Vertu cardinale #5 : le civisme

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le civisme est une vertu virile

Ce n’est sans doute pas un hasard si, depuis plusieurs années, le terme de civisme tend à disparaître de l’espace public, au bénéfice de celui de citoyen. Ce glissement sémantique n’est pas sans conséquences car la citoyenneté et le civisme sont deux choses différentes, et une seule d’entre elles relève d’une valeur morale réelle.

Qu’est-ce que le civisme ?

Civisme vient du mot latin civis, qui désigne la cité au sens politique du terme (au contraire d’urbs, qui la désigne au sens d’un espace géographique organisé). Le citoyen est celui qui, par sa naissance, un droit acquis ou tout autre moyen, jouit de la plénitude de ses droits au sein de la cité et est soumis à la plénitude de ses devoirs. Mais être citoyen ne veut pas dire qu’on a un comportement civique pour autant : il s’agit d’un statut passif. Une fois qu’on est citoyen, sauf accident, trahison, crime ou autre circonstance exceptionnelle, on le reste. Et le fait d’être un citoyen ne veut pas dire que l’on exerce ses droits, ni que l’on répond à ses devoirs de manière satisfaisante. Il ne s’agit que d’un statut légal.

A l’inverse, le civisme implique un comportement particulier et quotidien, qui témoigne de la compréhension de sa place au sein de la société : celle de ses droits, de ses devoirs, et surtout du fait que, l’être humain étant un animal social, nous ne pouvons vivre seuls. Nous avons donc à répondre de nos actes devant les autres.

Civisme et civilisation

Le civisme est l’une des composantes de la civilisation au sens large.

Le civisme et la loi

Le roi fait les nobles. Dieu fait les gentilshommes.
Proverbe français.

Le premier acte de civisme auquel on pense généralement est le respect de la loi. Non seulement de sa lettre mais de son esprit. Ce respect a minima est la base de la vie en société mais n’a aucune répercussion sur la morale de l’individu : il est en effet impossible de distinguer, au quotidien, celui qui obéit à la loi par esprit civique et celui qui s’y soumet par peur du gendarme.

Le citoyen peut, la plupart du temps, continuer à être citoyen sans pour autant respecter la loi : si vous vous garez en double file, vous transgressez la loi. Pourtant, on ne vous retirera pas votre statut de citoyen pour autant. A moins de commettre un crime, vous ne perdrez jamais la plupart de vos avantages ; et encore : des gens de citoyenneté française, partis combattre pour l’État Islamique en Syrie, continuaient bien à recevoir des prestations sociales et à disposer, en théorie au moins, du droit de vote en France, alors même qu’ils avaient pris les armes en faveur d’un ennemi déclaré de la République Française. Ces personnes demeuraient donc officiellement des citoyens.

Une chose que l’on peut vous accorder ou vous retirer ne vous appartient pas. Aussi la qualité de citoyen ne doit-elle, pour l’homme soucieux de sa propre excellence, n’avoir aucune forme d’importance sur le plan de l’éthique, ni de la morale. L’État pour faire ou défaire les citoyens. Mais la force et la vertu intérieures, seules, peuvent faire des êtres civiques. Et un être civique est un être conscient de son appartenance à un groupe humain, dont il dépend et auquel il participe.

 

Citoyenneté et nationalité

La tradition des druides enseignait qu’une partie des Gaulois était indigène, l’autre venue du Nord et d’Outre-Rhin, car le Rhin a toujours paru la limite des Gaules. Ainsi, la fusion des races a commencé dès les âges préhistoriques. Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation.

Jacques Bainvile – Histoire de France

Parce qu’au moment de la Révolution, l’État s’est déclaré incarnation de la nation, le langage politique français tend à confondre nationalité et citoyenneté. On dit par exemple couramment que l’État accorde la nationalité française à telle ou telle personne. Mais il s’agit là d’un abus de langage. L’État, en effet, ne peut pas accorder une nationalité : il ne peut qu’accorder une citoyenneté, c’est-à-dire un statut légal. Et ce n’est pas la même chose.

La nationalité concerne l’appartenance à une nation. C’est-à-dire à un ensemble humain ayant en commun des traits culturels, linguistiques, comportementaux, historiques et autres et se reconnaissant mutuellement une communauté d’identité. L’appartenance à une nation est un fait culturel : elle se constate, elle ne se promulgue pas. On peut être citoyen sans pour autant appartenir à la nation dominante sur le territoire (les Gens du Voyage vivant en France, par exemple, sont généralement citoyens français, sans pour autant appartenir, stricto sensu, à la nation française : ils ont des us et coutumes spécifiques, une vision du monde particulière, des traditions propres, qui diffèrent de celles de la plupart des Français. Et cela ne les empêche pas d’être des citoyens), tout comme on peut appartenir à la nation sans nécessairement être un citoyen (certains Québécois se considèrent comme nationalement plus proches de la France que de la Grande-Bretagne, tout en étant officiellement des sujets britanniques et des citoyens canadiens ; entre 1870 et 1918, de nombreux Alsaciens étaient des citoyens allemands, tout en se considérant comme membres de la nation française). Cette distinction est très importante : ne pas faire la différence entre le légal et le réel est l’un des plus sûrs moyens de tomber dans l’amoralité.  C’est pour cela qu’il est capital de ne pas confondre l’État (entité légale) et la nation (entité culturelle). On peut bien entendu étendre le raisonnement à d’autres groupes humains : le fait d’être officiellement le géniteur d’un enfant (statut légal) ne fait pas nécessairement de vous son géniteur réel (statut biologique), ni même le père qui l’éduque (statut relationnel).

Le civisme peut en effet s’appliquer à d’autres formes de groupe qu’à la nation : il y a une forme de civisme pour tout groupe humain, qu’il s’agisse de la cellule familiale, d’une association, d’un parti, d’un club ou autre. Mais la nation est, à l’exception de l’humanité entière (pour laquelle n’existe pas de notion de communauté mutuellement reconnue par tous et chacun), l’ensemble le plus vaste auquel on puisse appartenir et celui qui illustre le mieux la notion de civisme. On appartient à une nation quand on en parle la langue, qu’on en partage les coutumes et la manière de vivre, qu’on transmet ses traditions, qu’on se situe dans son champ culturel. Bref : quand on en applique le nomos.

civisme et famille

De la famille à la nation, les occasions et les modalités du civisme sont multiples.

Thesis, physis et nomos

En grec ancien, la notion de loi peut être traduite par trois termes différents, qui, tous, peuvent nous aider à appréhender les différences entre citoyenneté et civisme :

  • La thesis correspondait à la loi écrite. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui le droit positif. La connaissance de la thesis est nécessaire à la fois au citoyen et à l’homme soucieux de civisme, puisque c’est elle qui définit les droits et les devoirs officiels, ce qui est licite et ce qui ne l’est pas.
  • La physis (ou phusis) correspondait à la notion de nature, au sens très large du terme (on dirait aujourd’hui qu’il s’agit de l’intégralité des phénomènes existant). Il s’agit d’un concept très vaste, et qui est à l’origine d’un grand nombre de questions et de réflexions philosophiques, des présocratiques à Martin Heidegger. Pour le sujet qui nous intéresse ici, les philosophes grecs s’interrogeaient sur l’existence ou non d’une forme de loi naturelle : y a-t-il de grands interdits, des tabous universels, des modes de comportement humains qu’il soit possible de relier à une certaine nature ? Le débat n’est à ce jour toujours pas tranché : il semble bien qu’un certain nombre d’interdits et de coutumes soient nécessaires pour passer des caps civilisationnels spécifiques mais cela ne veut pas pour autant dire qu’ils soient universels. L’absence de grands universels clairement établis est souvent employée de nos jours comme excuse pour des comportements déviants : on estime en effet que, puisqu’il n’y a pas de physis, si l’on ne connait pas la thesis on doit être excusé de ses comportements. Mais c’est considérer la notion de société uniquement du point de vue de l’individu, et à sa convenance. Car un individu qui se rend coupable de crimes, même s’il ignore qu’il s’agit de crimes, n’en est pas moins toxique pour la cité (il l’est même davantage : celui qui sait que ce sont des crimes peut, dans une certaine mesure, être raisonné; celui qui l’ignore et qu’on excuse n’a aucune raison de ne pas recommencer) et, à ce titre, peut à bon droit en être écarté. C’est, également, oublier que, quoi qu’on en dise, aucune société ne tolère le meurtre, la violence, le viol, le vol, etc. Certes elles ne les qualifient pas toutes de la même manière mais il y a bel et bien une constante dans le fait de punir certains actes et d’en valoriser d’autres. C’est, enfin, faire peu de cas du troisième aspect des choses : le nomos.
  • Le nomos, correspond à l’ensemble des us, des coutumes, des modes de vie en société qui ne sont pas inscrits dans la thesis mais que l’on attend tout de même que vous respectiez. Ce sont toutes les règles implicites, qui concernent parfois des actes anodins, mais qui, quand elles sont respectées, disent que vous êtes à la fois conscient de leur existence et soucieux de leur respect. Le nomos change selon les lieux, les peuples et les nations, mais il n’en est pas moins important. Par exemple, la loi ne vous condamnera pas si vous riez devant un cortège funéraire ou placez votre voiture à côté du cimetière en mettant une musique de merde à fond. Elle ne vous condamnera pas non plus si vous tutoyez le policier qui vient de vous arrêter. Elle ne vous punira pas davantage si vous ne portez pas de noir à un enterrement, si vous vivez des aides sociales tout en crachant sur la collectivité, si vous ne vous signez pas en entrant dans une église, si vous vous réjouissez de la victoire d’une équipe de foot étrangère contre celle de votre pays, et ainsi de suite. Tout cela est toléré par la thesis. Mais dans tous ces cas, vous commettez une infraction envers le nomos. Pour les Grecs anciens, le nomos va même au-delà de ces simples comportements : il concerne aussi les liturgies. Sacrifier aux dieux de la cité et participer aux grandes manifestations collectives fait partie de l’observation du nomos. D’ailleurs les métèques (étrangers résidant durablement dans la cité) n’étaient pas tenus d’observer les cultes officiels, leur absence de droits civiques importants s’accompagnant d’une réduction de leurs devoirs.

C’est dans la conjugaison de ces notions que se situe sans doute quelque chose qui se rapproche de la notion moderne de civisme, et en particulier dans la notion de nomos.

Sacrifier aux dieux de la cité

L’équité est l’essence même de l’homme honorable. Il la pratique d’après les rites, la manifeste avec humilité, et l’accomplit en toute sincérité. Un tel homme mérite le nom d’homme honorable.
Confucius

Car le civisme va au-delà du respect de la loi écrite et du droit positif : il implique une participation active dans la cité. L’être civique a conscience de son appartenance à un groupe humain et que cette appartenance l’oblige. Au contraire de la citoyenneté, le civisme se compose de davantage de devoirs que de droits. Le premier de ces devoirs étant de sacrifier aux dieux de la cité.

Que peut-on comprendre par cette expression ? Doit-on y voir l’obligation d’une conversion religieuse ? Certes non. D’ailleurs la pensée antique ne connaît pas la notion de religion au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Elle considère le sacré comme universel et non détaché du monde physique ; ce qui change, en revanche, d’un lieu à un autre, c’est la manière dont les hommes entretiennent un rapport avec le sacré. Qu’il s’agisse des cultes locaux grecs ou, bien plus tard, du culte impérial romain, la foi n’est pas exigée. Elle relève d’une opinion personnelle dont personne n’a rien à carrer, du moment qu’on observe les rites.

L’observation des rites, c’est-à-dire des conventions sociales du groupe auquel on appartient, est l’une des racines du civisme. Et cette observation est elle-même le fruit d’une prise de conscience : je ne suis pas seul au monde ; j’appartiens à un ensemble humain. Cette appartenance n’est pas inconditionnelle : pour être reconnu par mes pairs, je dois la manifester par un comportement spécifique.

civisme et moralité

Le civisme n’a rien à voir avec l’attachement que l’on peut avoir ou pas envers le régime en place. Il s’agit, bien plutôt, de la fierté personnelle qu’il y a à ne pas se comporter en parasite.

Le civisme et l’honneur

L’homme honorable attend tout de lui-même ; l’homme de peu attend tout des autres.
Confucius

Le civisme a donc beaucoup à voir avec la notion d’honneur et de groupe d’honneur : il consiste à se comporter non pas seulement comme la loi officielle nous y oblige mais comme la loi morale et les traditions de notre groupe définissent un membre utile, responsable et méritant de ce groupe, qui en comprend les rites et en observe les coutumes. En d’autres termes : un être capable de participer à la survie et à la perpétuation du groupe dans le temps.

C’est à ce titre que le civisme est à considérer de plein droit comme l’une des vertus viriles cardinales, en cela qu’il participe à la virilité d’un groupe, telle que définie par David D. Gilmore : La virilité est la barrière qu’érige une société contre sa propre entropie, ses ennemis humains, les forces de la nature, le temps, et toutes les faiblesses humaines qui mettent en danger la vie du groupeCet esprit-là n’a rien à voir avec la citoyenneté, et surtout pas avec la citoyenneté contemporaine, qui ne coûte rien et n’oblige à pas plus. Et il n’a rien à voir non plus avec le respect de la loi positive au sens strict du terme. Dans bien des cas, pour faire preuve de civisme, il peut même falloir contrevenir à la loi, notamment lorsque celle-ci est scélérate ou qu’elle viole les intérêts du groupe .

Car faire preuve de civisme, c’est d’abord et avant tout savoir, quand la chose est appropriée, faire passer l’intérêt du groupe avant son intérêt propre. Comprendre que nous n’existons que dans le groupe et que celui-ci est le garant de notre propre survie et de nos propres libertés : sans groupe, sans nation, sans société, donc sans norme, il n’y a de liberté pour personne ; il n’y a que la liberté du lion de dévorer la gazelle ; la liberté du renard libre au milieu des poules libres. Le civisme implique la reconnaissance et le respect de ces normes, non pas parce que nous les trouvons vertueuses à titre personnel mais parce qu’elles sont des normes, et à ce titre, structurantes pour la société. Cela ne veut pas dire qu’il faille accepter toutes les normes sociales, et se complaire dans un conformisme obtus ; mais cela veut dire qu’il convient de ne les remettre en question que lorsque cette remise en question est dans l’intérêt du groupe, et non pour répondre aux revendications de quelques-uns, ni pour flatter notre propre autocomplaisance ou caresser dans le sens du poil notre tendance au virtue signaling.

Dernier point, mais d’une grande importance : le civisme est détaché de toute notion de réciprocité. On ne fait pas preuve de sens civique parce qu’on espère quoi que ce soit en retour : ni récompense, ni remerciement, ni honneur. On fait preuve de sens civique parce que l’on souhaite vivre dans une société où l’acte que l’on vient d’accomplir serait la norme, et la moindre des choses qu’on puisse espérer d’un membre de cette société.

 

Illustrations :Chad Madden Dawid Zawiła Fancycrave Andrew Amistad

Martial
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