Vitalisme : ébauche d’une éthique sans Dieu ni Parti

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Vitalisme

Depuis plus de deux siècles, la société occidentale s’échine à renverser et détruire ses valeurs fondamentales, au nom de la liberté individuelle et du libre choix de chacun. Cette entreprise de déconstruction, commencée avec les Lumières, poursuivie par la Révolution, puis par le scientisme positiviste, la french theory, et finalement la pensée postmoderne au sens large, est loin d’être anecdotique. D’un point de vue intellectuel, il s’agit d’une aventure fascinante, qui a amené à des remises en question considérables et à une floraison d’idées indéniable. Mais cette entreprise se heurte à un mur, à un problème majeur et fondamental : son inutilité pratique. Car le relativisme absolu que prône cette pensée, dans laquelle tout vaut tout (et donc rien ne vaut rien) ne permet pas de construire des individus solides et sains, et encore moins des sociétés ni des civilisations : des ensembles disparates, des espaces de marché, des agglomérats d’individus préoccupés exclusivement de contempler leur nombril, mais pas des civilisations.

La construction du Dernier Homme

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même. Voici ! Je vous montre le dernier homme.
Friedrich Nietzsche – Ainsi Parlait Zarathoustra

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, tout au long de cette histoire, des réactions fortes ont été opposées à cette course au nihilisme, les groupes les plus divers réclamant leur droit à croire encore à quelque chose, à avoir une foi, un dieu, un roi sur lesquels appuyer leur vision du monde, des choses et des Hommes : de l’Empire français au Troisième Reich, en passant par le fascisme italien, le communisme soviétique ou le jihadisme contemporain, les exemples ne manquent pas, et ils sont généralement violents. Pas un hasard non plus si, aujourd’hui, les peuples qui, finalement, souffrent le moins de la dissolution de leur identité sont ceux qui ont su garder une forme de foi et d’éthique fortes, qu’il s’agisse du patriotisme dévot américain ou du substrat confucéen chinois. Ces groupes humains-là, cependant, ne sont vraisemblablement qu’en sursis : la logique de l’individualisme et du Tout-Marché est appelée à tout dévorer. L’identité de groupe, les principes, l’éthique, la morale, le spirituel, la culture, la pensée … tout, absolument tout doit disparaître, afin de générer l’homo economicus parfait : celui qui est intégralement soumis aux caprices du Marché, qui n’a de valeurs que monétaires, qui n’est que chair désirante et consommatrice. Cet être, on le nomme Narcisse, Jeune Fille ou Dernier Homme, mais quel que soit le nom qu’on lui donne, il n’est rien d’autre qu’un esclave, dépossédé de tout avec le sourire : esclave de ses passions, de ses pulsions, de la communication qui façonne son esprit et ses goûts ; esclave de son patron, de son boulot, de son emprunt, de son compte Facebook…

Cet esclavage est rendu possible par l’absence de structure éthique forte et de règles. L’immense majorité de la population vit désormais sans Dieu, sans foi, sans principe, et de nombreux mouvements contemporains s’échinent à détruire les fondations intellectuelles et morales qui pourraient encore demeurer.

Morale et vitalisme

Retirer Dieu, ou toute autre forme de morale transcendante, de l’équation, ne rend pas les gens libres : cela les rend seulement esclaves de plus basses considérations.

Le défi d’une éthique sans Dieu ni Parti

Face à ce nihilisme organisé, se pose la question de la construction ou de la reconstruction d’une éthique. Indispensable pour élaborer une morale pratique et structurer l’individu, l’éthique doit cependant s’appuyer elle-même sur des bases fortes. Or la plupart de ces bases ont été sapées : qui, aujourd’hui, est encore capable d’avoir la foi (non pas seulement croire en Dieu, ce qui est déjà rare : avoir réellement la foi, c’est-à-dire être capable d’assez d’humilité pour suspendre les jugements de sa propre raison et accepter l’idée que l’Éternel sait, mieux que soi-même, ce qui est bon, ce qui est juste, ce qui est moral et ce à quoi on doit aspirer), par exemple ? Le relativisme absolu, qui est à la racine de nos conditionnements, rend impossible, aujourd’hui, de baser une éthique globale sur la transcendance divine. La destruction des notions d’appartenance de groupe rend impossible, également, de recourir à la nation, à la civilisation ou à l’Histoire comme base d’un ethos commun.

Il faut pourtant bien trouver une source à l’éthique, des fondations solides sur lesquelles s’appuyer. Que reste-t-il comme certitude à l’Homme ainsi dépossédé de tout ? Il lui reste la vie.

Vitalisme et vie

Une certitude dans un océan d’incertitude : si vous êtes capable de lire ceci, c’est que vous êtes en vie. Ce n’est déjà pas si mal, comme point de départ.

Vie et vitalisme

Il me restait la mort, il me restait l’mépris
Enfin, que j’me suis dit, il me reste la vie
Félix Leclerc – Le petit bonheur

Le vitalisme des origines est un mouvement philosophique, dont les racines plongent dans l’Antiquité : dans son ouvrage De l’Âme (De Anima), Aristote postule l’existence d’un principe vital, une force de vie qui met en mouvement les êtres vivants. Cette force, qu’il appelle l’âme, est distincte de la pensée : il s’agit de ce qui fait la différence entre le vivant et l’inerte. Par la suite, les vitalistes de l’âge classique et du XIXème siècle verront dans ce principe vital un élément qui échappe à la fois à la notion religieuse d’âme et aux propriétés strictement scientifiques du corps. Certains vitalistes sont allés jusqu’à une pensée quasiment chamanique.

Il ne s’agit pas ici de donner dans la mystique, ni d’imaginer un principe éthéré et inaccessible à la Raison mais bien plutôt d’évaluer ce qui, pour l’homme contemporain, peut être tiré d’une telle forme de pensée et quelles bases éthiques elle peut donner pour une existence contemporaine.

Avant d’aller plus loin, il convient de définir le terme de vie. Car le mot a au moins trois acceptions, qui, toutes trois, présentent un intérêt pour nous :

  • Le simple fait d’exister à un instant T, en tant qu’organisme vivant ;
  • Le fait de survivre et de perdurer dans son être ;
  • Le fait de transmettre ses gènes et d’inscrire son existence dans un plan plus large, une chaîne reliant les lointains ancêtres à la plus lointaine descendance.

Une définition synthétique pourrait donner quelque chose de ce genre : le fait, pour un organisme vivant ou un groupe d’organismes, de survivre et perdurer dans son être, à travers l’espace et à travers le temps.

Une éthique du vivant et de l’existant

Je prends aujourd’hui à témoin face à vous le ciel et la terre : je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis la vie ! Et vivez, toi et ta descendance.
Deutéronome 30 :19

En tant que condition de l’existence, la vie est donc la base de tout. Aucun bien ni aucun mal n’étant possible sans elle, elle peut être considérée comme la valeur fondamentale, sur laquelle appuyer tout le reste de l’édifice éthique.

Dans une perspective vitaliste, la vie est le suprême Bien. Il ne s’agit en aucun cas de vénérer le vivant, ni de prier Gaïa : seulement comprendre que la vie est précieuse, qu’elle est rare dans l’Univers, qu’elle est le fruit de processus longs et complexes, et que ces processus, à bien des égards, dépassent le seul destin individuel.

Cette considération appelle une première hiérarchie : la vie étant supérieure à tout, elle est supérieure à la pensée, aux concepts, aux considérations humaines. Le biologique a toujours raison, le vivant ne se trompe pas. Si nos pensées, nos concepts ou nos idéologies se trouvent en contradiction avec le réel, c’est nous qui avons tort, et jamais le vivant. L’Homme lui-même n’est pas la mesure de lui-même : il est le résultat de processus d’évolution et de sélection, et, à ce titre, il est limité. Cette notion pose une première limite à la pensée positiviste et scientiste : rien, dans notre histoire évolutive, ne nous prédispose à être en mesure de comprendre l’intégralité du réel. Notre science elle-même est limitée, parce que nos capacités cérébrales (individuelles comme collectives) sont limitées. Et à bien des égards, notre connaissance de nous-même est elle-même limitée : comme le disait Lyall Watson : Si le cerveau humain était assez simple pour que nous puissions le comprendre, il serait si simple que nous n’en serions pas capables.

D’où, issus de cette hiérarchie, une première série de fautes ou de péchés : tout ce qui a trait à l’hubris, à la volonté d’aller à l’encontre de notre nature, peut être considéré comme non éthique. Pour autant, il ne s’agirait pas de tomber dans le sophisme de l’appel à la nature : il est dans la nature humaine d’avoir une culture, et ce n’est pas parce qu’une chose est naturelle qu’elle est bonne. Ainsi, il existe dans la nature un grand nombre d’entités ou de principes qui attisent notre pulsion de mort, et ce n’est pas parce que ces principes sont naturels qu’ils sont bons, bien au contraire.

Hiérarchie des besoins

Placer la vie comme principe fondamental implique l’établissement d’une hiérarchie des besoins, comparable à la pyramide de Maslow : si l’existence elle-même est la base de tout l’édifice, les besoins vitaux (ce qui permet la vie : manger, dormir, avoir une descendance saine…) se placent juste après par ordre d’importance. Puis viennent les besoins de sécurité, puis ceux de confort (psychologique et matériel). On peut donc parvenir à une chaîne hiérarchique de ce genre :

Vie > Santé & Sécurité > Intérêts > Confort

Cette deuxième hiérarchie permet, entre autres, de se placer de manière cohérente dans les diverses relations, et, en particulier, de choisir ses luttes.

Vitalisme et besoin

Quand on parle de besoins, il ne faut pas oublier les besoins émotionnels : l’être humain ne se nourrit pas que de pain et l’affection, l’amour, la dimension spirituelle ou encore le sentiment d’appartenance font aussi partie de ses besoins.

Vitalisme, lutte et sélection

Toute l’histoire du vivant sur Terre est une histoire de lutte : lutte pour les ressources, pour la reproduction, pour une place au soleil …

Cette lutte provient du fait que nous vivons dans un monde fini alors que la vie génère des organismes de manière continue et potentiellement infinie. Dès lors, il est impossible que les ressources soient équitablement réparties entre tous les organismes : si un organisme utilise une ressource à l’instant T, il en prive l’ensemble des autres. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, en philosophie politique, on trouve des contradictions dans la Déclaration des Droits de l’Homme, puisqu’elle affirme à la fois la sacralité de la propriété et celle de la liberté, définie comme le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Or posséder une chose, c’est priver tous les autres de cette chose, et donc, indirectement, leur nuire.

Placer la vie comme valeur fondamentale, c’est donc accepter l’idée d’une lutte perpétuelle. Cette lutte n’est pas nécessairement sanglante mais elle est omniprésente. Elle est d’ailleurs le moteur de l’évolution : seuls les organismes les plus aptes à collecter les ressources et à se reproduire survivent et transmettent leurs gènes. Cette lutte et cette sélection ne sont ni morales ni immorales, ni bonnes, ni mauvaises : elles font partie des processus inhérents à la vie et qui décide d’embrasser la vie comme principe premier décide également, ipso facto, d’accepter l’idée de lutte. A l’extrême, cette considération amène des idées telles que celles de Lebensraum qui, aussi gênantes qu’elles soient pour nous, ne renvoient pas moins à une réalité fondamentale : il s’agit de questions qui méritent une réponse car, in fine, il n’y a pas assez de ressources pour un nombre infini d’humains.

La lutte existe à tous les niveaux : entre les espèces, entre les individus au sein d’un même groupe et entre les groupes. D’où la nécessité d’établir une hiérarchie des solidarités.

Hiérarchie des solidarités et kin selection

Les solidarités et loyautés de l’individu, dans le cadre d’une perspective vitaliste, peuvent s’estimer à l’aune de la kin selection, qui est le phénomène d’altruisme et de solidarité le plus couramment constaté au sein du vivant. La kin selection (ou sélection de parentèle) est le comportement par lequel, lorsqu’il ne peut favoriser ses propres gènes, un individu favorise la reproduction et la transmission des gènes qui sont les plus proches des siens. C’est typiquement ce qui arrive quand un oncle prend en charge l’éducation de ses neveux après le décès de son frère, par exemple. Et c’est le processus par lequel nous avons tous tendance à préférer notre famille à notre groupe, notre groupe à des étrangers, des étrangers à des animaux, des animaux à des plantes, des plantes à des matières inertes : la hiérarchie de nos sympathies est, tout simplement, une hiérarchie de proximité génétique.

Mais cette hiérarchie naturelle ne doit pas faire oublier celle des nécessités : l’individu n’existe que dans le cadre de la famille, la famille que dans le cadre du groupe, le groupe que dans le cadre de l’espèce, l’espèce que dans le cadre du vivant sur Terre.

D’où une troisième hiérarchie :

Vie sur Terre > Humanité > Groupe humain > Famille > Individu

La primauté de la vie sur Terre ne doit pas être vue comme un encouragement à un écologisme naïf et gnangnan : il s’agit, bien plutôt, d’un écologisme raisonné, qui voit la Terre comme la demeure de l’Homme et le cadre de son existence, et les seuls dont nous disposions à l’heure actuelle. Cette hiérarchie interdit également l’antispécisme moral : les besoins de l’humanité sont supérieurs à ceux des animaux, tout simplement parce que nous faisons partie de l’humanité. Ce qui ne veut pas dire que la cruauté envers les animaux est éthique d’un point de vue vitaliste : elle ne l’est pas, puisqu’il s’agit d’une atteinte à la santé et à la vie d’êtres vivants. En revanche, la solidarité pour sa propre espèce implique que les besoins de l’humanité passent avant ceux des autres espèces.

La définition précise du groupe humain, quant à elle, variera selon les personnes et relève de la morale plus que de l’éthique. Elle n’en demeure pas moins fondamentale…

L’Homme et la société

L’être humain vit en société, et cette société, ce groupe, est le cadre nécessaire à son existence. Nous sommes des animaux grégaires et nous avons besoin du groupe, à la fois pour survivre en tant qu’individus et pour disposer d’un pool de partenaires potentiels pour nous reproduire, nous-même ou notre descendance. Ce groupe peut être défini comme une nation, une civilisation, une race … mais dans tous les cas, on ne peut en faire l’économie, car les humains sont également divisés, dans leur culture comme dans leurs aspirations, dans leurs intérêts comme dans leurs objectifs. Aussi dérangeant que ce soit pour l’esprit contemporain, on ne peut faire l’économie de ce degré dans la hiérarchie, en passant directement de la famille à l’humanité. Car l’appartenance à un groupe n’est pas que le reflet d’un choix : c’est un fait. Si nous renonçons à nos groupes, les autres ne sont pas tenus d’y renoncer également. Et le résultat sera sans appel : les individus isolés seront dévorés, au profit des groupes qui auront réussi à maintenir leur unité et leur cohérence.

De plus, les humains appartiennent généralement à plusieurs groupes à la fois et l’appartenance à l’un n’est pas en contradiction avec l’appartenance à un autre. Aussi chacun, selon sa morale propre, devra-t-il définir ses groupes et ses degrés de loyauté ou de solidarité. Car l’être humain n’est pas que chair, et il ne transmet pas que ses gènes : il transmet aussi sa culture, son langage, son mode civilisationnel, ses valeurs morales, ses croyances, ses connaissances, et bien d’autres choses encore. La question, ici, est d’établir, pour chacun, une hiérarchie : que tient-on le plus à transmettre ? Et comment ? Ne pas transmettre, c’est disparaître de l’histoire de l’espèce. D’où la question : qu’est-ce qui, chez chacun d’entre nous, dans chacun de nos groupes, dans chacune de nos familles, mérite ou non de disparaître ?

Quel que soit le groupe que l’on définit, une éthique vitaliste implique le civisme, c’est-à-dire le fait d’agir conformément aux règles et aux intérêts du groupe, comme une valeur importante. En effet, l’harmonie et le bien-être du groupe en général amènent, en retour, sécurité et bien-être pour l’individu : faire preuve de civisme est donc dans l’intérêt bien compris de chacun.

Vitalisme et société

Nul n’est une île : nous vivons en société, que nous le voulions ou pas.

Une grille de lecture morale

Ces hiérarchies croisées sont utiles pour résoudre les conflits moraux ou les contradictions d’intérêts. En les mettant en parallèle, certaines choses deviennent évidentes :

Réel > Idée

Vie > Santé & Sécurité > Intérêts > Confort

Vie sur Terre > Humanité > Groupe humain > Famille > Individu

Ainsi, la survie de l’espèce (Vie/Humanité) est bien entendu supérieure aux caprices d’une personne (Confort/Individu). Mais quid de situations plus délicates, moins évidentes ? Le confort du groupe est-il supérieur à la vie d’un étranger (individu n’appartenant ni au groupe, ni à la famille) ? La sécurité à venir du groupe est-elle supérieure à la vie d’un individu ? Autant de questions qui relèvent du champ de la morale, et dont la résolution dépasse le cadre du présent article, mais qui feront l’objet d’articles spécifiques, portant sur les conséquences morales d’une telle éthique.

Le vitalisme comme anti-individualisme

La perspective vitaliste amène à se considérer, en tant qu’individu, comme l’une des instances d’un groupe plus large. Notre existence personnelle n’est pas l’alpha et l’oméga du réel. L’univers n’était pas incomplet avant notre venue au monde. Il ne sera pas incomplet après notre mort. Nous n’existons qu’en tant que membres d’une famille, d’une lignée, d’un groupe humain, d’une société, d’une espèce. Et parce que nous existons dans ce cadre, la destinée de cette famille, de ce groupe, de cette société nous concerne. En tant qu’individus, nous sommes mortels. Mais les gènes que nous portons, eux, sont potentiellement immortels. La société dans laquelle nous nous inscrivons se place dans une longue durée historique, bien supérieure à notre propre vie.

Sur le plan moral, cela a des conséquences considérables : en refusant l’individualisme, on refuse également l’idée selon laquelle seule compte la volonté de l’individu et le libre contrat entre personnes consentantes. Et on accepte l’idée que le privé est également politique et qu’à bien des égards, et particulièrement sur le plan reproductif, nous avons des comptes à rendre. Idée dérangeante pour nos mentalités post-modernes mais conséquence logique d’un vitalisme bien compris. Notre choix de partenaire, de nous reproduire ou de ne pas nous reproduire, impacte l’espèce toute entière et doit donc être considéré comme un choix éthique fondamental. Retirer ses gènes du pool génétique est une décision gravissime. Mais permettre la transmission de gène défectueux ou indésirables l’est également. Là encore, l’éthique vitaliste ne donne pas nécessairement de réponse absolue à ce qu’il convient ou non de faire mais définit ces questions comme essentielles. Sur d’autres questions, en revanche, la morale vitaliste est claire et immédiate : typiquement, si le vitalisme peut considérer la contraception comme une nécessité et même un acte vertueux (la limitation du nombre d’humains sur Terre étant une nécessité vitale pour la survie de l’espèce), il ne peut en revanche que condamner strictement l’avortement (Vie d’un individu > Confort, intérêt ou sécurité d’un autre individu), hormis dans des cas extrêmes (mise en danger de la vie de la mère, par exemple).

Famille et vitalisme

La famille n’est pas seulement le reflet d’un choix individuel : elle est également ce qui nous prolonge au-delà de nous-même et nous fait quitter l’individualisme mesquin.

Plus important encore : dans une optique vitaliste, un individu qui ne participe pas à la perpétuation du groupe dans le temps a intérêt à apporter à ce groupe des services d’une grande valeur, sans quoi le groupe n’a aucune raison de faire preuve de solidarité à son égard, l’individu n’étant, pour lui, qu’un parasite. Mais il en va de même de l’individu qui se reproduit sans limite ni raison, et augmente de ce fait la taille du groupe, voire celle de l’humanité, au-delà des possibilités du milieu. La limitation du nombre des naissances pouvant être une nécessité de survie, une optique vitaliste ouvre plusieurs champs de questionnement : celui de l’eugénisme (contrôler ou ne pas contrôler la qualité de la descendance ? et dans quelle mesure ?), celui de l’identité du groupe (quel degré de diversité tolérable au sein du groupe pour qu’il puisse encore être considéré comme un groupe ?), celui d’une limitation volontaire ou pas de la fécondité des individus (quel degré de liberté accorder aux individus en la matière, sachant que leurs intérêts personnels et immédiats peuvent être en contradiction avec les intérêts à long terme du groupe, et y compris sa propre survie ?), etc. Autant de questions d’autant plus importantes à nous poser qu’elles vont à l’encontre de notre morale commune et de notre moraline actuelle.

A un niveau personnel

A un niveau individuel, l’éthique vitaliste encourage à prendre en compte des notions d’élan vital et de pulsion de mort. Peuvent être considérés comme non seulement sains mais également éthiques tous les processus liés à l’élan vital, c’est-à-dire tout ce qui nous permet de vivre, de vivre plus pleinement et plus intensément, mais également de nous montrer plus utiles au groupe. On peut considérer comme appartenant au spectre de l’élan vital :

  • La santé et l’entretien de son corps ;
  • Une sexualité saine et féconde (ce qui ne veut pas uniquement dire une sexualité reproductive : en apaisant les tensions entre les individus, en permettant de se débarrasser de ses frustrations ou en renforçant les liens au sein du couple, il y a bien des manières pour la sexualité d’apporter du bien-être et de la santé à l’individu comme au groupe, sans pour autant être nécessairement reproductive) ;
  • La santé et l’entretien de son esprit ;
  • La transmission d’une éducation appropriée aux plus jeunes générations ;
  • La participation à la défense, à l’éducation, à la sécurité ou plus généralement au bien-être du groupe (civisme).
Ethique de la santé

Cultiver la santé, non pas pour des raisons esthétiques ou narcissiques, mais comme un impératif éthique.

A l’inverse, la pulsion de mort intervient :

  • Dans tout ce qui nuit à notre santé physique (malbouffe, drogues, pollutions diverses, vie sédentaire…) ;
  • Dans tout ce qui nuit à notre santé morale, mentale et psychologique (dépression, troubles psychiques, dépendances…) ;
  • Dans tout ce qui nuit au groupe en général (isolement, virtualisation des rapports humains…) ;
  • Dans tout ce qui nuit à l’éducation des jeunes générations, à la transmission des patrimoines génétiques et culturels, à la sécurité et au bien-être du groupe, et plus généralement ceux de l’humanité.

Plus de questions que de réponses

Comme on peut le voir, la perspective vitaliste, si elle ouvre des perspectives intéressantes, ouvre également des questionnements, notamment sur le plan moral, qui peuvent s’avérer difficiles, voire dérangeants. En nous obligeant à nous replacer, non en tant qu’individus mais en tant que membres d’une lignée, d’une civilisation, d’une famille humaine, et en nous amenant à questionner nos degrés de loyauté et ceux que nous pouvons attendre des autres, elle nous oblige, également, à repenser notre morale sous un angle qui est étranger au conditionnement post-moderne qui a façonné chacune de nos idées. Il n’y a pas d’exemple unique de société vitaliste : une telle éthique peut accoucher aussi bien d’une utopie pacifique et écologiste que du Troisième Reich, dont la doctrine, à bien des égards, était vitaliste. Pensée bien plus riche, complexe et profonde qu’elle ne semble au premier abord, ce vitalisme remis au goût du jour n’apporte pas forcément de réponses. Mais il pousse à se poser de bonnes questions, ce qui n’est déjà pas si mal. C’est d’ailleurs à cela que l’on voit toute la différence entre une réflexion éthique et/ou morale véritable et la vulgaire moraline : se plonger dans l’éthique, c’est oser explorer des notions qui sortent de notre zone de confort intellectuelle. Non pour rechercher ce qui est confortable, plaisant ou gentil mais pour s’interroger sur ce qui est bon. Et cela fait une sacrée différence.

Illustrations : Jeremy Bishop Steve Halama Ryan Holloway Matthew Fassnacht Jenny Hill Juliane Liebermann Simon Shim

Martial
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