Whataboutisme, pendaisons et noyade de poisson

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Parmi les ruses argumentatives que l’on constate fréquemment, ou dans lesquelles ont peut tomber soi-même faute d’arguments et dont il convient de se méfier, le whataboutisme figure en bonne place. Il s’agit d’une forme de réponse assez perverse, puisqu’elle consiste à ne pas répondre à l’argument avancé mais, sous prétexte d’un argument proche ou d’un élément connexe, à changer de sujet.

De Staline au KKK

Le whataboutisme le plus connu est celui, utilisé par l’Union Soviétique durant la Guerre Froide lorsque les États-Unis lui reprochaient ses atteintes aux droits humains, et appelé argument « А у вас негров линчуют » (A u vas negrov linchuyut : « Et vous, vous lynchez des nègres »). Les soviétiques entendaient mettre ainsi en parallèle le goulag de leur côté et les crimes racistes du Ku Klux Klan de l’autre, en considérant que, du coup, les USA ne pouvaient donner aucune leçon de morale ni de déontologie.

Aussi choquant qu’il soit, l’argument reste invalide : en bonne logique, on ne peut pas comparer une institution officiellement organisée comme le goulag avec des meurtres qui, même aux États-Unis, même sous la ségrégation, même dans le Sud et même, parfois, avec la complicité de polices locales, relèvent de la criminalité en bande organisée, et donc d’une atteinte aux lois et aux structures de l’État. De plus, même si les activités du KKK avaient été légales aux États-Unis, deux maux ne font pas un bien : leur existence ne justifie pas le goulag, de même que le goulag ne justifie pas leur existence.

Quelques exemples typiques

La technique a fait florès, et vous la retrouverez, très couramment, dans le débat public. Elle est particulièrement utilisée quand on touche à des sujets sensibles, clivants ou émotionnellement marqués. Exemple :

 – Le Coran appelle explicitement au meurtre des infidèles !
 – Oui mais la Bible le fait aussi !

On ne répond donc pas à la question initiale : on se contente de renvoyer la balle à quelqu’un d’autre. Comme si le second cas excusait le premier. Au final, les deux arguments ne sont pas débattus, et c’est dans cette absence de débat ou d’explication de l’argument que réside l’aspect fallacieux de la réponse. On reconnaît souvent un argument fallacieux au fait qu’il prétend fermer le débat. Or il est très possible d’utiliser une comparaison sans tomber dans l’argument fallacieux ni le whataboutisme. Dans l’exemple ci-dessus, on pouvait répondre : Oui mais la Bible le fait aussi, et pourtant le monde chrétien a réussi à produire des sociétés ouvertes et relativement tolérantes. Le problème ne réside donc sans doute pas vraiment dans le texte lui-même, mais plutôt dans l’usage que les hommes en font. Une telle réponse a le mérite de permettre de poursuivre le débat et de l’ouvrir.

Autre exemple : 

 – Le mythe des écarts salariaux entre hommes et femmes n’est basé sur rien de sérieux, et voici une tonne d’études et de statistiques qui le prouvent.
 – C’est incroyable, un tel machisme et un tel mépris, alors que les femmes subissent au quotidien du harcèlement sexuel dans des entreprises !

Là encore, il ne s’agit pas de répondre à l’argument avancé, mais bien de changer de sujet pour se retrouver sur un terrain plus familier. Au passage, on fait un petit appel à l’émotion et à l’apitoiement. Or ce n’est pas parce qu’il y a du harcèlement sexuel que des écarts salariaux injustifiés existent. Les deux sujets sont en grande partie indépendants l’un de l’autre. On peut bien entendu argumenter que le tout relève du Grand Méchant Patriarcat et d’une problématique globale. Mais justement : cela demande à être explicité. En n’explicitant pas ses propos, l’utilisateur du whataboutisme se permet de prétendre que son explication est suffisante et que son interlocuteur devrait s’en contenter. D’un point de vue argumentatif, c’est une forme d’intimidation.

Exemple inverse (et souvent entendu dans la manosphère) : 

 – Notre société souffre encore de nombreuses inégalités entre femmes et hommes.
 – Pourquoi se soucier de cela, alors qu’il existe au Moyen-Orient des sociétés bien plus machistes et inégalitaires que la nôtre ? First world problem !

Le fait que la situation des femmes en Afghanistan ou au Pakistan ne soit pas enviable n’est pas la preuve que cette situation soit enviable dans nos sociétés occidentales. Ce n’est pas non plus la preuve du contraire. Cela n’a juste rien à voir. On pouvait répondre : Le sort des femmes dans l’Occident contemporain est le plus favorable et le plus enviable de toute l’histoire humaine. Elles disposent de tous le droits légaux dont les hommes disposent et de quelques autres en plus. En outre, pourriez-vous expliciter votre concept d’inégalité : parlez-vous d’inégalités dans les opportunités ou d’inégalités dans les résultats obtenus ? Car je ne vois, dans nos sociétés, aucune inégalité dans les opportunités. Quant aux résultats obtenus, ils dépendent des singularités de chacun, pour la plupart. De tels arguments sont valables parce qu’ils répondent à l’argument adverse et nourrissent le débat, sans changer le sujet. 

Whataboutisme

Ceci est un chou. Comme tout bon whataboutisme, il n’a aucun rapport avec le sujet dont nous parlons ici.

Le whataboutisme est partout

Le whataboutisme, c’est donc avant tout une imposture intellectuelle, et l’aveu qu’on ne parvient pas à répondre à l’argument qui nous est opposé. Il relève à la fois du non sequitur (quand les conclusions d’un raisonnement ne sont pas en rapport avec ses premiers éléments), du détournement de débat, du tu quoque et de l’attaque ad hominem. C’est une marque de faiblesse dans le raisonnement.

Quelques autres exemples de ce type de faiblesse :

  • Il faudrait autoriser le port d’armes pour tous : après tout, les voitures tuent beaucoup plus, et elles sont en vente libre.
  • Bien sûr, il y a quelques prêtres catholiques pédophiles et violeurs. Mais sachez qu’il y a aussi des imams, des pasteurs et des rabbins pédophiles et violeurs.
  • Pourquoi critiquer l’annexion de la Crimée par la Russie, alors que les États-Unis ont envahi illégalement l’Irak ?
  • La traite négrière transatlantique a certainement été un crime. Mais la traite arabo-musulmane a duré plus longtemps et a fait davantage de victimes.
  • Oui, papa, c’est vrai, j’ai donné un coup de poing à Florent. Mais Christophe, lui, il a mordu Kevin !

Ou encore cet extrait d’une interview d’Oussama Ben Laden (CNN, 1997) :

Q : Le gouvernement américain dit que vous financez encore à ce jour des camps d’entraînement militaire en Afghanistan et que vous êtes l’un des principaux soutiens du terrorisme international. Ces accusations sont-elles exactes ?
R : Les Américains condamnent tout musulman qui ose se lever pour défendre ses droits. Mais dans le même temps, ils reçoivent des ambassadeurs de l’IRA à la Maison Blanche et les considèrent comme des leaders politiques respectables. Où que nous regardions, nous pouvons constater que les USA mènent des actions terroristes et ordonnent des crimes partout dans le monde. Ils ne considèrent pas comme terroriste le fait d’avoir envoyé des bombes atomiques sur une nation située à des milliers de kilomètres, sachant que ces bombes ne pouvaient pas toucher uniquement des cibles militaires. Ces bombes ont tué des populations entières, y compris des femmes et des enfants, ainsi que des vieillards.

Comme on peut le constater, ce que dit Ben Laden n’est pas forcément faux sur le fond : certains points, en tout cas, peuvent se défendre ; d’autres relèvent du fait historique. Mais il ne répond pas à la question posée.

Repérer et détruire le whataboutisme

Si le whataboutisme est courant dans les débats publics, il est également courant dans notre propre pensée et fait partie de ces court-circuits intellectuels dont l’homme de raison doit apprendre à se méfier. Penser juste, c’est, souvent, penser contre ses propres paresses intellectuelles et ses propres habitudes. Et donc, entre autres, apprendre à repérer ses propres whataboutismes. Les raccourcis intellectuels sont souvent trompeurs et ils nous empêchent, bien souvent, d’admettre une vérité quand celle-ci n’est pas conforme à nos opinions a priori. Savoir remettre en cause ses propres raccourcis est donc d’une importance capitale.

Un bon moyen de repérer un whataboutisme est de se poser une simple question, quand on entend un tel raisonnement ou qu’une telle pensée parvient à notre propre esprit : L’un excuse-t-il ou explique-t-il l’autre ? Quel est le lien de cause à effet entre les deux ? Si on n’en trouve aucun, on est fondé à rejeter l’argument ou, a minima, à prier son interlocuteur de clarifier ses propos. 

Illustrations : Freepik, Monika Grabkowska

Martial
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