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La charité a toujours été une vertu célébrée, non seulement par les grandes religions, mais aussi par nombre de grandes écoles de pensée : Cicéron, par exemple, soutenait que la caritas generis humani (la charité envers le genre humain, que l’on pourrait également traduire comme un souci du prochain) était l’une des plus hautes vertus. Pour autant, la charité a également toujours été l’objet, sinon de méfiance, du moins de mises en garde, tant elle peut mener à des excès. Une vertu, donc, qu’il est nécessaire de bien ordonner, afin, justement, qu’elle reste une vertu. 

Définir la charité

Qu’entend-on exactement par charité ? Souvent associée à l’idée de bienfaisance, elle ne se limite pourtant pas au fait de laisser une petite pièce au mendiant que l’on croise. Étymologiquement parlant, charité vient du latin caritas, qui signifie cherté : on peut donc y voir à la fois l’idée d’accorder une valeur élevée au bien-être et au bonheur matériel de son prochain et le fait que l’action qui découle de cela nous coûte quelque chose.

Qu’il s’agisse de la vertu théologale chrétienne, du pilier musulman de la Zakkat ou de la mitzvah juive de Tzedakka, la charité est considérée par toutes les religions du Livre comme non seulement une obligation, mais également une activité qui élève l’âme de celui qui s’y livre. Il serait cependant faux de penser que l’idée de redistribuer à la collectivité (ou, en tous cas, aux plus nécessiteux au sein de cette collectivité) une partie de ce que l’on possède date des religions monothéistes : dès l’Antiquité païenne, la pratique de l’évergétisme (qui consistait, pour une personne riche, à financer la construction d’un bâtiment public, à organiser des distributions de nourriture ou de vêtements, etc.) était largement répandue. Il était considéré comme sain, pour un individu qui avait connu une réussite matérielle certaine, d’œuvrer en retour pour la communauté.

La charité n’est pas toujours une question d’argent : parfois, c’est d’un peu de temps ou d’attention, dont l’autre a besoin.

Nul n’est une île : charité et société

Dans son acception générale, la charité peut donc être considérée comme une forme de prise de conscience : celui qui pratique la charité a réalisé qu’il n’est pas un être isolé mais qu’il est né, a grandi et a connu un certain bonheur matériel dans le cadre d’une certaine société. Et que ce cadre l’oblige. Même s’il est un self made man, il n’est jamais l’unique responsable de son sort et il a reçu, de la société, des bienfaits (éducation, protection, infrastructure ou même ne serait-ce que disponibilité et existence d’une clientèle) pour lesquels il s’agit de se montrer reconnaissant.

L’individu charitable contribue donc à entretenir la société grâce à laquelle et dans laquelle il vit. D’un point de vue cynique, on pourrait dire qu’il contribue surtout à assurer sa propre place dans cette société : en aidant matériellement les plus démunis, il justifie moralement le rôle qu’il tient, et les dissuade ainsi de se révolter et éventuellement de s’emparer pour eux-mêmes des biens dont il dispose, et dont il leur offre quelques miettes.

Ce point de vue, qui résume une critique marxiste classique quant au principe de charité judéo-chrétien, n’est pas entièrement faux. Mais il ne doit pas non plus faire oublier d’autres aspects de la démarche : l’être charitable, en effet, peut également avoir conscience de la fragilité de l’existence ; il peut avoir conscience du fait que, à quelques hasards près (naître dans une famille plutôt que dans une autre, rencontrer telle personne au bon moment, faire tel choix plutôt que tel autre…), il pourrait bien, lui-même, être à la place du miséreux à qui il fait l’aumône. Et qu’en ce cas, il préférerait sans doute vivre dans une société où la charité existe, plutôt que dans un monde qui la récuse.

Au même titre que le devoir d’hospitalité, on peut donc voir la charité comme une forme de souci de l’autre, de reconnaissance d’une humanité et d’une sensibilité communes : je fais œuvre de charité non pas parce que je m’estime d’une essence supérieure, qui me permettrait de faire pleuvoir sur le bas peuple des bienfaits d’ordre divin, mais bien parce que j’ai conscience qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre les membres de ce bas peuple et moi, que nous appartenons au même groupe humain, que nous nous reconnaissons mutuellement une communauté de destin. Certes, la vie, Dieu, le destin, mes propres qualités ou le hasard me placent dans une position plus confortable que la personne qui est en face de moi. Mais cela n’ôte rien au fait que nous partageons le même monde et la même humanité et qu’alléger les souffrances d’un seul être revient, in fine, à augmenter le bonheur collectif. L’individu dont on a calmé la faim ou dont on a en partie corrigé la misère sera moins tenté de se procurer par la violence ou le délit ce qui lui est nécessaire : ainsi, en lui faisant du bien, je contribue à amoindrir le mal et la douleur en général. Et plus précisément : au sein de ma propre communauté.

charite et gout du lointain

Il est facile de s’émouvoir pour le lointain : cela évite, bien souvent, de regarder ce qu’il y a sous nos yeux.

Cet aspect communautaire de la charité a toujours été présent : il ne s’agit jamais uniquement de donner dans le vide, simplement pour se débarrasser de biens jugés excessif, mais bien de contribuer à la société dans laquelle on vit. Ainsi, la plupart des religions du Livre établissent-elles que la charité doit en priorité s’exercer envers les autres membres de votre communauté (religieuse, en l’occurrence). Dans le cadre de la Sadaqa (l’impôt coranique de solidarité, dont la Zakkat est une des modalités), on est même autorisé à la dépenser pour faire aimer l’Islam au receveur (en d’autres termes : pour le convertir, et l’intégrer donc à la communauté).

Cette injonction passe mal aujourd’hui, car nous vivons une époque de relatif universalisme. D’ailleurs dans le cas des trois religions citées ici, bien des penseurs ont, depuis, déconseillé de conditionner la réception ou le don de la charité à l’appartenance religieuse de la personne, œcuménisme des temps oblige. Il n’en demeure pas moins que la charité, dans son intention originelle, est bien destinée à renforcer le groupe auquel on appartient. Elle n’est pourtant pas seulement une forme de protectionnisme pour ces communautés : elle reflète aussi la méfiance vis-à-vis d’une tendance, qui a toujours existé, à montrer plus d’empathie pour le lointain que pour le proche. Or cette tendance peut être considérée comme un piège, comme une perversion de la charité authentique.

Il est en effet bien plus facile de s’émouvoir du lointain : le misérable mort de faim que l’on voit à la télévision ne nous inspire que la pitié. Il ne sent pas mauvais, ne nous dégoûte pas trop et n’est, à notre égard, ni violent ni vulgaire. Il nous est facile d’ignorer les raisons de sa misère, pour ne nous concentrer que sur sa douleur. L’injonction à s’intéresser d’abord au proche nous encourage, au contraire, à éviter ces émotions faciles et à oser regarder en face celui à qui nous adressons nos bienfaits. Le regarder comme un être humain.

charite malgré tout

Ce serait tellement facile, si le receveur était toujours propre, gentil et sympathique. Mais c’est justement parce qu’il ne l’est pas toujours que la charité est une vertu.

Or le considérer comme un être humain, comme notre égal, cela ne veut pas dire n’être qu’amour et empathie. C’est aussi le respecter pour ce qu’il est : un être imparfait, faillible, qui n’y est que rarement pour rien dans la situation où il se trouve. La charité réelle ne consiste pas à ne le voir que comme une victime des circonstances, mais bien comme un acteur de sa propre existence, responsable au moins en partie de sa propre situation. Ne pas se voiler la face : accepter ses côtés éventuellement repoussants, et l’aider et le respecter malgré cela. C’est-à-dire, à certains égards, de manière injuste.

Une exception à la justice

Car l’un des premiers soucis que l’on rencontre avec la notion de charité est qu’il s’agit, fondamentalement, d’une exception à la justice : la charité véritable, consiste non pas à corriger une iniquité (ce qui relève bien du domaine de la justice), mais à donner à un individu plus ou mieux qu’il n’a réellement mérité. 

On peut objecter que la notion de mérite est subjective et relative aux temps, aux lieux et aux sociétés : la manière dont on juge les êtres, et dont on les estime méritants ou non, dépend en grande partie de notre culture; bien souvent, d’ailleurs, il ne s’agit que d’une forme de justification de nous-même : si nous n’y prenons garde, nous tendons à trouver méritants ceux qui nous ressemblent, à nous placer nous-même au sommet de la pyramide du mérite, et à estimer non-méritants ceux qui s’écartent du chemin que nous suivons ou de celui que nous aimerions suivre. La charité, justement, prend acte de cette subjectivité et la dépasse, dans un souci de commune humanité.

Charité et justice

Si le receveur a mérité votre générosité, ça n’est pas de la charité, mais de la justice. C’est également une vertu, mais ça n’est pas la même chose.

Elle n’en demeure pas moins un élément d’injustice. Certes, il s’agit d’une injustice plaisante et utile. Mais d’une injustice tout de même. Dans la tradition kabbalistique, la splendeur divine s’exprime au travers des séphiroth de l’Arbre de Vie, qui sont réparties en trois piliers. Autour du pilier central de la conscience, se trouvent un pilier de justice et de rigueur (Binah-Geburah-Hod : la Raison, la Puissance et la Gloire) et un pilier, à la fois opposé et complémentaire, de charité et de miséricorde (Hochmah-Chesed-Netzah : la Sagesse, la Miséricorde et l’Amour). Certains kabbalistes vont même jusqu’à assurer que Dieu se prie Lui-même tous les jours, afin de s’encourager à maintenir un juste équilibre entre les deux colonnes, mais, si déséquilibre il devait y avoir, à privilégier la colonne de charité. Dans ce contexte, la charité est vue comme une puissance de vie et d’amour, une forme d’énergie débordante, bien intentionnée mais informe et chaotique, une matière première qui a besoin, pour se concrétiser et parvenir à l’existence, de la rigueur de la colonne de justice. Celle-ci, par son influence modératrice, va donner forme, contenu et cohérence à cette puissance désordonnée. On retrouve là les polarités classiques du masculin et du féminin : raison droite fléchie par l’amour mais amour irraisonné dirigé et rendu cohérent par la raison.

Les trois religions du Livre ont d’ailleurs toutes estimé rapidement qu’il était impératif de mettre des bornes à la charité, ou, en tout cas, d’en réglementer les montants et les modalités de versement. Cela a souvent permis, au passage, aux institutions religieuses de faire main-basse sur les dons et de les gérer à leur guise. Mais dans tous les cas, il s’est également agi de déterminer ce qui était de l’ordre du don raisonnable et ce qui dépassait le niveau raisonnable.

Les trois religions ne parviennent pas aux mêmes montants, ni aux mêmes modes de calcul mais, grosso modo, s’accordent sur le fait que le don doit être proportionnel aux capacités de chacun. Dans le christianisme et dans le judaïsme, le montant est généralement un pourcentage des revenus. Selon les groupes et les époques, la dîme, le denier du culte ou les dons à la Tsedakka ont pu varier ; les églises protestantes et les synagogues juives conseillent le plus souvent des montants tournant autour de 10% du revenu disponible après déduction des frais obligatoires (logement, scolarité, etc.) ; les catholiques sont souvent plus vagues, encourageant à des dons “selon les moyens de chacun” sans plus de précision. Quant à la Zakkat musulmane, elle est calculée non sur les revenus, mais sur le patrimoine, avec des modalités assez complexes, selon que ce patrimoine s’exprime en métaux précieux, en terres, en rentes, en compte en banque, mais tourne en général autour d’un montant annuel correspondant à environ 2.5% de la valeur des biens possédés.

Ce souci de réglementer, afin d’empêcher les excès dans un sens ou dans un autre, est compréhensible. Mais en institutionnalisant la charité, les cultes ont, le plus souvent, fait perdre à celle-ci une grande partie de son sens : en permettant au fidèle de ne pas avoir à se soucier d’à qui il donne, ni de comment, puis en rendant ce don obligatoire pour les fidèles, elles ont pavé la voie à la société qui est la nôtre aujourd’hui. Une société dans laquelle existe une forme de redistribution des richesses, mais une forme forcée (si vous ne payez pas l’impôt, vous aurez de gros problèmes), qui, à bien des égards, est à l’opposé même de la vertu de charité.

charité forcée

Il n’y a de charité véritable que libre et désintéressée : si on attend quelque chose en retour, ou si on la force, ça n’est plus de la charité.

On ne peut forcer la charité

Payer ses impôts et, ainsi, contribuer au financement de l’État-Providence, n’a rien à voir avec la charité en tant que vertu. On peut se féliciter de l’existence de ces systèmes de répartition d’État comme on peut la déplorer ; mais dans tous les cas, force est de constater qu’ils peuvent éventuellement s’apparenter au civisme mais certainement pas à la vertu de charité, et ce pour plusieurs raisons :

  • La charité en tant que vertu vous oblige à choisir à qui vous donnez. Elle vous pousse donc à vous poser des questions, à effectuer des choix moraux. Qui ou quelle cause est-ce que je souhaite soutenir ? Qui mérite que je lui consacre un, deux, trois jours de mes revenus mensuels ? Qu’est-ce qui me pousse à un tel choix ? Ce questionnement n’existe pas dans le cas de la redistribution d’État. S’il se pose, c’est seulement une fois tous les cinq ans, lors d’élections. Et sauf à trouver un camp qui représente exactement vos valeurs et à ce que ce camp soit vainqueur, vos contributions n’iront jamais à ce que vous souhaitez réellement.
  • La charité vous oblige également à un contact, plus ou moins direct, avec celui ou ceux à qui vous donnez. Traditionnellement, les donateurs visitaient les hospices ou les léproseries qu’ils soutenaient, rendaient visite aux familles démunies qu’ils finançaient, inspectaient les écoles qu’ils avaient contribué à faire construire. Une telle démarche n’est pas seulement un renforcement narcissique pour le donateur : voir de ses yeux la misère, la maladie, la souffrance et la mort, c’est autre chose que de se contenter de constater que le prélèvement mensuel a bien eu lieu.

Charité et pureté des intentions

Très tôt, également, les penseurs de la charité se sont heurtés au virtue signaling et l’ont jugé comme un incontestable vice. Avec l’esprit systématique et classificateur qui caractérise souvent les talmudistes, Moïse Maïmonide, au douzième siècle de notre ère, a établi une intéressante typologie des charités, selon l’attitude du donateur par rapport à la Tzedakka :

  • Le plus bas niveau consiste à donner à contrecœur, après que l’autre a demandé, et moins que ce qu’il faudrait, par pingrerie. C’est mieux que rien, mais on est déjà presque dans le péché.
  • Juste au-dessus, toujours dans les niveaux inférieurs, se trouve le fait de donner, après que l’autre a demandé, moins qu’il ne conviendrait (parce qu’on ne peut pas, qu’on est soi-même dans une relative gêne, etc.), mais avec un visage bienveillant, de manière, au moins, à reconnaître l’humanité de l’autre.
  • Le degré au-dessus consiste à donner après que l’autre a demandé, et la somme qui convient. C’est le service minimum. On n’est pas encore dans la vertu véritable, la Tzedakka n’étant pas une option, mais bien une obligation.
  • Le niveau suivant consiste à donner la somme qui convient, sans que le pauvre ait demandé. Pour Maïmonide, c’est le début des actes réellement vertueux : non seulement on accomplit son devoir mais on épargne en plus à l’autre l’humiliation d’avoir à mendier. De plus, on montre que l’on est attentif aux besoins d’autrui.
  • Au-dessus se trouve le fait de donner sans savoir réellement à qui on donne, même si le receveur, lui, sait de qui il reçoit. La démarche peut sembler quelque peu acrobatique, et peu pratique. Maïmonide cite cependant d’anciens sages, à la vertu légendaire, qui enveloppaient des pièces dans leur cape, puis relâchaient celle-ci quand ils passaient dans des rues peuplées de pauvres : ainsi, les sages ignoraient à qui ils donnaient, et évitaient aux pauvres d’avoir à mendier directement.
  • Le degré au-dessus est sans doute plus facile à réaliser : c’est lorsque l’on sait à qui on donne, mais que le receveur ignore qui est le donateur. Maïmonide recommande, ainsi, quand on en a les moyens, de glisser un peu d’argent sous la porte d’un voisin peu fortuné, de laisser du pain sur sa fenêtre, ou autre don anonyme de ce genre.
  • Avant-dernier niveau : une combinaison des deux précédents. Donner sans savoir à qui, et sans que le receveur sache qui a donné. Une telle chose n’est généralement possible que par le biais de fonds de charité, en soutenant par exemple une institution charitable, une association d’aide aux plus démunis, etc.
  • Enfin, tout en haut de la pyramide, un niveau « au-dessus duquel il n’est point d’autre » : permettre au receveur de sortir du besoin. En lui trouvant un poste, en lui donnant l’argent nécessaire au lancement d’un commerce, en lui apprenant un métier, etc. Il s’agit là de penser au-delà des individus, en favorisant la communauté dans son ensemble.

Comme on le voit, il y a dans cette classification un vrai souci d’éviter que celui qui donne se vante de son don, ou que celui qui reçoit en soit humilié ou s’estime redevable. Et pour cause : la mise en esclavage indirecte, à coup de grands principes et de pseudo-charité, est, elle aussi, un danger certain.

La possibilité d’une mise en dépendance

Ce risque d’une mise en état de dépendance du receveur a toujours été présent : c’est ainsi qu’au Moyen-Âge, par exemple, le roi Jean le Bon décida de punir d’emprisonnement ou de travaux forcés ceux qui, sains de corps, demeuraient oisifs et vivaient de la charité publique. Cette démarche, qui a souvent été vue comme une forme de pénalisation de la misère, avait, dans l’esprit du législateur, pour objectif d’empêcher les abus en matière de charité. Car quiconque devient dépendant de la générosité d’autrui devient, de fait, son débiteur ad vitam aeternam. Et la décision du roi avait également pour objectif de contrer les loyautés que s’achetaient ainsi certains riches bourgeois, et qui menaçaient selon lui l’ordre féodal établi.

Charite

Si la charité ne se contente pas d’intentions, c’est néanmoins en soi-même que tout commence.

Charité bien ordonnée

La charité a donc, de tous temps, suscité des abus, qu’il s’agisse d’abus de la part des receveurs ou de la part des donateurs. Et ces abus demeurent présents aujourd’hui. Qui souhaite cultiver la charité doit donc avoir garde de bien l’ordonner. L’adage populaire nous dit que charité bien ordonnée commence par soi-même, et on a souvent tendance à voir cela comme une forme d’encouragement à l’égoïsme. Pourtant, si l’on se penche sur ledit adage avec attention, il n’en est rien. En effet :

  • Le souci de soi-même n’a pas à voir seulement avec l’égoïsme : en tant que vertu sociale, une charité bien ordonnée doit en effet d’abord nous encourager à ne pas dépendre de la bonté des autres. Être autonome, pourvoir à ses propres besoins, ne pas avoir recours à la charité d’autrui, c’est, déjà, contribuer à la société dans laquelle nous vivons, ne serait-ce qu’en n’attirant pas à nous des ressources qui seraient mieux utilisées ailleurs.
  • On n’est pas capable d’aider les autres si l’on est soi-même dépendant : avant de penser à soutenir son prochain, il faut, soi-même, s’assurer qu’on en est capable. Milton Erickson disait souvent à ses patients : Avant de tenter de sauver quelqu’un qui se noie, il est bon de s’assurer qu’on sait nager. Cette conscience de nos propres limites, qui peut, dans certains cas, impliquer le refus de venir en aide à autrui (parce qu’on n’en est pas capable, parce qu’on risquerait de se noyer avec lui), n’a rien d’un égoïsme et peut même être vue comme une haute vertu. Il n’est en effet que trop courant, en voulant aider un ami ou un conjoint au-delà du raisonnable, que l’on se mette soi-même en difficulté (financière, psychologique, sentimentale, morale…) et qu’on en vienne, soi-même, à devoir demander de l’aide. Le cas le plus typique est celui du conjoint ou de l’ami qui, cherchant à aider une personne en dépression, tombe lui-même dans la déprime. Il peut, dans bien des cas, être plus difficile (mais plus sage) de refuser de l’aide que d’en accorder.
  • Enfin, par soi-même peut être entendu comme le rappel que la charité doit nous coûter quelque chose. Si vous donnez sur le Bon Coin un vieux meuble invendable dont vous ne vous servez plus, à charge pour celui qui en veut de venir le chercher, ce n’est pas de la charité : c’est de l’échange de bons procédés. Si vous vous débarrassez de vos vieilles fringues auprès d’Emmaüs, c’est certes utile, mais au fond, cela vous permet de vous sentir charitable à peu de frais : vous avez fait de la place dans votre placard et, de toute manière, vous ne mettiez plus ces vêtements, et n’y teniez pas. Dans les deux cas, on peut parler de recyclage, voire d’une forme de civisme, mais pas réellement de charité, puisque la chose ne vous a rien coûté, ni en efforts, ni en argent, ni en souffrance, ni en temps. Dans le même ordre d’idée, si c’est quelqu’un d’autre que vous qui paie le prix de votre générosité, ça n’est pas de la charité. Bien des bonnes âmes contemporaines seraient inspirées de s’en souvenir. Accueillir chez vous une famille de migrants, et vivre au quotidien avec eux jusqu’à ce qu’ils trouvent un travail et une maison, c’est bien de la charité : vous aurez à vous imposer des rapports pas toujours faciles, avec des gens aux codes culturels et à la langue différents ; vous aurez à les soutenir et les aider au quotidien, peut-être pendant des années. En revanche, militer pour que vos voisins le fassent à votre place, c’est-à-dire vous contenter de l’esthétique morale de l’action et prétendre disposer du bien d’autrui pour parvenir à vos fins idéologiques, sans que cela ne vous coûte rien de réel, relève, au mieux, du virtue signaling.

Saint Martin de Tours, ou la juste mesure

Saint Martin de Tours est fréquemment considéré, dans le monde chrétien, comme l’archétype de l’homme charitable. Généralement représenté le glaive en main, en train de couper en deux son manteau pour faire don à un pauvre de la moitié, il incarne une forme de générosité impeccable.

Charité de saint martin de tours

Mais il est intéressant de se demander pourquoi il coupe le manteau en deux. Ne serait-il pas plus généreux encore de donner l’ensemble du vêtement ? Non. Car Martin de Tours est un légionnaire romain. En tant que légionnaire, il est propriétaire de la moitié de son équipement (il a payé pour cela quand il s’est engagé : oui, à l’époque on payait pour entrer dans l’armée) mais l’autre moitié appartient à l’État. Saint Martin ne donne donc que ce qu’il possède en propre, prenant la pleine responsabilité de son acte (il aura lui-même froid, c’est-à-dire que son geste lui coûte effectivement quelque chose de concret) mais n’empiétant pas sur les prérogatives de l’État : il ne se permet pas de prendre une décision pour les autres. 

Une vertu difficile

La charité est donc une vertu bien plus ambivalente que d’autres : il n’existe pas de charité parfaite, ni de charité entièrement pure. On n’est jamais absolument certain de la pureté des intentions du donateur, pas plus que de la qualité humaine du receveur. Les conséquences de l’acte de charité, si elles sont souvent positives à court terme, peuvent être néfastes à moyen ou long terme. Et malgré tout cela, il convient de la pratiquer. Malgré les difficultés que cela représente, elle nous permet, en effet, de nous raccrocher à notre humanité commune. Sa pratique nous pousse à nous interroger quant à ce et ceux qui comptent réellement à nos yeux, ce que nous souhaitons soutenir et encourager, ce que nous aimerions voir advenir si nous étions nous-même dans la douleur ou l’indigence.

Et c’est justement parce qu’elle est difficile, parfois douloureuse, et qu’elle nous renvoie à nous-même et à nos questionnements intérieurs, qu’il s’agit d’une vertu véritable.

Illustrations : Nick Fewings Matt Collamer D A V I D S O N L U N A LUIS GONZALEZ Elijah O’Donnell Stephany Lorena

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Café des Hommes.

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