée ? quelles étaient les alternatives possibles ? combien de personnes ont été interrogées ? « Élu produit de l’année » … par qui, parmi combien de produits candidats, comment, quand, selon quels critères ?

Concernant les sondages, il est important de comprendre et d’intégrer le fait que les sondages ne disent pas la vérité. Les sondages sont des commandes, faites par des entreprises, des politiques ou des médias, et destinées à faire valider des opinions déjà établies par eux, en leur donnant un air de légitimité démocratique. Ce ne sont pas des outils de connaissance mais des outils de communication et de domination. Exemple type : les soi-disant « opinions positives » sur tel ou tel dirigeant sont souvent établies par des questions biaisées, du genre « Diriez-vous que M. [nom du dirigeant] est dynamique ? Diriez-vous qu’il est déterminé ? », puis, en fin d’entretien et après un certain nombre de questions sur d’autres sujets : « Diriez-vous que le dynamisme est important, pour un dirigeant politique ? Diriez-vous d’un bon dirigeant qu’il doit être déterminé ? ». Si vous avez répondu « oui » aux quatre questions, bingo : vous êtes désormais comptabilisé comme ayant une opinion positive du dirigeant en question. Et le fait qu’un grand nombre de personnes puisse avoir une opinion positive de ce genre va être présenté comme une validation des décisions ou du bien-fondé de la politique dudit dirigeant. Ce qui, déjà, est hautement discutable en soi : il est loin d’être établi qu’une politique populaire soit nécessairement bonne. Par ailleurs, on peut très bien trouver une personne déterminée et dynamique sans pour autant approuver ses actes.

tout le monde vit dans des clapiers

Tout ce que prouve la popularité de quelque chose, c’est sa popularité, et rien d’autre

L’argument peut être valable dans certains cas

Il y a aux moins trois cas (en réalité, trois variantes du même cas) dans lesquels l’argumentum ad populum peut réellement être valide :

  • Quand il s’agit de mesurer la popularité d’une croyance : par exemple, si vous souhaitez savoir quelle proportion de la population pense que la Terre est plate, croit aux chemtrails ou pense qu’il y a une vie après la mort. L’argument de popularité, en ce cas, est une réponse correcte à la question. Encore faut-il ne pas se leurrer sur le sens de la question : quoi que l’on pense soi-même du sujet, il s’agit ici d’en mesurer la popularité et l’étendue de cette croyance, non sa véracité.
  • Quand on parle d’usages, de coutumes, de droit coutumier, de mœurs : dans ces domaines, c’est bien souvent la pratique, bien plus que la loi ou la raison, qui est normative. On sait que telle ou telle pratique est une coutume de cette région en observant ce que font les gens de cette région. Cela ne prouve pas qu’ils ont raison de le faire. Cela montre qu’ils le font, ce qui n’est pas du tout la même chose.
  • Pour les langues ne disposant pas d’une Académie ou équivalent qui en fixe officiellement la grammaire et l’orthographe, c’est généralement l’usage et le consensus qui déterminent ce qui est usité et ce qui ne l’est pas. Là encore, on ne peut pas dire que les gens ont raison d’utiliser telle ou telle formule plutôt que telle autre. On se contente de constater qu’ils le font.

Un quatrième et dernier cas, un peu à part, peut également être évoqué. C’est celui de la folie. Car la folie n’existe que comparativement à une norme : seul, on n’est pas fou; on ne l’est que quand on diffère par trop de l’opinion que les autres se font du réel. On peut donc se baser, au moins en partie sur un argument de popularité pour juger, a minima, de la déviance d’un individu. Si vous êtes tout seul et que vous êtes certain que vous êtes un dieu, il est impossible de différencier cette croyance du réel, puisque vous n’avez personne d’autre avec qui vous comparer; si vous vivez en société, êtes persuadé que vous êtes un dieu et que personne ne vous croit, vous êtes un fou bon pour l’asile; si quelques milliers de personnes vous croient, vous êtes un gourou dont la société ferait bien de se méfier. Si quelques millions de personnes vous croient, vous êtes un respectable prophète. Vous êtes pourtant le même homme, avec la même croyance dans les quatre cas : seul le regard que la société pose sur vous diffère. Plus généralement, l’argument de majorité fonctionne lorsqu’il s’agit de définir quelle est la norme de croyance ou de comportement au sein d’un groupe donné. Mais constater qu’une norme existe et en conclure qu’il est impératif de la suivre sont deux choses très différentes.

 

L’argument de popularité est fort populaire. Tout le monde s’en sert un jour ou l’autre. Mais ce n’est pas une raison pour en abuser. Il y a quelques cas, rares, dans lesquels il est approprié et même utile. Mais le plus souvent, il ne s’agit que d’un leurre et d’un écran de fumée, destiné à masquer un manque d’arguments réels et valables. Le nombre des tenants de telle ou telle idéologie, des adhérents à telle ou telle mode, des lecteurs de telle ou telle publication, peut donner une idée de son succès commercial ou marketing. Mais de rien d’autre.

 

Images : davide ragusa Mario Purisic denis ng

Martial
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