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Parce que l’Homme est un animal qui vit en société, il interagit quotidiennement avec un grand nombre de ses congénères. Et ces congénères ne sont égaux ni en capacités, ni en termes de relations avec lui. Il lui faut pourtant agir, à l’égard de chacun d’entre eux, d’une manière qui permette et favorise l’existence du groupe social, c’est-à-dire en respectant un certain nombre de règles, de contrats implicites ou explicites mais reconnus par tous. Cultiver le sens de la justice revient, bien souvent, à connaître ces règles, à les observer et à respecter les limites et frontières tracées par chacun.

Définir la justice

Au nom du Tout-Puissant, de Saint Michel et de Saint Georges, je te donne le droit de porter l’épée et de rendre la justice.
Rituel d’adoubement – Excalibur

Parvenir à une définition absolue et universelle de la justice relève de la gageure : théologiens et philosophes se sont penchés sur la question des siècles durant, sans jamais parvenir à cerner le concept avec exactitude. A l’instar du Beau et du Vrai, le Juste est une idée que nous saisissons mais qui, dans le même temps, nous échappe.

Thomas d’Aquin parvint néanmoins, dans la Somme théologique et le Commentaire à l’Éthique à Nicomaque, à une définition certes imparfaite mais qui a le mérite, parce qu’elle est à la fois succincte et assez précise, d’être opérative : il définit la justice comme une vertu cardinale, qui oriente ou modifie nos actions sociales, et qui exige que l’on traite chacun selon ce qui lui est dû. Il voit la justice comme la plus haute des valeurs humaines, puisque c’est celle qui, en optimisant les bonheurs individuels, maximise le bonheur collectif et permet donc la survie de la société. Dans l’Ancien Testament, d’ailleurs, les hommes de haute vertu ne sont pas qualifiés de bons, car la bonté (et nous y reviendrons dans l’article qui sera consacré à la vertu de miséricorde) n’est pas la justice ; elle est même une suspension temporaire de la justice. Les hommes de haute vertu sont qualifiés de justes (tzadikhim).

Le souci avec la définition de Thomas d’Aquin, c’est qu’elle pose immédiatement une autre question : quels sont les devoirs que nous avons vis-à-vis des autres ? et de quels autres ? Une part d’arbitraire et de morale personnelle entre forcément en ligne de compte ici. Mais on peut considérer que les devoirs que nous avons sont ceux, proches de la notion de civisme, qui se rapportent au bien-être général du groupe auquel nous appartenons. Or nous appartenons à plusieurs groupes à la fois : famille, clan, entreprise, nation… et chacun de ces groupes a ses propres lois.

Le sentiment de justice est donc fortement lié au pacte social propre à un groupe humain en particulier (respect du nomos), tout en ayant des aspects universels (respect de la phusis). Elle est en revanche moins liée au droit positif (thesis) : certes, on attend de l’homme juste qu’il observe la loi, mais seulement quand celle-ci ne contrevient ni au nomos, ni à la phusis. La justice reviendrait donc à punir ceux qui enfreignent les règles, à honorer ceux qui les respectent et à favoriser la vie et la cohésion du groupe. Elle implique donc de penser au-delà de soi, au-delà de l’individu, et de considérer celui-ci non comme un absolu mais comme la partie d’un tout : le groupe, la famille, le clan, la société, la nation, la civilisation.

palais de justice

On ne parlera pas ici de la justice qui se rend dans les palais de même nom, mais bien de la vertu morale de justice.

La justice s’apprend

On ne naît pas juste : on le devient. Et on le devient d’abord en apprenant ce que sont nos droits et ce que sont nos devoirs. Quelles sont les lois, explicites ou implicites, qui gouvernent les groupes auxquels nous appartenons. Tout cela s’apprend au contact de ces groupes, par leur fréquentation et les interactions que nous avons avec eux.

Ainsi, dès notre plus jeune âge, apprenons-nous par exemple que lorsque nous causons du tort à quelqu’un, il est juste de vouloir réparer ce tort. Un tort moral se contente d’une réparation morale (excuses, par exemple), un tort physique exige une réparation physique (remboursement ou autre). Nous apprenons aussi que lorsque nous engageons notre parole, nous devons la tenir. Et si ces attitudes nous semblent justes ou vertueuses, c’est parce que, dans tous les cas, nous plaçons l’harmonie du groupe au-dessus de notre confort personnel : il serait bien plus confortable pour nous de ne pas nous excuser, de ne pas rembourser nos dégâts, ou encore de ne tenir notre parole que quand ça nous arrange. Mais nous n’aimerions pas vivre dans une société où chacun agirait de la sorte. Agir avec justice c’est donc, aussi et d’abord, agir avec humilité, en comprenant que nous ne sommes pas différents des autres, que nos intérêts ne sont pas supérieurs aux leurs et que nous avons des comptes à rendre au groupe qui nous entoure, nous héberge, nous protège et permet notre existence.

Cette humilité, toutefois, ne doit pas nous amener à l’oubli de nos propres intérêts : la Bible, par exemple, encourage très clairement (d’abord dans le Lévitique, puis, en citation, dans les Évangiles), à aimer ton prochain comme toi-même. On prend souvent ce commandement pour un encouragement à un amour sans limite ; mais c’est oublier la deuxième moitié de l’injonction : comme toi-même indique clairement qu’on ne peut aimer l’autre qu’avec mesure, et que le degré d’amour qui est souhaitable n’est pas l’oubli de soi mais bien la considération de l’autre comme un égal.

justice et miséricorde

Il ,ne faut pas confondre la justice avec l’empathie, la générosité ou la miséricorde, qui sont, au contraire, des exceptions à la justice. Exceptions souvent utiles, voire nécessaires, mais exceptions néanmoins.

Limites et barrières

Nourrir un sentiment de justice s’apprend, donc. Mais le pratiquer au quotidien également. Car les embûches sont nombreuses.

La première et la plus courante d’entre elles est l’apathie. Elle nous menace en permanence. C’es l’apathie qui nous alourdit le cœur et l’âme et nous empêche de prendre conscience des accrocs à la justice qui nous entourent et dont nous sommes témoins au quotidien. Il existe des injustices dans notre famille, dans notre communauté, au sein de notre nation ou de notre civilisation et nous ne nous en rendons, bien souvent, même pas compte ; ou, si nous nous en rendons compte, nous prétendons que cela ne nous concerne pas.

Mais un autre danger courant est, à l’opposé de l’apathie, la surexcitation morale est également un danger pour le sens de la justice. En effet, s’il est délétère d’ignorer des injustices auxquelles nous pourrions remédier, il est tout aussi délétère de nous indigner de celles pour lesquelles nous ne pouvons rien. La sympathie pour des causes lointaines, et qui nous échappent, pour des causes illusoires, ainsi que l’indignation à peu de frais, ne sont bien souvent que les cache-sexes d’une misère morale qui, par ailleurs, se marie très bien avec l’apathie envers ce qui nous est proche.

Car si l’homme juste sait que la justice doit s’exercer y compris quand cela ne le touche pas personnellement, voire quand cet exercice se fait à son désavantage, il sait aussi qu’il est inutile et vain de se passionner pour une cause à laquelle il ne peut rien : la révolte contre le réel n’est rien d’autre qu’une forme d’hubris ou de virtue signaling.

Faire la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, entre ce où la justice doit s’exercer et ce où elle ne peut qu’être absente, entre ce qu’il est souhaitable de lui laisser et ce qu’il est préférable de lui enlever … tout cela demande un solide sens moral, mais aussi une bonne connaissance du monde, de la logique, des modes de fonctionnement des hommes et des sociétés. En bref : il ne peut y avoir de sens de la justice sans une approche correcte et rationnelle du monde.

Justice complexe

Rien n’est simple : faire la différence entre le juste et l’injuste est souvent très complexe.

Exercer la justice

Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint
Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins.
Georges Brassens

Nourrir un sentiment de justice ou d’injustice ne suffit pas : si l’on se contente de s’indigner ou de se satisfaire, on ne va jamais au-delà des mots et des principes. La justice demeure alors un simple accessoire esthétique, une jolie plume que l’on met sur le chapeau de sa morale ; ça n’engage à rien et c’est mignon. Mais c’est méprisable.

La question essentielle est donc : une fois une injustice constatée, que faire ? Râler, dire que c’est dégueulasse, attendre qu’un autre (Dieu, l’État, « quelqu’un »…) fasse le boulot à notre place … ce sont là des attitudes de Jeune Fille. Ni les belles paroles ni les Like sur Facebook ne changent rien à la situation réelle.

Bien entendu, nous n’avons pas, à l’échelle individuelle, la possibilité de changer le monde, de le rendre plus juste. Mais nous avons la possibilité d’agir selon la justice, à notre niveau, et aussi souvent que possible. Nous ne serons jamais entièrement justes, parce que nous sommes humains, et donc faillibles, mais nous pouvons tenter de l’être davantage. Quelques exemples du quotidien…

  • Sincérité : quand nous mentons par paresse, par commodité ou par plaisir de tromper, nous considérons que le droit de notre interlocuteur à la vérité vaut moins que nos caprices. Bien que le mensonge puisse parfois être fait pour son bien, la plupart du temps il s’agit d’une forme d’injustice.
  • Ragots : quand nous colportons des rumeurs au sujet d’une personne ou émettons des jugements négatifs à son égard en son absence, nous salissons son nom sans lui laisser la chance de se défendre. C’est également une forme d’injustice.
  • Au travail : il est juste que les employés d’une entreprise soient rémunérés en fonction de leurs mérites et de leur apport à l’entreprise. Juste également que celui qui prend le plus de risques personnels (le patron, dans le cas d’une petite entreprise) gagne davantage. Cet avantage se double toutefois d’une contrepartie car il est en revanche injuste que ce même patron s’augmente si l’entreprise perd de l’argent. Mais les employés eux-mêmes ne sont pas exempts des exigences de la justice : ainsi n’est-ce que justice qu’ils travaillent effectivement pour le temps prévu, et pour lequel ils reçoivent un salaire ; justice, aussi, qu’ils n’abusent pas de leurs avantages, ne se prétendent pas malades quand ils ne le sont pas, ou encore œuvrent effectivement à la bonne marche de l’entreprise.
  • Chez soi : le sens de la justice commence souvent par le simple fait de prêter attention à ses voisins. De ne pas se considérer comme un être isolé dont l’univers entier tourne autour du nombril, mais comme une partie d’un tout.  De comprendre que ses actes ont des conséquences et que si ces conséquences sont néfastes pour autrui, elles peuvent avoir à être réparées. Nul besoin d’être héroïque : cela commence tout simplement par le fait de ne pas ennuyer son entourage, de ne pas imposer sa musique trop forte à ses voisins ou de ne pas considérer qu’il y aura toujours « quelqu’un d’autre » pour prendre en charge telle ou telle nuisance commune. Ce n’est rien, ça semble anodin, mais dans la société autocentrée et solipsiste qui est la nôtre, c’est déjà beaucoup.

Nous avons, tous, au quotidien, notre lot de petits efforts à faire, dans l’espoir de nous montrer plus justes. Et ce n’est pas parce qu’ils sont petits qu’ils sont faciles, ni simples à réaliser.

La justice et la loi

Un dernier point mais non des moindres : une très forte proportion de nos contemporains considère les politiciens comme corrompus, avides, orgueilleux et, dans l’ensemble, toxiques. Et certainement à juste titre. Pourtant, un grand nombre de ces mêmes contemporains tend à ne pas faire de différence entre la loi et la justice : si c’est autorisé, c’est que c’est bien ; si j’ai le droit de faire cela, il n’est pas injuste que je le fasse. La légalité d’un acte est vue comme une justification de celui-ci. Or cette attitude est en contradiction avec la première, puisque la loi n’est rien d’autre que l’émanation des souhaits de ces mêmes corrompus avides, orgueilleux et toxiques. Agir selon la justice, ce n’est donc pas nécessairement se référer à la seule loi : c’est se référer à des codes généraux, qui certes peuvent contenir, mais dépassent et surpassent le seul droit positif. Si le droit est une composante majeure de toute société, il ne faut en effet pas oublier qu’il n’est, au mieux, qu’une fiction, et, dans le meilleur des cas, qu’une approximation de ce qui pourrait être réellement juste.

On confond aussi souvent la notion de justice avec la notion d’égalité. Or la justice est, par nature, inégalitaire : puisqu’elle consiste à donner à chacun selon ses mérites et les devoirs que l’on a à son égard, elle ne saurait, en aucun cas, parvenir au même résultat pour tous. Toute revendication d’une égalité de résultats et de traitements à tous égards est donc, fondamentalement, une réclamation d’injustice.  

Illustrations : Luke Michael Sebastian Pichler William Daigneault Bonnie Kittle

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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