Vertus cardinales #1 : une brève histoire de l’honneur

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Honneur et discipline

De toutes les vertus masculines traditionnelles, l’honneur est sans doute la plus couramment évoquée, tout en étant la plus difficile à définir. Aussi lui consacrerons-nous au moins deux articles : l’un destiné à en expliquer les tenants et aboutissants et à définir le propos (c’est celui que vous avez sous les yeux) et l’autre présentant une réflexion au sujet de l’honneur aujourd’hui, de ce qu’il en reste et de ce qu’on peut faire de cette notion au quotidien. 

Si l’honneur est une notion très largement répandue, elle ne se laisse pas aisément définir. Il semblerait que chaque culture, chaque époque, ait défini comme honorables certains types de comportements (surtout masculins, ou, à tout le moins, masculins dans le cas qui nous préoccupe ici) et comme déshonorants certains autres comportements, parfois d’une manière qui peut nous sembler arbitraire. Ainsi, la piraterie (l’Odyssée en témoigne) n’a rien de honteux pour un Grec de l’Antiquité; mais un gentilhomme français de l’Age Classique ne saurait songer à s’y livrer, tout pétri qu’il soit de culture antique. La ruse de guerre, selon les cultures, a pu être honorable (voire prestigieuse) ou honteuse. Et ainsi de suite.

Pourtant, l’honneur semble bien être au cœur des préoccupations de nombre de nos ancêtres, qu’ils soient nobles ou brigands, paysans ou soldats. L’honneur de la légion ou celui de la paroisse, celui de la lignée ou celui de la bande … lisez Racine, Corneille ou Shakespeare, et vous y verrez l’honneur mentionné dix fois par pièce au minimum, et généralement associé à l’idée de virilité. Un homme n’est un homme que s’il est homme d’honneur.

Il n’y a plus guère que dans un petit nombre de groupes masculins, tels que l’armée, que l’on parle encore un peu d’honneur.

Définir l’honneur

Mais qu’est-ce que l’honneur exactement ? Si on voulait en donner une définition rapide, on pourrait dire qu’il s’agit de la manifestation extérieure et visible de la vertu. La formule est jolie mais ne fait que repousser le problème, puisqu’elle exige alors que vous définissiez la vertu, ce qui n’a rien d’aisé non plus. On pourrait aussi le définir comme un synonyme de l’intégrité. C’est un concept pratique pour une définition moderne, mais qui ne considère que le petit bout de la lorgnette et limite l’honneur à ses avatars les plus proches de nous.

Le fait est que cette notion, pour laquelle sont morts en duel des dizaines de milliers d’hommes, et qui a motivé autant d’actes héroïques que de crimes, a quasiment disparu de la mentalité des hommes occidentaux d’aujourd’hui. On la retrouve encore ici et là, dans quelques corps constitués (armée, police…), au sein de certaines mafias ou autres groupes masculins fermés. Mais elle n’a plus rien de général, ni d’évident.

L’anthropologue Frank Henderson Steward a beaucoup travaillé sur la notion d’honneur masculin et a tenté d’en définir les grands invariants. Il distingue, en particulier, deux modes, différents mais complémentaires, de l’honneur : l’honneur horizontal et l’honneur vertical.

Honneur horizontal

On peut définir l’honneur horizontal comme le fait de gagner le droit d’être respecté par ses pairs. Il s’agit donc de l’opinion formée sur votre compte par un groupe défini, composé de personnes égales à soi-même. Typiquement, c’est le respect d’un soldat pour son compagnon d’armes, d’un baroudeur pour son copain d’infortune, d’un écrivain pour un autre écrivain, et ainsi de suite. C’est l’honneur horizontal qui fait qu’un chevalier salue courtoisement son rival, en qui il reconnaît l’un des siens. L’honneur horizontal encore qui fait que, bien qu’ennemis, Achille et Hector s’estiment (c’est d’ailleurs parce qu’il ne traite pas le corps d’Hector comme il le devrait après l’avoir vaincu qu’Achille se déshonore).

Attention, toutefois : le respect dont on parle ici est le respect véritable. Pas cette notion, éculée et tiédasse, selon laquelle chaque être humain aurait droit au respect, simplement parce qu’il se donne la peine d’exister. Qui veut concevoir ce qu’est l’honneur se doit, d’abord et avant tout, d’évacuer cette idée. Le respect, cela se mérite. Ce que nous devons à tout un chacun, c’est la politesse et un comportement civilisé, honnête et décent. Pas le respect.

Le respect, c’est ce qui se produit en vous, quand, regardant une autre personne, vous vous rendez compte qu’elle vit et agit conformément à des codes moraux que vous tenez en haute estime, et qu’elle se comporte non pas forcément comme vous, mais bien comme vous estimez que vous devriez vous comporter en pareil cas. Or l’honneur et le respect sont donc des formes de distinction. Une manière d’isoler un individu des autres et de le signaler comme un exemple à suivre. Par nature, ils ne peuvent donc s’appliquer à tous. C’est ce respect qui crée et fédère le groupe de pairs qui, en retour, reconnaît ou ne reconnaît pas des individus comme de nouveaux pairs.

Honneur horizontal

L’honneur horizontal, c’est la reconnaissance de ses pairs et la reconnaissance de l’appartenance à leur groupe.

L’honneur horizontal existe ou il n’existe pas mais il n’y a pas de juste milieu : soit vous êtes respecté par vos pairs, qui vous considèrent comme l’un des leurs, soit vous ne l’êtes pas. On peut, ici, penser à la célèbre formule maçonnique (héritée de rituels de compagnonnage) : à la question « Êtes-vous Franc-Maçon ? », il est d’usage, au moins dans les premiers grades, de répondre : « Mes frères me reconnaissent comme tel ». C’est bien la reconnaissances des frères qui fait le Maçon, et rien d’autre. A bien des égards, l’honneur horizontal est, pour le groupe, une façon de faire la différence entre l’extérieur et l’intérieur, entre eux et nousOn peut voir l’honneur horizontal comme une sorte de carte d’un club très sélect. Pour l’obtenir, il faut déjà remplir certains critères, sans quoi on ne prendra même pas votre candidature en considération ; tant que vous disposez de la carte, vous avez accès au club et pouvez jouir des privilèges réservés aux membres ; mais si les autres membres jugent que vous ne remplissez plus les critères ou si vous ne respectez pas les règles du club, vous pouvez perdre la carte à tout instant. Et dans l’ensemble, il est bien plus facile de perdre la carte que de l’obtenir.

Pour que l’honneur horizontal existe, il est nécessaire qu’existent un groupe et un code d’honneur.

Le groupe

L’honneur horizontal, on l’a vu, s’exprime au sein d’un groupe de pairs, qui vivent ou tentent de vivre selon le code d’honneur en question. Il est entendu au sein du groupe que chacun adhère aux valeurs du code d’honneur et que celles-ci ne sont pas susceptibles d’être remises en question à tout instant. L’adhésion au code n’a pas besoin d’être explicite, ni revendiquée, de même que celle au groupe : ainsi, vous appartenez à votre groupe familial et serez jugé selon les valeurs du code de votre famille, que vous le vouliez ou pas. Idem pour les groupes professionnels (pas besoin qu’existe un ordre professionnel, ni un code explicite, pour qu’existent des jugements), amicaux, religieux, associatifs, etc.

Parce que l’honneur est une question de respect, le groupe doit être constitué d’égaux, sans liens hiérarchiques, de sorte que chacun puisse librement reconnaître ou ne pas reconnaître les vertus des autres, sans rien risquer ni espérer de bénéfice de son jugement. C’est également, par effet de retour, le respect que vous éprouvez envers les autres membres du groupe qui donne de la valeur au jugement qu’ils émettent à votre égard : si vous les méprisiez, peu vous importerait qu’ils vous respectent ou pas. Il est important que ce groupe soit plus ou moins fermé : l’appartenance au groupe se gagne, que ce soit par la cooptation des autres membres, par des épreuves d’admission ou par un rituel d’initiation. Mais en tous les cas, il ne saurait être question que le groupe soit ouvert au tout venant. A bien des égards, l’inclusivité et la démocratie absolue s’opposent à la notion d’honneur, forcément exclusif et aristocratique (ce qui ne veut pas dire qu’elle ne concerne que les nobles, mais qu’elle s’adresse à un petit groupe d’élus).

Il n’y a donc pas, au sens strict, d’honneur purement individuel : on n’est honorable qu’au regard d’un groupe de pairs qui nous jugent. L’équivalent solitaire de l’honneur, c’est-à-dire ce qui pousse à des comportements exemplaires même quand nul n’est là pour en témoigner, c’est la vertu, ou éventuellement la morale, et ce n’est pas exactement la même chose. L’honneur, lui, implique l’acceptation, et même la recherche, du jugement des pairs. Il s’agit d’un renoncement partiel à sa liberté de juger de ses propres actions, en considérant que les gens que l’on estime soi-même ou que l’on se donne pour exemples ont leur mot à dire quant à la valeur de ce que l’on dit ou fait.

Honneur et virilité

L’honneur est une qualité individuelle mais qui se définit dans le cadre d’un groupe de pairs.

Le code

L’honneur dépend de l’adhésion à un code, c’est-à-dire un ensemble de règles, explicites ou implicites, décrivant le comportement attendu de la part d’un membre du groupe. Ces règles ne sont rien d’autre qu’une liste de ce qui est honorable et de ce qui ne l’est pas. Généralement, un code d’honneur définit des comportements idéaux, très éloignés des comportements réels et quotidiens, et s’y plier est difficile. Ce qui est normal : si c’était facile, tout le monde serait honorable. Le code d’honneur est nécessairement fixe : il ne peut être modifié au gré des situations, ni des humeurs ou opinions de chacun. S’il ne l’était pas, chacun pourrait librement se déclarer honorable, en se contentant d’émettre un code ad hoc, correspondant à son comportement réel. Enfin, le code d’honneur est nécessairement plus contraignant que le réel et que la loi : obéir à la loi ou se conformer au réel n’a rien de particulièrement honorable, c’est seulement le lot commun. Confondre le civisme (qui, par ailleurs, est également une qualité) et l’honneur est un biais courant, et la manière dont certaines personnes aiment à se parer des lauriers de l’honneur alors même qu’elles ont, tout simplement, eu peur de se faire taper sur les doigts.

Certains codes sont explicites (code de chevalerie, bushido, règle de Saint Benoît…), d’autres sont implicites, mais même les codes non-dits sont, en pratique, respectés. Quiconque parvient à suivre le code d’honneur de manière, sinon exemplaire, du moins satisfaisante, mérite le respect de ses pairs et est, en retour, légitime à émettre ou à retirer son propre respect. En revanche, qui renonce au code, s’y oppose frontalement ou échoue à le mettre en pratique perd son honneur, et, avec lui, le droit d’être compté parmi les pairs.

Sans forcément que cela mène systématiquement à l’exclusion du groupe, la perte d’honneur est une forme de honte, à la fois individuelle (la personne a conscience de l’accroc à son honneur et de la nécessité de réparer ses fautes) et collective (le groupe s’estime déshonoré d’avoir une telle personne parmi ses membres et peut, lui aussi, estimer qu’il doit réparer les torts commis par l’un de ses membres). Le déshonneur, c’est donc ce qui arrive quand un individu cesse de se soucier d’obtenir de ses pairs le droit au respect. Et quiconque est capable de vivre sans honte ni remords, quoi qu’il ait pu faire, est incapable de concevoir ce qu’est l’honneur.

Honneur vertical

A l’inverse de l’honneur horizontal, l’honneur vertical consiste à reconnaître la supériorité de ceux qui le méritent, que ce soit par leur vertu, leurs capacités, leur rang, les services qu’ils rendent à la communauté, et ainsi de suite. Si l’honneur horizontal ne connaît aucune hiérarchie, l’honneur vertical, lui, est compétitif : il ne va pas seulement à ceux qui adhèrent au code, mais à ceux qui y excellent. L’honneur vertical est issu de l’honneur horizontal et ne peut exister sans lui. Il est la manière dont les membres du groupe distinguent l’un des leurs. Prenons deux exemples, tout à fait triviaux, pour y voir plus clair :

  • Vous intéressant depuis longtemps à la menuiserie en amateur, vous venez de terminer votre premier buffet. Votre femme le trouve absolument extraordinaire. Par ailleurs, trois menuisiers professionnels vous assurent également qu’il est d’une qualité exceptionnelle. De quel jugement devriez-vous être le plus fier ? De celui des menuisiers, bien entendu : ce sont eux qui constituent le groupe de pairs, évaluant et glorifiant le travail d’un de leurs semblables. Ici, le groupe est celui des menuisiers. Le code implique de réaliser des meubles de qualité. 
  • Vous êtes le père de Marcel Pagnol et venez de réaliser le fameux doublé du coup du roi des bartavelles. Vous y avez gagné l’admiration de votre fils (qui de toute façon vous adule) et celle de votre beau-frère, chasseur confirmé qui a toujours rêvé de réaliser un tel exploit. C’est bien entendu l’admiration du pair qui compte, et qui constitue un honneur vertical, et non celle de votre petit Marcel, certes charmant, mais qui n’a jamais tiré au fusil de sa vie. Le groupe, ici, est celui des chasseurs. Le code implique de chasser des gibiers rares ou prestigieux et de les tuer dans les règles de l’art. Si le père Pagnol avait réalisé le même coup en « trichant » (par exemple en utilisant une mitrailleuse au lieu du fusil de chasse), il se serait de facto exclu du groupe des chasseurs : ne prenant pas part à l’honneur horizontal, il ne pourrait donc recevoir aucun honneur vertical. 

L’honneur vertical peut donc être considéré comme une forme de décoration ou de médaille, octroyée par les pairs, qui élèvent l’un d’eux au-dessus de la mêlée, tel le chef d’antan que l’on soulevait sur le bouclier. Mais l’honneur vertical ne réside pas seulement dans le fait d’être félicité ou médaillé par ses pairs. Il réside également (et même surtout) dans le fait d’avoir l’humilité et la clarté d’esprit nécessaires pour distinguer et féliciter un pair qui n’est pas soi-même, quand celui-ci le mérite. Et il y a, en la matière, autant d’honneur à donner qu’à recevoir.

Honneur et masculin

On peut considérer l’honneur individuel comme la somme de la réputation, de l’estime de soi et du mérite.

Honneur individuel

L’honneur d’un homme est donc la rencontre entre l’estime qu’il a de lui-même (et qui est issue du jugement de ses pairs, qui confirment ou infirment la validité de son comportement), le respect reçu de ses pairs, le respect témoigné à ses pairs, les félicitations et distinctions qu’il mérite et les félicitations et distinctions qu’il sait accorder aux autres. Le tout en accord avec un code de comportement particulier, exigeant et contraignant. Il s’agit d’une forme de notoriété au sein de ses pairs, impliquant une certaine admiration ou une forme minimale de respect. On peut considérer l’honneur d’un homme comme la conjugaison de sa réputation, de sa vertu et de son mérite. 

Bien qu’une forme de narcissisme existe dans l’honneur, l’homme d’honneur se distingue de Narcisse, en cela que son honneur n’est pas une fin en soi : il est la manifestation de ses qualités, reconnues par ses pairs, et non un plaisir personnel dénué de fondement.

Le contenu du code

Bien que l’honneur soit universel et qu’il concerne aussi bien les hommes que les femmes, ses manifestations varient selon les époques, les cultures et les sexes. Mais typiquement, une fois ôtés les oripeaux culturels, on se retrouve, peu ou prou, toujours avec les mêmes choses : des femmes, on attend chasteté, tempérance et empathie. Des hommes, bravoure, compétence, sagesse, maîtrise de soi et force.

Et ce n’est pas sans raison. L’honneur, en effet, fait partie des constructions sociales contribuant à canaliser les comportements individuels et à faire en sorte que chacun œuvre dans l’intérêt du groupe (qu’il s’agisse de la famille, du clan, de la tribu…). Si l’on remonte aux temps anciens et qu’on s’imagine un système tribal, il n’est pas difficile de réaliser en quoi l’honneur était utile à la survie collective. On attendait des hommes qu’ils soient les protecteurs armés de la tribu, mais aussi qu’en l’absence de police, de loi ou de tribunaux, ils assurent le maintien de l’ordre au sein du clan. La force et la bravoure étaient nécessaires pour incarner le rôle de guerrier, tandis que la maîtrise de soi et la sagesse permettaient d’espérer un minimum de paix à l’intérieur de la société. La compétence, enfin, leur permettait de pourvoir aux besoins du groupe en tant que producteurs (de nourriture ou d’objets d’artisanat) et donc de fonder une famille, c’est-à-dire d’assurer l’avenir du groupe. Protéger, procréer et pourvoir : les 3P, rôle traditionnel de l’homme. On en revient toujours là.

Les hommes qui faisaient montre de telles qualités étaient reconnus par leurs pairs en tant qu’hommes (honneur horizontal) ; ceux qui manquaient à leurs devoirs, n’étant pour le groupe que des parasites incapables de remplir leur part du travail collectif, étaient en revanche frappés de déshonneur, voire exclus. Ceux qui excellaient à leurs tâches (que ce soit comme guerriers, comme artisans, comme sages…) étaient tout particulièrement respectés.

Honneur et devoir

L’honneur est indissociable du devoir, c’est à dire du respect d’un code.

Honneur et violence

Les privilèges accordés à l’homme d’honneur étaient assez motivants pour le pousser à défendre son honneur et sa réputation quand ceux-ci étaient attaqués, ou à tenter de réparer les déshonneurs causés par sa propre inconduite, ou même celle de ses enfants ou proches. Ainsi, toute atteinte à l’honneur d’un homme pouvait impliquer une demande de réparation immédiate, et bien souvent par les armes : à une époque où la réputation de courage ou d’intégrité de quelqu’un constitue l’absolu sésame de toutes ses relations (à la fois son CV, ses lettres de recommandation et la qualité de ses réseaux), la laisser ternir équivalait à accepter une forme de mort sociale. Prendre les armes pour défendre votre réputation prouvait, à tout le moins, votre courage et votre adhésion au code commun de l’honneur : c’était donc l’affirmation que vous faisiez, bel et bien, partie du club.

Cette notion de l’honneur que l’on peut venger, défendre par la violence, ou pour lequel on peut mourir l’épée à la main et un sourire aux lèvres, si elle n’est pas dénuée de relents romantiques, a toutefois, très vite, été perçue comme un danger pour le groupe. Aussi les duels ont-ils été strictement codifiés : dans l’Odyssée, on voit ainsi Ulysse prouver sa valeur face à un Phéacien, mais seulement au pugilat (combat à mains nues) ; le tournois médiéval, s’il ne met pas fin à la pratique du duel sauvage, canalise et organise la violence entre chevaliers et permet d’en conserver au moins une partie dans des limites strictes et réglementées. Idem, pour ce qui concerne les paysans, des jeux de type soule, parfois très violents, où se jouait l’honneur d’un individu et celui d’un village.

En France, bien que le duel judiciaire ait été interdit après 1547 (le dernier en date ayant été le fameux combat opposant François de Vironne, seigneur de La Châtaigneraie, au jeune Guy Chabot de Saint-Gelais, baron de Jarnac), il se poursuivit dans les faits sous la forme de duel du point d’honneur, jusqu’à son interdiction définitive par Richelieu en 1626. Il faut dire que les duels d’honneur tuaient alors, même en temps de paix, plus de gentilshommes que ne l’avaient fait les Guerres de Religion : le pouvoir royal ne pouvait tolérer que se décime ainsi le groupe social dont il tirait la plupart de ses cadres.

Cette interdiction n’empêcha pas les hommes estimant leur honneur atteint de chercher réparation par les armes. Sans doute y a-t-il, aux tréfonds de l’âme virile, une racine de violence qui, certes, peut être codifiée, dirigée, canalisée, mais jamais anéantie. Entre les écoliers rivaux qui se donnent rendez-vous à la récré pour se casser la gueule et le gentilhomme qui, les yeux dans les yeux, balance son gant au visage d’un autre en murmurant « Monsieur, vous m’en rendrez raison. », il y a une différence de méthode et de degré d’élégance, certes. Mais au fond, il s’agit de la même chose.

Pour autant, il ne faudrait pas nécessairement voir dans la limitation des duels un accroc à l’honneur. Au contraire, il s’agit d’un rappel du rôle éminemment social de l’honneur, destiné à produire des individus capables de tirer le groupe vers le haut, et non de sacrifier ces individus en vain. Aussi, au fil des siècles, le code d’honneur traditionnel s’est-il enrichi de vertus supplémentaires, telles que la magnanimité, la tempérance, la bienveillance, le pardon, la galanterie, ou encore le fair-play. Toutes notions destinées à prémunir des excès de défense du point d’honneur.

Voilà donc pour une première approche de l’honneur en tant que phénomène social et historique, tant d’un point de vue collectif que d’un point de vue individuel, jusqu’à une date assez récente. Dans un prochain article, nous étudierons l’honneur viril aujourd’hui, les causes de sa relative disparition, et nous interrogerons sur ses diverses modalités et possibilités de survivance, voire de renaissance.

Pour consulter les autres parties de cette série :

Vertus Cardinales #2 : honneur et intégrité

 

Illustrations : Craig Whitehead Aldo De La Paz Ricardo Rocha Conner Murphy Matt Briney Igor Ovsyannykov

Martial
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