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Si on a déjà parlé de l’Iliade dans ces pages, il nous reste encore à évoquer l’Odyssée. Œuvre magistrale, longue, complexe, multiple, et ne se laissant que rarement saisir à la première lecture, l’Odyssée peut, à bon droit, être considéré comme l’un des plus beaux des romans occidentaux. Et s’il ne saurait être question de l’explorer entièrement en un seul article, nous pouvons néanmoins nous pencher ici sur certains de ses aspects…

Résumé général de l’Odyssée

Tout commence dix ans après la fin de la Guerre de Troie, dans l’île d’Ithaque. Tous les rois grecs ayant survécu à la guerre sont revenus dans leurs foyers, sauf Ulysse. Son fils Télémaque, qui vient d’atteindre l’âge d’homme (et n’a jamais connu son père), refuse toutefois de croire à sa mort. Pénélope, épouse d’Ulysse et reine d’Ithaque, est harcelée par des prétendants qui souhaitent s’emparer du trône en l’épousant. Afin à la fois de prendre des nouvelles de son père et de se procurer des soutiens parmi les autres cités, Télémaque rend visite aux anciens amis et alliés d’Ulysse, dont Nestor, roi de Pylos, et Ménélas, roi de Sparte, qui lui content leurs souvenirs et lui disent quel homme a été son père. Mais toujours aucune nouvelle d’Ulysse. Télémaque s’en revient vers Ithaque mais les prétendants lui tendent une embuscade sur le chemin du retour, et …

Fondu au noir. On laisse le sort de Télémaque en suspens, et on retrouve Ulysse, au même moment, dans une grotte à l’autre bout de la Méditerranée. Depuis plusieurs années, il est l’hôte et l’amant de la nymphe Calypso, qui souhaite le rendre immortel afin qu’il devienne son compagnon éternel. Mais Ulysse ne le souhaite pas et veut revoir sa patrie. S’étant attiré la colère de Poseïdon, dieu de la mer, il lui est cependant impossible de naviguer sans se livrer à la merci de ce puissant ennemi.

Ulysse reçoit cependant la visite du dieu Hermès, qui lui apprend que Poseïdon est allé recevoir une importante offrande à l’autre bout du monde, en Ethiopie. Ulysse dispose donc d’une fenêtre de quelques jours pour retourner chez lui. Malgré les soupirs de Calypso, il construit un radeau et part aussitôt. Après plusieurs jours de navigation, toutefois, Poseïdon revient et provoque une tempête qui manque le tuer. Son radeau perdu, il échoue sur l’île de Phéacie.

Ulysse et la mer

Vents, tempêtes et naufrages : la mer balade Ulysse d’un horizon à un autre, d’une femme à une autre.

En haillons, épuisé, il s’endort à l’abri d’un buisson et est réveillé par les voix et les rires de jeunes filles : de sa cachette, il observe la belle Nausicaa, princesse de Phéacie, et ses suivantes, qui se baignent et jouent sur la plage. Il parvient à approcher la princesse, et, se faisant connaître comme un naufragé, lui demande, en vertu des coutumes d’hospitalité, de l’accueillir.

Reçu chez le roi des Phéaciens pour un banquet, Ulysse entend un aède (un poète-musicien) raconter l’histoire du Cheval de Troie et de la prise de la ville par les Grecs (pour rappel : l’Iliade nous avait laissé à la fin de l’épisode de la colère d’Achille et de la mort d’Hector : le lecteur est supposé ignorer comment le conflit s’est achevé, et ne le découvrir que durant ce passage). Ulysse s’effondre alors en pleurs, et révèle aux Phéaciens qui il est.

Flashback. Dès lors, la narration passe à la première personne : c’est Ulysse qui raconte ce qui lui est arrivé depuis la fin de la Guerre de Troie. Après une bataille contre le peuple des Kikones, il a essuyé une tempête, puis a failli perdre nombre de ses hommes sur l’étrange et séduisante île des Lotophages (un peuple de drogués, qui oublient tous leurs malheurs et toutes leurs peines en consommant la mystérieuse plante Lotos). Il a ensuite été fait prisonnier par le cyclope Polyphème. Pour échapper au monstre, il l’a trompé, enivré, puis lui a crevé son œil unique. Mais Polyphème était le fils de Poseïdon, et, depuis, le dieu marin voue à Ulysse une haine farouche.

Ulysse est ensuite parvenu dans l’île du dieu Eole (le dieu des vents), qui lui a fait cadeau d’une outre de cuir : cette outre contenait tous les vents défavorables. Tant qu’il la maintenait fermée, il pouvait être certain de parvenir chez lui rapidement, en profitant des meilleurs vents. Mais les compagnons d’Ulysse croient que le dieu lui a offert un trésor, qu’il refuse de partager avec eux : une nuit, ils dérobent l’outre et l’ouvrent. Une tempête monstrueuse se déchaîne alors. Seuls douze navires y survivent.

Ulysse et la tempete d'Eole

Les compagnons d’Ulysse ont eu le tort de vouloir accéder à un savoir qui ne leur était pas destiné…

Les douze vaisseaux abordent ensuite l’île des Lestrygons, des géants anthropophages qui détruisent onze des navires. Le seul bateau survivant, celui d’Ulysse, parvient ensuite sur l’île de Circé, une sorcière à la beauté vénéneuse, qui change les hommes en porcs. Ulysse cependant parvient à résister à ses sortilèges, et cette résistance le rend plus que désirable aux yeux de la belle Circé. Une fois qu’elle a rendu leur apparence humaine aux marins d’Ulysse, et après un peu de repos sur son île (et dans ses bras), elle recommande à Ulysse de se rendre à une entrée des Enfers, afin d’y convoquer les âmes des morts et de pouvoir interroger le devin Tirésias pour connaître la route à suivre pour rentrer chez lui. Ulysse accomplit ce voyage vers le pays des morts, où il apprend, en voyant leur spectre, le décès de nombre de ses anciens amis. Tirésias lui donne de précieux conseils, puis il retourne chez Circé afin de préparer le voyage de retour.

Sachant quelles épreuves l’attend, il est capable de protéger ses hommes du champ envoûtant des sirènes (des femmes-oiseaux qui poussent les marins à quitter leur bateau en pleine mer, puis se repaissent de leur chair une fois qu’ils sont morts), de manœuvrer entre les monstres Charybde et Scylla, et finalement d’aborder sur l’île du Soleil, où sont gardés les bœufs sacrés consacrés à la divinité solaire. Désobéissant aux ordres d’Ulysse, ses hommes tuent et mangent l’un des animaux, ce qui amène le Soleil à se plaindre à Zeus, roi de l’Olympe et dieu de l’orage. Pour venger l’affront Zeus, à peine le navire reparti, déclenche une nouvelle tempête et foudroie le bateau. Tous périssent, sauf Ulysse, qui, s’étant abstenu de manger de la chair du bœuf, est exempt de sacrilège.

Naufragé, il est recueilli par la nymphe Calypso. On connait la suite.

Ulysse et Calypso

Calpyso n’est pas mauvaise. Mais elle est toxique : elle entend changer son compagnon, le modeler selon ses désirs, plutôt que de l’aimer tel qu’il est.

Fin du flashback et retour au dîner chez les Phéaciens. Le roi des Phéaciens le couvre de présents et le fait déposer, le lendemain, en Ithaque. Averti par la déesse Athéna du fait que son retour ne fera pas forcément la joie de tout le monde, Ulysse décide une approche discrète dans un premier temps. Se faisant passer pour un mendiant, il visite les abords de son palais et y découvre que les prétendants occupent la place. Dans une scène touchante, il est reconnu par son vieux chien, qui l’attendait à la porte depuis toutes ces années, et s’écroule, mort, une fois qu’il s’est assuré que son maître est bien revenu. Il prend ensuite contact avec Télémaque, dont on apprend qu’il a échappé à l’embuscade des prétendants.

Afin de répondre aux demandes des prétendants, qui exigent qu’elle choisisse un nouvel époux parmi eux, Pénélope organise un concours de tir à l’arc, au cours duquel chacun devra tente de bander l’arc d’ivoire d’Ulysse, puis de faire passer une flèche au travers de douze haches. Ulysse, toujours grimé en mendiant, se présente au concours et, malgré les quolibets des prétendants, est autorisé à tenter sa chance. Alors que nul autre n’y était parvenu, il bande l’arc, et décoche la flèche comme il convient. Il tue immédiatement Antinoos (le leader des prétendants) et révèle sa véritable identité. Des complices ayant fermé les portes de la salle et éloigné les armes des prétendants, Ulysse et Télémaque les massacrent tous.

Ulysse se fait ensuite reconnaître par Pénélope, qui finit par admettre que c’est bien lui quand il lui révèle des détails que lui seul peut connaître sur les particularités de leur lit conjugal. Le lendemain, il rend visite à son père, qui pleure de joie en le voyant. Mais la paix n’est pas encore tout à fait revenue : le père d’Antinoos et d’autres nobles d’Ithaque entendent venger les prétendants. Une ultime bataille, suivie de discussions sous l’égide d’Athéna, est nécessaire avant que, finalement, Ulysse puisse goûter à la paix.

Ulysse et les femmes

Un angle de lecture et d’interprétation de l’Odyssée (et de l’histoire d’Ulysse en général, qui dépasse le seul cadre du roman) peut être son rapport aux femmes. A bien des égards, l’histoire d’Ulysse est l’histoire d’une avancée en maturité dans le rapport d’un homme aux femmes en général…

Hélène

Le premier amour d’Ulysse, ce fut Hélène. Fille bâtarde de Zeus lui-même, elle était la plus belle femme du monde. Raison pour laquelle Tyndare, son père d’adoption, fut bien embarrassé quand elle atteignit l’âge de se marier : tous les rois grecs, en effet, prétendaient à sa main. Ulysse, comme les autres, était ébloui par sa beauté. Aussi Tyndare imposa-t-il un serment aux prétendants à la main d’Hélène : pour que leur candidature puisse être examinée, ils devaient auparavant jurer que, quel que soit celui d’entre eux qui serait retenu (par Tyndare, bien entendu, pas question de laisser la jeune Hélène avoir voix au chapitre : il s’agit là d’un mariage avant tout politique), il viendrait au secours de l’époux d’Hélène si quelqu’un cherchait un jour à la lui prendre. Ménélas, roi de Sparte, fut l’élu de Tyndare, et c’est le serment en question qui amena les rois de Grèce à s’embarquer comme un seul homme pour la Guerre de Troie, quand Pâris, prince de Troie, enleva Hélène quelques années plus tard.

Ulysse et Hélène

Trop désirable, et par trop d’hommes, Hélène est celle dont la beauté rend aveugle.

Avant Pénélope, il y eut donc Hélène. Ulysse était alors jeune et seule la beauté des corps comptait à ses yeux. Car d’Hélène, au fond, dans l’Iliade comme dans l’Odyssée, on ne sait pas grand-chose : ses interventions sont rares, ses paroles sans grand intérêt. A part sa beauté, elle n’a rien, elle n’est rien. Contrairement aux autres femmes de la vie d’Ulysse, elle n’est ni particulièrement bonne, ni spécialement vertueuse, sage, habile ou instruite. Sans doute incarne-t-elle, dans la vie d’Ulysse, la période où le jeune homme, fasciné par la seule beauté plastique, est aveugle au reste. L’époque de la jeunesse où l’on n’est qu’un pénis, accessoirement pourvu d’un semblant de corps et de cervelle qu’il traîne derrière lui, mais guère plus.

Pénélope, première période

Pénélope est donc, pour Ulysse, un deuxième choix. Non pas la femme de son cœur mais celle de sa raison. Elle n’en demeure pas moins très belle, et un excellent parti, que son père Icarios n’entend pas céder sans condition. Il organise donc des jeux (course, lutte, pancrace…), qu’Ulysse doit remporter afin d’obtenir la main de la belle.

De leurs premières années ensemble, on ne sait pas grand-chose. Ulysse ne semble pas spécialement heureux. Ils s’installent chez lui en Ithaque, ont un fils, puis Ulysse est appelé à la Guerre de Troie. Une tradition assure qu’il ne voulait pas partir et tenta de se faire passer pour fou (une réforme P4, donc) mais sans succès. Ce qui le retenait, cependant, ce n’est pas l’amour de Pénélope, mais bien son attachement à son tout jeune fils Télémaque. A ce stade, Pénélope ne semble être, pour Ulysse, que le moyen d’avoir une descendance. Incarnation de la vertu maternelle et conjugale, Pénélope, en effet, n’est pas de nature à faire tant rêver que cela un jeune homme. Peut-être trop sage, trop discrète, moins lumineuse et éblouissante qu’Hélène, qui sans doute l’éclipse encore dans le cœur d’Ulysse, elle lui semble peut-être bien fade.

Ulysse et Pénélope

Trop sage, trop vertueuse : sans doute le jeune Ulysse n’est-il pas encore prêt à réellement rencontrer Pénélope.

Cette période pourrait correspondre à celle de la dînette aujourd’hui : le jeune homme reproduit un couple par convention, par facilité, sans réellement le vouloir au fond de lui. Cette Pénélope, qui fera les joies de son âge mûr, n’est pas forcément celle qu’il lui faut pour son jeune âge. L’appel de la guerre et du grand large, cependant, vont contribuer à le changer en profondeur.

La guerre et ses suites

La Guerre de Troie est pour Ulysse une période intermédiaire, dans laquelle il remplit la promesse faite à Tyndare. En quelque sorte, on pourrait dire qu’il paie pour ses péchés de jeunesse et la folie qui l’a poussé à désirer Hélène. Toute cette guerre, d’ailleurs, n’est jamais rien d’autre qu’un combat de coqs pour la possession d’une femme. Peut-être Ulysse y perçoit-il la vanité qu’il y a à désirer la beauté seule, et combien le désir nu peut mener les hommes à leur perte, qu’il s’agisse de celui pour Hélène ou de la concurrence pour Briséis.

La première partie du voyage de retour d’Ulysse se caractérise par le fait qu’il est encore dans un monde d’hommes : Kikones, Lotophages, Cyclopes, Lestrygons … pas une femme dans le lot. Ulysse affronte la violence et la mort, l’oubli, la folie et la monstruosité. Tout cela, peut-être, pour le préparer à la rencontre avec Circé.

Circé

Fascinant personnage que celui de la magicienne Circé. Une femme qui transforme en porcs les hommes qui la désirent, et finalement se donne à celui qui ne la désire pas, ou, tout du moins, qui résiste à ses charmes. On peut, à bien des égards, penser au Sphynx d’Œdipe. Ulysse, à ce stade, a compris certaines grandes vérités des relations entre les deux sexes. Il a compris que trop montrer son désir envers une femme, c’est risquer de devenir son esclave, et que c’est celui des deux qui, au moins en apparence, a le moins besoin de l’autre, qui tient le Cadre de la relation. Sans pour autant se montrer forcément brutal avec Circé, il va cependant user d’elle comme d’un simple avantage, d’une simple escale, avant de repartir sans remords.

Ulysse et Circé

Circé est la grande illusionniste, la grande séductrice. Il suffit pourtant de lui résister pour qu’elle s’offre.

Calypso

Ayant tout perdu, Ulysse est recueilli par la nymphe. Cette longue relation est une relation d’amour-dépendance. Ulysse n’est pas réellement le compagnon de Calypso : il est son prisonnier. A l’inverse de sa relation avec Circé, il est ici celui qui a besoin de l’autre, celui qui est en son pouvoir. Le séjour chez Calypso n’est certes sans doute pas désagréable. Mais il n’est pas choisi. Cette relation ressemble à nombre de couples, dans lesquels un homme infantilisé se soumet aux souhaits et aux caprices d’une compagne qui contrôle le moindre de ses gestes, décide du moindre de ses déplacements. Sans doute y trouve-t-il son compte à certains égards. Mais quand lui vient l’opportunité de partir, il fuit sans se retourner. Et Calypso pleure : jamais, elle ne comprendra qu’au fond, elle n’aimait pas Ulysse, mais seulement l’image qu’elle se faisait de lui, seulement celui qu’il aurait pu devenir s’il s’était laissé modeler selon son bon vouloir, à elle.

Nausicaa

L’Ulysse qui débarque chez les Phéaciens n’est plus le jeune homme d’antan : c’est un homme mûr, rompu à la vie par ses multiples expériences. Et si Nausicaa ne semble pas indifférente à son charme de baroudeur, lui garde ses distances. D’une part, il a compris qu’il peut user de son pouvoir de séduction sans pour autant en être prisonnier, et sans céder à ses désirs. D’autre part, il a également compris qu’une relation amoureuse n’est pas toujours souhaitable : une liaison avec Nausicaa le mettrait dans une situation délicate à l’égard du roi de Phéacie. On peut donc considérer l’innocente et belle Nausicaa comme une forme d’ultime épreuve avant le retour en Ithaque : Ulysse, désormais, est enfin prêt à revenir auprès de Pénélope. Il maîtrise ses désirs et garde la tête froide face aux jeunes filles en fleur. Le souvenir d’Hélène est loin, désormais.

Ulysse et Nausicaa

Malgré son charme innocent, Nausicaa est bel et bien une nouvelle épreuve.

Pénélope, seconde période

Ulysse est donc désormais prêt à reprendre le fil de la conjugalité. Ou plutôt de la famille. Il n’est pas anodin de constater que c’est d’abord avec son fils qu’il reprend contact et à qui il accorde sa confiance. Ulysse ne revient pas par amour pour Pénélope : il revient pour restaurer l’ordre du monde. Sa maison est sans roi, son fils est sans père, son père est sans fils, sa femme est sans époux : il fait son devoir en reprenant la place qui est la sienne à tous les égards. L’amour pour sa femme est un agréable bonus, pas le but de l’opération.

Il est intéressant de noter que, Ulysse absent, le pouvoir n’est pas revenu à Télémaque, pourtant adulte. C’est par Pénélope que semble passer la transmission de la légitimité et de l’autorité. Comme si, aux yeux de la société, c’était non pas Ulysse le roi, mais bien le mari de Pénélope, qui que soit ce mari, et ce alors même que, d’un point de vue généalogique, elle n’a aucun droit particulier sur Ithaque. Rappel, peut-être, du gynocentrisme occidental, si fortement enraciné dans nos cultures que, même dans les patriarcats antiques, c’est bien la femme, et non l’homme, qui est le cœur de la famille. Ulysse, donc, doit accepter l’idée d’un rôle complémentaire, et non d’un rôle de leader unique. Il doit, à l’inverse d’Eve, faire le choix de la collaboration et de la complémentarité, plutôt que celui de l’autonomie égoïste.

Être le mari de Pénélope, cependant, cela se mérite. Tout comme il a eu, une première fois, à disputer sa main à d’autres prétendants, il doit prouver sa valeur en tant que protecteur du foyer en tuant ceux qui menacent sa famille. Bref : en assumant son rôle traditionnel d’homme, à la fois protecteur, pourvoyeur et patriarche procréateur. Tout comme Pénélope a assumé son rôle traditionnel de femme, gardienne du foyer et de la vertu familiale.

L’homme mûr s’en revient donc vers le couple, après de multiples aventures et expériences. Un couple qu’il est désormais prêt à assumer pleinement : il n’est plus le jeune homme naïf d’autrefois et il connaît désormais assez les femmes pour n’être plus aveuglé par la seule perspective de jouir de la beauté d’un corps ; il n’est plus question de fuir ses responsabilités en feignant la folie. Il a renoncé à l’oubli et aux joies immédiates, aux promesses de bonheur d’autres femmes : il a su rester fidèle à ses devoirs sans se perdre lui-même. Il a su affronter les illusions et les promesses creuses, se détacher des mensonges et des rêves sans lendemain. Sans rien perdre de sa force d’antan, il a troqué la fougue pour la sagesse. Devenu un homme accompli, au sens plein et entier du terme, Ulysse est enfin en mesure d’accomplir ses devoirs et d’occuper pleinement le rôle qui est le sien. Parti roitelet, il revient patriarche. 

Et Athéna ?

Athéna est l’autre femme qui ne cesse de tourner autour d’Ulysse. Mais est-elle réellement un personnage pour autant ? Ce n’est pas certain. Dans de nombreux passage, elle peut être interprétée non pas comme un être autonome, mais comme une expression de la pensée d’Ulysse, de sa ruse, une occasion de dialogues intérieurs. Plusieurs de ses actions (conseiller Ulysse, le déguiser, etc.) peuvent être assimilées à de simples tours personnels et l’expression de la metis (le conseil, la ruse, la prudence) du personnage. On peut également noter que, sous les traits du sage Mentor, elle reste en permanence aux côtés du jeune Télémaque pour le guider et le conseiller, comme si elle incarnait auprès de lui l’héritage intellectuel de son père absent.

En conclusion

Il y a, bien entendu, d’autres choses à dire sur l’Odyssée, et bien d’autres clefs d’interprétation de cette œuvre, à la richesse prodigieuse et à la profondeur extraordinaire. Chef d’œuvre de la littérature antique, l’Odyssée dépasse très largement le seul cadre de la culture grecque : c’est une histoire qui parle à tous, parce qu’au fond elle parle de tous. Elle évoque des aspects universels de la nature humaine, et du trajet d’un homme dans sa propre existence. Sans doute, d’ailleurs, y consacrera-t-on à l’avenir d’autres articles. Reste que l’interprétation d’un voyage de femme en femme, de relation en relation, offre des perspectives intéressantes sur l’œuvre, et dévoile des leçons de vie valables encore aujourd’hui, et pour nombre d’hommes.

Illustrations : Tamara Bellis Paul Gilmore Nestoras Argiris Jason Blackeye Mihail Minkov Alex Kalligas Yoann Boyer

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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