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Au Chant IX de l’Odyssée, Ulysse évoque sa rencontre avec les mystérieux Lotophages, un peuple qui se nourrit d’une fleur enchantée apportant le plaisir et l’oubli ? Dans la traduction de Leconte de Lisle, ce passage, court mais puissant, est décrit ainsi :

Nous fûmes entraînés, pendant neuf jours, par les vents contraires, sur la mer poissonneuse ; mais, le dixième jour, nous abordâmes la terre des Lotophages qui se nourrissent d’une fleur. Là, étant montés sur le rivage, et ayant puisé de l’eau, mes compagnons prirent leur repas auprès des nefs rapides. Et, alors, je choisis deux de mes compagnons, et le troisième fut un héraut, et je les envoyai afin d’apprendre quels étaient les hommes qui vivaient sur cette terre.

Et ceux-là, étant partis, rencontrèrent les Lotophages, et les Lotophages ne leur firent aucun mal, mais ils leur offrirent le lotos à manger. Et dès qu’ils eurent mangé le doux lotos, ils ne songèrent plus ni à leur message, ni au retour ; mais, pleins d’oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du lotos. Et, les reconduisant aux nefs, malgré leurs larmes, je les attachai sous les bancs des nefs creuses ; et j’ordonnai à mes chers compagnons de se hâter de monter dans nos nefs rapides, de peur qu’en mangeant le lotos, ils oubliassent le retour.

Et ils y montèrent, et, s’asseyant en ordre sur les bancs de rameurs, ils frappèrent de leurs avirons la blanche mer, et nous naviguâmes encore, tristes dans le cœur. 

Au contraire de bien des autres peuples que croise Ulysse (Kikones, Cyclopes, Lestrygons…), les Lotophages sont donc doux et pacifiques. Mais ils n’en sont pas moins dangereux. Ce sont des sortes de zombies souriants, drogués, oublieux de tout. La fleur dont ils se nourrissent suffit à leur plaisir, à calmer leurs angoisses, à combler tous les aspects de leur vie. D’un point de vue extérieur, ils ressemblent encore à des hommes. Mais leur âme et leur esprit sont morts. Ils n’ont plus ni volonté ni idéal, sinon la répétition éternelle de la même chose, de l’absorption de la même drogue. Dénués d’identité propre, ils ne sont plus que des spectres.

Lotos et soma

L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole venant de l’Éternel. Deutéronome 8:3

Le piège du pays des Lotophages peut être interprété de diverses manières. Il peut, bien entendu, être vu comme un simple avertissement contre l’usage de drogues. Pourquoi pas ? Même s’il ne s’agissait que de cela, le message resterait de quelque intérêt. Mais il y a davantage, et on peut voir plus loin dans cette légende.

Lotos drogue et habitude

Nombreux sont ceux qui, à défaut d’une structure psychologique solide, ne peuvent vivre sans leur Lotos. Mais à un degré ou un autres, nous en avons presque tous un. Pas forcément sous la forme d’une drogue physique : un jeu vidéo, une habitude ou une page Facebook peuvent aussi être un Lotos.

Ce qui caractérise les consommateurs de Lotos, c’est que la fleur magique semble répondre à tous leurs besoins : ils n’ont ni faim ni soif, ni besoin d’accomplir quoi que ce soit. Le Lotos, à l’instar du soma dans Le Meilleur des Mondes, leur apporte la plénitude et l’oubli. Ils fuient ainsi toutes leurs difficultés, toutes leurs souffrances. Certes, ils se condamnent ainsi à demeurer éternellement dans la médiocrité, dans l’immobilité, dans la passivité. Mais que leur importe, puisqu’ils sont heureux ? Plus exactement : puisqu’ils ne souffrent d’aucun malheur ni d’aucun manque. Leur manque cependant un élément essentiel de la vie humaine en général, et de l’identité virile en particulier : la conscience d’un but, d’un objectif, d’une mission. Sans but, sans défi, sans rien à combattre, l’homme s’étiole et devient facilement un mangeur de Lotos, séduit par une vie douce et confortable, mais qui, finalement, l’aliène. Pour fuir cette aliénation, quoi de mieux qu’une nouvelle dose de Lotos ? Ainsi nous empoisonnons-nous régulièrement l’esprit et l’âme avec des satisfactions factices (porno, cannabis, virtualité, médias sociaux…), afin de mieux oublier que nous nous empoisonnons l’âme.

Achille à Skyros

La fable des Lotophages peut, à certains égards, être mise en parallèle avec celle d’Achille à Skyros. Cet épisode du cycle légendaire d’Achille précède de peu la Guerre de Troie. Il n’est pas décrit par Homère dans l’Iliade mais est mentionné par le poète romain Statius, dans son Achilléide.

La nymphe (divinité mineure) Thétis, mère du héros Achille, a reçu la prophétie que son fils mourrait au combat. Alors que celui-ci était enfant, elle s’est rendue aux Enfers pour plonger le nouveau-né dans les eaux de l’un des fleuves infernaux (le Styx, ou, dans certaines versions, le Cocyte). Ayant été baigné dans ces eaux immortelles, l’enfant était devenu invincible, sauf au niveau du talon, par lequel sa mère le tenait, et qui est demeuré sec. Malgré cette assurance, quand Thétis apprit que son fils était appelé à la guerre par Ménélas et Agamemnon, elle tenta de l’empêcher de partir.

Pour cela, elle l’amena à la cour de Lycomède, roi de Skyros, où elle lui ordonna de se déguiser en femme. Elle le présenta comme sa fille, élevée dans la nature sauvage (ou, dans une autre version, parmi les Amazones) et prétendit qu’elle avait besoin d’apprendre les usages de la noblesse ; ce mensonge fit admettre Achille parmi les demoiselles de la cour. Et le héros, que l’on décrit pourtant par ailleurs comme bouillant, aventurier et batailleur, sembla se satisfaire de cette vie paisible et cloîtrée. Femme parmi les femmes, il goûta une vie douce. Il eut même quelques aventures avec des femmes de la cour (preuve que son secret n’était pas si bien gardé que cela), dont Deidamie, la propre fille de Lycomède, qui lui donna deux fils.

Achille à Skyros et le Lotos

Skyros ne semble pas avoir eu pour Achille beaucoup de désavantages…

Une autre prophétie prédisant que Troie ne serait prise que si Achille participait à l’expédition, les rois grecs se mirent cependant à sa recherche. C’est Ulysse qui, visitant le palais de Skyros, soupçonna l’une des dames de la cour d’être en réalité Achille. Afin de le démasquer, il organisa un banquet, au cours duquel il présenta à la cour un certain nombre de cadeaux : des bijoux, des parfums, des vêtements, des instruments de musique. Mais aussi, parmi tous ces présents, une épée. Alors que le festin battait son plein, Ulysse ordonna à ses hommes, demeurés dans ses navires non loin du palais, de souffler dans des trompettes, comme pour annoncer un assaut. La panique gagna aussitôt les dames de la cour, qui crurent que des pirates ou des ennemis allaient attaquer le palais. Achille, lui, ne paniqua pas : il sauta seulement parmi les cadeaux, se saisit de l’épée et courut sur les remparts prendre part au combat. Ainsi fut-il reconnu par Ulysse, qui le convainquit que son destin n’était pas de demeurer éternellement dans la mollesse dorée d’un palais royal, mais bien de fouler les champs de bataille.

Le bonheur et le devoir

Ce que ces deux légendes ont en commun, outre qu’elles mettent en scène Ulysse, est qu’elles rappellent combien le confort, l’absence de luttes et la satisfaction de bas plaisirs peuvent être fatals à l’identité d’un homme. A Skyros, Ulysse « réveille » Achille en lui mettant une épée à la main (symboliquement, on peut considérer qu’il lui rend une part de son identité virile qui lui avait été ôtée par une mère trop protectrice et étouffante). Au pays des Lotophages, il sauve ses compagnons en les forçant à reprendre la mer, malgré leur volonté de rester là, et malgré leurs pleurs une fois partis.

Dans les deux cas également, les victimes se leurrent, en croyant que répondre à leurs désirs immédiats, ne pas prendre de risque, rester dans le cocon doux, chaud et protecteur d’un environnement confortable, suffira à remplir leur existence. On peut faire le parallèle entre l’attitude de Thétis et celle de nombre de mères contemporaines, élevant leurs fils dans une forme de négation de leur identité masculine, dans l’espoir qu’ils se comporteront comme des filles, c’est -à-dire sans prendre de risque, sans les rendre tristes ou inquiètes, sans trop s’éloigner d’elles. Mais le travestissement n’a qu’un temps, et Achille devient un héros à l’instant où il se saisit de l’épée et renonce à cette vie trop facile. Tout comme Ulysse reste un héros en s’éloignant du Lotos : il a bien compris qu’il ne pourrait pas y résister s’il l’absorbait ; mieux vaut donc pour lui s’en abstenir, et protéger les siens de ce fléau.

Ulysse et le lotos

La ruse d’Ulysse à Skyros permet de rappeler Achille à ses devoirs.

Dans les deux cas enfin, on assiste à une opposition entre la notion de devoir, voire de destin, et celle de plaisir et de bonheur physique immédiat. Comme s’il était capital, pour un homme souhaitant réaliser quoi que ce soit de grande, de repousser les promesses de bonheur immédiat, comme autant de freins à la poursuite de sa quête réelle. Il faut également noter que dans le cas d’Achille comme dans celui des compagnons d’Ulysse, cette révolte contre le confort mène finalement au trépas : les compagnons d’Ulysse mourront en chemin, soit sous les coups des Lestrygons, soit après avoir profané les Boeufs d’Hélios. Achille, quant à lui, périra bel et bien au combat. Cet aspect plus sombre de la légende ne doit pas être oublié : il indique qu’en effet, le risque existe, et que quiconque tente l’aventure, quelle que soit cette aventure, accepte d’avance l’idée qu’il peut échouer, qu’il peut perdre, et qu’il peut même perdre beaucoup.

Quel est notre Lotos ?

Les deux fables peuvent nous amener à nous demander quels sont nos Lotos, quels sont nos travestissements de Skyros. Que faisons-nous de nos journées, en comblant par des choses inutiles, par des distractions absurdes, par des illusions de plénitude, le vide de nos réalisations ? De quelle drogue, de quel soma, usons-nous pour nous permettre de détourner les yeux de nos objectifs et de nos devoirs ? Comment, et à quelle fréquence, nous leurrons-nous nous-mêmes, afin de tenter d’échapper à nos missions, à notre destin ? Autant d’examens de conscience auxquels la méditation de la légende des mangeurs de Lotos et de l’histoire d’Achille à Skyros nous invitent. Confort et immobilisme ou prise de risque et possibilité de sortir de la médiocrité. Le choix appartient à chacun.

Illustrations : Jan de Bray, Maurício Eugênio, Tofros.com, Thought Catalog

 

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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